Les arcatures lombardes : leur introduction dans le contexte architectural 

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Nous avons auparavant, en 2016, mis en ligne une page sur les arcatures lombardes. On peut la consulter dans le chapitre Glossaire de l'onglet Datation. Nous avions écrit en cette occasion : « Une analyse très provisoire nous permet d’envisager que l’installation de ce type de décor correspond à la période transitoire du voûtement des églises. Une période qui se situerait autour de l’an 1000 (Xe-XIe siècle). À partir du début du XIIesiècle, le style devient plus raffiné et on assiste progressivement à la disparition de ce type de décor. Une étude plus poussée que nous comptons réaliser ultérieurement devrait permettre d’affiner les datations. [...] ».

Cette étude plus poussée est-elle en voie d'achèvement ? Nous ne le pensons pas car il reste encore beaucoup à comprendre sur ce type d'architecture (son origine, sa diffusion). Et, comme l'avancée de nos travaux pose beaucoup d'autres questions, nous n'avons pas trop de temps à y consacrer. Nous pouvons cependant « faire le point », à intervalles réguliers.

Lors de notre étude précédente, nous avions noté ceci : « Un grand nombre d’édifices concernés : Une toute première estimation effectuée sur la base des édifices que nous avons visités évalue à environ 130 le nombre des édifices concernés. Mais nous estimons que ce nombre doit être au moins multiplié par 5. Un tel nombre est très intéressant par la masse d’informations qu’il apporte. Il permet d’établir des cartes d’implantation de ces édifices. Il permet aussi d’effectuer des comparaisons. ». Voici où nous en sommes à l'heure actuelle, en octobre 2024 : « Sur un ensemble de 2533 monuments ayant fait objet d'une étude sur notre site, il y a 541 monuments à arcatures lombardes (soit 21,3% de l'ensemble), et 1992 monuments sans arcatures lombardes (soit 78,7% de l'ensemble) » 

Nous pouvons tirer plusieurs conclusions au sujet de ces résultats statistiques. La première d'entre elles tient dans la comparaison entre les deux nombres : 130, nombre d'édifices à arcatures lombardes identifiés en 2016, alors que le nombre actuel, en 2024, est 541. Soit un peu plus de 4 fois plus. Nous n'en sommes pas encore au nombre de 5 fois plus, mais il reste encore beaucoup d'édifices à identifier, avec quelques oublis dans des régions déjà étudiées, ou dans des régions non encore étudiées (la Toscane, la Suisse, la Vénétie).

Pour la dernière citation, on peut aussi estimer qu'il a pu y avoir des oublis dans le décompte des monuments pourvus d'arcatures lombardes (541). C'est avec un certain retard que nous avons construit et alimenté un fichier Excel recensant toutes les particularités des monuments étudiés. Et, en ce qui concerne les monument étudiés, si la plupart sont des églises, les autres sont des monuments civils, ou des monuments détruits, ou des musées, ou même des objets. C'est-à-dire un ensemble de monuments où on ne peut trouver d'arcatures lombardes. Et donc il faudrait enlever un certain nombre de monuments (plus d'une centaine) aux 1992 monuments non pourvus d'arcatures lombardes. On arriverait à environ 25% d'églises portant des arcatures lombardes (parmi les églises antérieures à l'an 1150). Ce pourcentage est important. Il permet de confirmer que la technique de construction avec des arcatures lombardes a dû être utilisée pendant plusieurs siècles.

Le titre donné à cette page peut surprendre : « Les arcatures lombardes : leur introduction dans le contexte architectural ». Nous avons hésité entre ce titre et celui-ci, « Les arcatures lombardes : le comment et le pourquoi de leur introduction », tout aussi ambigu. Le titre se veut être à l'écho des difficultés rencontrées pour leur étude car il s'agit d'une structure architecturale introduite dans un contexte architectural le plus souvent antérieur. Elle l'a été probablement pour des raisons techniques en réponse à des contraintes architectoniques. Et ce dans une aire géographique à déterminer.


Une structure architecturale inédite introduite dans un contexte

Les deux cartes interactives suivantes permettent de repérer les églises ou campaniles décorés, en partie au moins, d'arcatures lombardes, en France et en Espagne pour la première, dans le monde antique, pour la seconde.


Périodes :   300-500   500-800   800-1000   1000-1150   Étude à venir Suspicion d'ancienneté   Région non encore étudiée


Carte interactive n°1
Monde (Europe et Méditerranée) : Arcatures lombardes.





Périodes :   300-500   500-800   800-1000   1000-1150   Étude à venir Suspicion d'ancienneté   Région non encore étudiée


Carte interactive n°2
Espagne et France : Arcatures lombardes.




