L’église abbatiale de Sant Pere de Rodes
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Le monastère de Sant Pere de Rodes est situé dans un cadre
exceptionnel sur une colline surplombant la Méditerranée (images 1, 2, 3 et 4).
Selon la page du site Internet Wikipedia : « On
ignore l’origine du monastère, ce qui donna lieu dans le
passé aux spéculations et aux légendes comme celle de sa
fondation par des moines qui seraient venus avec des
restes de Saint Pierre et d’autres saints qu’ils voulaient
protéger de la profanation par les hordes barbares qui
arrivaient sur Rome. Le danger des envahisseurs passé, le
pape Boniface IV (pape de 608 à 615) aurait alors ordonné
de construire le temple. (de quel temple s’agit-il
?).
La première documentation
officielle de l’existence du bâtiment date cependant de
l’année 878. Il est mentionné une cellule monastique
simple consacrée à Saint Pierre. Il faut attendre l’année
945 pour que le lieu soit considéré comme un monastère
bénédictin indépendant. Il atteint son apogée aux XIeet
XIIesiècle… » Puis plus loin : « L’église consacrée en 1022,
de style roman, est sans comparaison avec les canons de
son temps… L’église qui synthétise avec originalité une
série de courants architecturaux comme le carolingien, le
préroman, les constructions romanes, est considérée comme
l’une des principales représentantes de l’architecture
romane en Catalogne. » .
Le clocher (images
5 et 7) est à arcatures lombardes, mais il semble
avoir été profondément restauré. Nous estimons qu’il date du
XIesiècle (du moins dans sa partie
supérieure, la partie inférieure pouvant être plus
ancienne).
Les images 8 et 9 montrent
des murs à appareil en arêtes de poisson. Ces murs sont
réputés préromans (c’est-à-dire antérieurs à l’an mille),
mais leur exacte datation est délicate.
Étudions à présent le plan de l’église (image
16). Ce plan révèle de gauche à droite tout
d’abord un ouvrage Ouest ou narthex, puis une nef à 3
vaisseaux, un transept aux deux branches symétriques
prolongées vers l’Est par deux absidioles, et enfin un
chevet à déambulatoire.
La vue aérienne du narthex (image
6) permet de penser que, initialement, il devait
être plus élevé. Ce devait être, soit une sorte de tour
devant l’entrée de l’église, soit un prolongement de la nef.
La nef (images 10, 11 et 12) impressionne par sa majesté.
Nous reviendrons un peu plus loin sur certaines questions
qu’elle pose. Pour le moment, nous devons constater
l’étroitesse des collatéraux (images
14 et 16). Cette étroitesse est assez rare pour
être notée. On la retrouve en particulier à Saint-Jacques de
Béziers qui a des points de comparaison avec Sant Pere. Par
contre, elle est moins évidente à l’église paroissiale de
Nant (Aveyron), elle aussi comparable à Sylvanès.
Il doit exister une raison à cette étroitesse. Mais laquelle
? Des collatéraux larges permettent d’accueillir davantage
de fidèles. Des collatéraux étroits n’ont pas cette utilité.
Ils devaient être surtout utilisés pour la circulation des
fidèles (processions, circulation de pèlerins autour de
reliques, circulation de laïcs autour du chœur de moines).
Mais, alors, pourquoi ne pas construire des collatéraux
larges qui auraient ainsi une double fonction : accueillir
davantage de fidèles et faciliter la circulation autour du
vaisseau central ? Il est possible que la construction de
collatéraux étroits soit en lien avec le voûtement du
vaisseau central. Ce voûtement devait être prévu dès
l’origine et dans cette perspective, on a décidé de
rapprocher les murs extérieurs des murs gouttereaux du
vaisseau central en créant des collatéraux étroits. À Nant,
les collatéraux sont larges, mais on a vu que le voûtement a
été postérieur à la construction initiale.
L’examen du transept et de l’abside principale (images 13, 15 et 17) révèle une différence de
style entre ces deux parties et la nef. Ce qui, pour nous,
signifie un changement de programme de construction. Nous
pensons qu’il y a eu une opération de « transeptisation » de
la nef. C’est-à-dire que la nef, initialement dépourvue de
transept, en a été dotée. Il est possible que ce transept
ait été créé en supprimant les deux premières travées de la
nef initiale. Seules des mesures précises et l’examen
détaillé des murs et des restes de chapiteaux pourraient
permettre de confirmer cette hypothèse.