On constate immédiatement la variété des couleurs de drapeaux : violet (datation entre 300 et 500), orange (datation entre 500 et 800), vert (datation entre 800 et 1000), bleu (datation entre 1000 et 1150). Rappelons que ces datations sont approchées. Elles sont mises seulement à titre indicatif, afin d'obtenir une meilleure lecture des cartes, mais elles ne doivent être interprétées dans un sens strict. Ainsi, pour donner un exemple, un édifice que nous avons estimé dater de l'an 1025 avec un écart de 75 ans est doté d'un drapeau bleu (donc une datation entre 1000 et 1150). Mais il y a une probabilité non négligeable que cet édifice soit antérieur à l'an mille, d'abord parce que nous avons pu faire une erreur, ensuite parce que notre propre intervalle de datation est [950, 1100].

Cela étant dit, nous constatons une grande variété des datations, de l'an 500 à l'an 1150. Cette variété entre en contradiction avec ce qui a été écrit précédemment : une technique qui a été utilisée pendant plusieurs siècles. Un siècle et demi ? Deux siècles ? Deux siècles et demi ? Tout cela est possible. Mais certainement pas six siècles et demi !

En fait cette différence de couleurs de drapeaux provient de la démarche effectuée dans la mise en place de notre fichier Excel. Une colonne était réservée aux couleurs de drapeaux (donc à la datation de l'édifice) et une autre à la présence d'arcatures lombardes. Or la date que nous attribuons est celle du projet initial. Dans la plupart des cas, le bâtiment initial subit des modifications au cours des siècles. Ces modifications peuvent être, par exemple, le remplacement d'un chevet ou l'ajout d'un campanile.  Il est possible que le nouveau chevet ou le nouveau campanile porte un décor d'arcatures lombardes. Dans un tel cas, il y a bien eu introduction d'arcatures lombardes dans un contexte architectural plus ancien. En résumé, il ne faut pas trop tenir compte de la couleur des drapeaux. Nous estimons que la période de construction des arcatures lombardes se situe principalement entre l'an 950 et l'an 1100. Avec sans doute une période d'expérimentation antérieure à l'an 950 et une période de conservation des formes architecturales postérieure à l'an 1100.


Vraies et fausses arcatures lombardes.

Nous définissons comme étant les «vraies» arcatures lombardes celles qui sont composées d'arcs formés de claveaux (images 1, 2 et 3). Les «fausses», quant à elles, imitent les vraies. Mais, en fait, ce sont de gros blocs de pierre sculptés. Sur la face avant, la pierre est évidée en forme d'arc de cercle (images 4, 5 et 6), mais on ne retrouve pas la fonction porteuse des arcs. Nous n'avons constaté que tardivement cette différence. Et nous n'avons pas pu ranger les deux catégories (les fausses et les vraies) dans deux classes distinctes. Nous pensons que ce partage en plusieurs classes (il faudrait aussi ajouter aux précédentes les arcs entrelacés) est nécessaire, mais nous ne sommes pas certains que toutes les situations ont été identifiées.


Les arcatures lombardes : une réponse à un problème d'architecture ? Ou un simple décor ?

Il est paradoxal que la question ci-dessus, pourtant très simple, n'ait, à notre connaissance, jamais été posée. Cette particularité architecturale a été constatée. On lui a donné un nom. Mais on n'a jamais dit à quoi ça servait.

Examinons les images 7, 8 et 9. On voit là les chevets de trois églises différentes (Cardona, Rivolta d'Adda, et Saint-Guilhem-le- Désert) de trois pays différents (Espagne, Italie, France). Deux d'entre elles sont distantes de plus de mille kilomètres. Il existe pourtant un point de ressemblance entre ces églises.. Pour toutes, les absides de ces chevets sont ornées d'arcatures. Pour les absidioles, ce sont des arcatures lombardes alors que pour les absides, les arcatures sont nettement plus développées. Ce sont de véritables arcades protégeant des niches qui pénètrent dans les murs. À tel point que pour Rivolta d'Adda, a été créée une galerie circulaire courant au-dessus du mur de façade.

En restant sur l'image 8, posons-nous la question suivante : qu'est-ce qu'il y a derrière la colonnade ? La galerie ! Et qu'est-ce qu'il y a derrière la galerie ? La voûte en cul- de-four de l'abside !

Imaginons à présent, qu'il n'y ait pas de galerie et que tout l'espace soit plein. Donc, chargé de pierres. Dans ce cas, cette masse de pierres s'appuierait sur la voûte en cul- de-four et menacerait sa stabilité. On déduit de tout cela que cette arcature, aussi belle soit elle, n'est pas qu'un simple décor. Elle a son utilité en permettant d'alléger la voûte en cul-de-four.