Le chevet initial aurait aussi été modifié. Primitivement,
il devait y avoir deux petites absidioles dans le
prolongement des collatéraux et une abside dans le
prolongement du vaisseau central. Ces diverses absides
auraient été supprimées afin de créer un couloir autour de
l’abside principale (image
18). Manifestement, l’appareil de ces diverses
constructions n’a pas la régularité d’un appareil roman (XIe ou XIIe siècle), mais il faudrait
un examen plus détaillé pour savoir s’il est antérieur ou de
beaucoup postérieur à cette période. S’il devait se révéler
antérieur, cela ferait remonter du même coup la datation de
la nef.
Nous ne commenterons pas le cloître (images 19 et 20) de
création plus tardive (XIIesiècle). Sa
fontaine (image 21)
est encore plus récente (XVIIeou XVIIIesiècle).
Revenons à présent au vaisseau central de la nef. Nous
remarquons que les piliers sont de type R1111.
C’est-à-dire à noyau rectangulaire avec des pilastres ou des
colonnes adossés sur chacune des faces du noyau du pilier.
Mais c’est un peu plus compliqué que ce petit descriptif.
Tout d’abord, on distingue deux étages dans le plan vertical
de ces piliers. L’étage inférieur est formé d’un bloc
massif, non décoré, aux contours anguleux. La partie décorée
se trouve à l’étage supérieur avec de grandes colonnes
cylindriques encadrant le noyau rectangulaire. Ces colonnes
portent des chapiteaux richement décorés. Ces chapiteaux
supportent eux-mêmes de grands tailloirs eux aussi décorés
qui débordent largement sur les chapiteaux. Ces chapiteaux
donnent une allure d’arcs outrepassés aux arcs rejoignant
les piliers.
Posons nous d’abord une question : pour quelles raisons y
a-t-il deux étages dans la construction des piliers ? Une
réponse possible : la nef elle-même était partagée en deux
étages. A l’étage inférieur, la partie des piliers à blocs
massifs, à l’étage supérieur, la partie des piliers à
colonnes et chapiteaux. Cette réponse ne nous satisfait
pourtant pas, car dans d’autres endroits comme Nant ou
Saint-Jacques de Béziers, la partie à blocs massifs dépasse
peu du sol. L’étage ainsi créé serait de trop faible hauteur
pour accueillir une assemblée de fidèles. Une idée nous est
venue. Elle est liée au fait que, dans les premiers temps de
l’ère chrétienne, les morts étaient enterrés dans les
églises. C’est ce que l’on voit dans l’église
Saint-Aphrodise de Béziers. Pour dire vrai, les morts
n’étaient pas enterrés, mais déposés dans les églises :
creuser des tombes aurait pu déstabiliser les fondations de
l’église. Les sarcophages ou les caveaux bâtis disposés les
uns à côté des autres étaient recouverts de pierres tombales
et l’on pouvait marcher sur les corps des défunts. C’est
d’ailleurs ce que l’on voit en Arménie dans un type
particulier d’ouvrage Ouest appelé « gavit ». Au fur et à
mesure des obsèques et des déposes de cercueils, le sol
s’élevait. Une telle élévation du sol pouvait entraîner des
désagréments comme la nécessité de refaire des parties
restées au niveau initial (pas de portes, fenêtres,
absides). Il est donc possible que les constructeurs aient
anticipé cet inconvénient en réservant à l’usage des défunts
le premier étage de l’édifice. L’explication « vaut ce
qu’elle vaut », mais elle a le mérite d’exister.
Une autre observation doit être faite à partir de l'image
11 : en partant de la droite, on découvre
successivement plusieurs piliers. Le premier n’est pas
visible dans son ensemble. Il existe une différence entre le
deuxième et le troisième pilier. Si, sur le troisième, il y
a une colonne adossée côté vaisseau central, elle n’existe
pas pour le deuxième.
Cette anomalie est plus apparente encore sur les images
22 et 23 (pas de colonne adossée côté vaisseau
central), sur l'image 24
(colonne adossée à gauche, pas de colonne à droite) , et l'image 25 (colonnes
adossées).