L'image 10 du baptistère de Biella présente une structure analogue à celle de l'abside principale de Saint-Guilhem-le-Désert (image 9). Mais ici, les arcatures sont nettement plus réduites. Et surtout, on peut imaginer que si on remplissait toutes les ouvertures sous les arcs, c'est à dire si on prolongeait jusque sous les arcs le mur qui est situé au-dessous, on obtiendrait des arcatures lombardes analogues à celles des images 1, 2 et 3. Nous sommes persuadés que les structures d'arcatures des images 8, 9 puis 10, ont été réalisées dans un but architectonique (ce qui n'empêche pas le caractère esthétique des réalisations).

Les images 13, 14 et 15 présentent des coupes très schématiques de situations diverses. Les deux premières correspondent à des cas sujets à problèmes.

Image 13 : La partie A située entre la voûte et le toit est chargée de matériaux. Le poids est trop important. Il y a risque d'effondrement de la voûte.

Image 14 : La partie A située entre la voûte et le toit est vide de matériaux. Le poids exercé au sommet de la voûte provoque une force de réaction sur la partie médiane de la voûte. Il y a risque de déformation de la voûte par aplatissement.

Image 15 : Nous avons imaginé un système permettant de remédier aux deux problèmes précédents. Nous ne sommes pas certains que c'est la solution qui a été utilisée. De toute façon, il est probable que les architectes ont dû s'adapter à chaque situation.

Nous tirons deux conclusions de ces observations et du raisonnement qui en est issu. La première de ces conclusions est que les arcatures lombardes ont été réalisées sur des murs d'absides ou de nefs dans le but de les voûter. Il est cependant possible que le voûtement n'ait pas été réalisé dans certains cas. Pour notre deuxième conclusion, nous devons constater que le voûtement d'une abside ou d'une nef n'est pas quelque chose de simple. Il y a eu, et il existe peut-être encore, une légende selon laquelle les techniques romaines de construction auraient été créées dès le premier siècle, puis totalement oubliées durant la période des invasions barbares, puis retrouvées à partir de l'an mille, avec l'architecture romane puis l'architecture gothique. Maintenant encore, on fait naître l'art roman en 1050, et l'art gothique en 1150. Cela signifie qu'en quatre générations d'architectes, on est passé d'une architecture romaine qui ne connaissait pas la voûte de pierres soigneusement taillées et les arcatures lombardes, à une architecture romane qui a pratiqué ces dernières connaissances, puis à une architecture gothique qui a inventé la voûte sur croisée d'ogives.


Mais ça se complique !

Car il n'y a pas que les absides et les nefs sur lesquelles on découvre des arcatures lombardes. Il y a aussi les clochers ou les campaniles (images 11 et 12). Et pour ces derniers, l'argument d'allègement des voûtes évoqué ci-dessus ne tient pas, car il n'y a pas de voûte.

Nous sommes donc obligés, soit de remettre en question notre explication pour les voûtes, soit d'envisager une autre explication spécifique aux clochers.

Examinons le clocher de Saint-Michel-de-Cuxa (image 11). Il était constitué à l'origine de 6 étages mais les deux étages inférieurs ont été recouverts d'un glacis de protection. En s'inspirant de ce que l'on voit dans les étages supérieurs, on reconstitue un plan de base carré, avec à chaque angle un massif pilier carré qui s'élève jusqu'au toit. Un pilastre de plus petites dimensions, s'élevant aussi jusqu'au toit, partage chaque façade en deux parties. Chacune de ces parties est partagée en quatre panneaux (pour les étages supérieurs). Hormis la troisième, ayant probablement fait l'objet d'une restauration, chacune de ces parties est surmontée d'arcatures lombardes et d'une frise en dents d'engrenage.

Constatons d'abord un agrandissement des baies au fur et à mesure de la montée des étages. C'est vrai pour le campanule de l'image 12 et pour de nombreux autres campaniles. La raison est évidente : on veut alléger les étages supérieurs.

Il est plus difficile de savoir pour quelles raisons on a installé des arcatures lombardes à chaque étage. Nous pensons que ces panneaux placés entre les piliers se comportent un peu comme un fluide placé dans une éprouvette verticale. Le fluide exerce une pression sur les parois de l'éprouvette. On n'est pas ici en présence d'un liquide mais d'un solide. La principale pression s'exerce verticalement. Et s'il y a une pression horizontale, elle est minime. Sauf que pour de très grandes hauteurs, la pression augmente en rayonnant à partir du centre. Ces arcatures lombardes serviraient selon nous à recentrer les pressions. Il s'agit là d'une hypothèse. Elle ne doit pas être difficile à vérifier expérimentalement.


Une aire géographique bien identifiée. Et des déductions importantes concernant l'histoire

Notre site comporte plus de 180 cartes interactives. Nous les avons créées afin de permettre à chaque lecteur de cibler géographiquement un sujet qui l'intéresse. Mais nous les avons aussi créées pour notre propre usage, pour nous permettre de repérer des fréquences. Nous pensions alors qu'il pouvait y avoir des régions d'Europe dans lesquelles, par exemple, l'image du Péché Originel (Adam et Ève) était plus fréquente. Pour d'autres, c'était le Centaure. Et pour d'autres encore, la Sirène. Cela aurait permis d'identifier des tendances. Nous reconnaissons avoir fait en partie « chou blanc ». Les images du Péché Originel, du Centaure, de la Sirène, et d'autres encore, sont dispersées dans toute l'Europe Occidentale et, à l'heure actuelle, il est difficile de faire des rapprochements.

Ce n'est pas le cas des arcatures lombardes. Nous produisons ci-dessous (image 16) une carte indiquant, d'une part, les monuments d'Europe pourvus d'arcatures lombardes et d'autre part, les monuments qui en sont dépourvus.

Avant de l'étudier, il faut signaler que plusieurs régions ou pays n'ont pas été étudiés ou l'ont été insuffisamment. Cela concerne l'Europe de l'Est et les îles Britanniques, mais surtout la Suisse, la Toscane, le Trentin-Haut-Adige, le Val d'Aoste et la Vénétie.

Cette carte identifie des régions entières dans lesquelles les arcatures lombardes sont très présentes et d'autres dans lesquelles elles sont absentes.


Cette carte est claire. Pour certaines régions, il y a une forte présence d'arcatures lombardes : la Catalogne, l'Occitanie, la Bourgogne, le Piémont et la Lombardie, la vallée du Rhin. Pour d'autres comme toute une zone d'Europe, à l'Ouest d'une ligne allant de Madrid jusqu'à Luxembourg, l'absence est quasi totale. Cette absence existe aussi pour d'autres régions de moindre superficie comme l'Autriche, la Croatie, en France, la Provence, la région Auvergne-Rhône-Alpes et le Grand Est, en Allemagne, la Saxe.


Déductions diverses et interprétations historiques

Ces disparités entre régions posent question. Il faut tout d'abord remarquer que même s'il y a des disparités, on retrouve ces arcatures lombardes partout en Europe de l'Ouest. On en déduit que les architectes de l'époque devaient avoir une idée de ce qui se construisait à mille kilomètres de chez eux. Le monde d'alors n'était pas figé.

Il reste donc la question des disparités. Deux explications sont possibles. La première est liée à la richesse d'une région à une époque donnée. Donnons pour exemple les villes modernes. Une ville comme Paris possède un patrimoine architectural haussmannien. Une autre ville comme New-York possède un patrimoine architectural tout différent : les gratte-ciels. D'où cela vient-il ? Au XIXe siècle, Paris était plus riche et plus développé que New-York. Il y a eu construction d'une certain type de bâtiments. Plus de cinquante après, New-York, devenu plus riche, a construit un autre type de bâtiments. Mais comment se fait-il qu'au même moment, Paris n'ait pas construit de gratte-ciels ? La réponse est simple : les parisiens avaient déjà de beaux bâtiments. Ils n'avaient pas besoin d'en construire d'autres !

Pour la deuxième explication, nous avons un autre exemple : celui de Shanghai. Il s'agit d'une ville qui, dès le XIXe siècle, a été colonisée par des puissances occidentales. Celles-ci ont construit une ville à l'image des villes européennes de l'époque.

Concernant les arcatures lombardes, les deux explications sont possibles. Nous retiendrons plutôt la seconde. Car du point de vue historique, on assiste à partir de la fin du VIe siècle à une extension de la nation franque en direction du Sud. Cette prise de possession progressive s'est faite en plusieurs siècles. Il existe des événements marquants côté Espagne : prise de Saint-Bertrand-de-Comminges, conquête de la Septimanie, combats contre les arabes, prise de Pampelune, bataille de Roncevaux. Il a dû y avoir le même type d'événements côté Italie. Mais il faut être bien conscients que l'on ne connaît pas grand-chose de ce qui s'est passé. Mais la présence en Bas-Languedoc et en Catalogne d'églises à arcatures lombardes pourrait être issue de la nécessité de ré-évangéliser des régions qui avaient subi de fortes guerres. Et à contrario, l'absence de ces arcatures à l'Ouest des Pyrénées pourrait signifier que les armées de Charlemagne ne sont pas arrivées à s'installer durablement dans cette région. On a là un exemple « d'histoire monumentale ». Par sa présence, un monument peut révéler une partie de l'histoire du peuple qui l'a construit.