Sur les
images suivantes de
26 à 33, ont été reproduits une série de
chapiteaux. On y trouve des entrelacs aves feuillages et
grappes de raisin (image
26), des entrelacs et feuillages, des feuilles
dressées (image 27 puis
image 28).
Une remarque : les images
28 , 29, 30 et 31 sont celles de trois chapiteaux
d’un même pilier. De même les chapiteaux des images
32 et 33 appartiennent à un même pilier.
Observons à présent les
images 27, 28 et 32. Il faut un certain temps
d’observation pour constater qu’elles concernent trois
piliers différents. Tout se passe comme si la fabrication
des chapiteaux avait été programmée à l’avance : chapiteau «
corinthien » à feuilles dressées au milieu, chapiteaux à
entrelacs de part et d’autre.
Les images 35 et 36 sont
les copies de sculptures découvertes lors de fouilles. Les
originaux auraient été déposés dans un musée. Ces deux
sculptures seraient l’œuvre d’un sculpteur désigné sous le
nom de « Maître de Cabestany ». Nous avons dans une autre
page de ce site exprimé nos doutes quant à l’attribution à
un sculpteur unique l’ensemble des œuvres qui lui seraient
attribuées. Des œuvres par ailleurs dispersées dans un
territoire trop vaste, de la Toscane à la Catalogne.
Datation
Cette datation se révèle extrêmement délicate, car beaucoup
d’incertitudes viennent la perturber. Concernant les
indications données par la page Internet du site Wikipedia,
nous rappelons nos réticences en présence d’affirmations
souvent liées à une lecture trop restrictive des textes. Il
est déjà intéressant de savoir qu’un édifice existait en
878, car la plupart des textes datant de cette période ont
définitivement disparu. La date de consécration de 1022 ne
constitue pas une preuve de l’achèvement de l’église à cette
date : les mêmes églises ont pu être consacrées à plusieurs
reprises (achèvement des premiers travaux, achèvement de
travaux de rénovation, transferts de reliques, nouvelle
consécration après une profanation, consécrations d’autels
secondaires, visite d’un pape,…).
Dans cette page, nous notons cependant la phrase suivante :
« L’église qui synthétise
avec originalité une série de courants architecturaux
comme le carolingien, le préroman, les constructions
romanes… ». Elle signifie que les rédacteurs ont vu
dans cette église des caractères spécifiques au IXesiècle
(carolingien), au Xesiècle (préroman), au XIe ou XIIe siècle (roman). Mais,
estimant qu’elle ne pouvait pas (ou ne devait pas) être
antérieure à l’an mille, ils ont attribué les caractères
distinctifs du IXeou Xesiècle
à des réminiscences et non à des constructions datant de ces
périodes.
Nous pensons quant à nous qu’il n’y a pas de réminiscence.
Si l’auteur estime que les chapiteaux des images
26 à 34 sont de style « carolingien », alors ils
sont carolingiens. C’est-à-dire datables du IXesiècle.
Si le sculpteur avait été du XIeou du XIIesiècle,
il aurait construit ses chapiteaux avec les canons de son
époque (chapiteaux historiés ou avec des animaux
fantastiques) et non avec les canons des siècles antérieurs
(entrelacs, feuillages).
Quelle est notre propre évaluation ?
Nous estimons tout d’abord que la partie la plus ancienne
est la nef. Certains traits militent en faveur d’une nef
ancienne. Il y a tout d’abord l’existence d’arcs simples (et
non doubles), de rayon moyen. On a vu que de tels arcs
pouvaient se trouver dans des églises romaines datant du Veou
VIesiècle. Autre signe d’ancienneté : les
entrelacs. Surtout ceux-ci dont l’aspect fait penser au
travail d’orfèvrerie.
D’autres caractéristiques militent en sens inverse. Il
semble bien que l’église ait été conçue dès l’origine pour
être voûtée. Nous pensons que le voûtement a été généralisé
après l’an 1000, mais auparavant certaines églises (comme
Saint-Guilhem-le-Désert à la fin du IXesiècle)
ont pu être voûtées. Par ailleurs, jusqu’à présent nous
avions envisagé que les premières églises étaient dotées
d’impostes et que le couple chapiteau-tailloir aurait été
institué plus tard vers le IXeou Xesiècle.
Nous sommes donc partagés entre deux positions : d’un côté
le VIIe- VIIIesiècle, de l’autre le
IXe- Xesiècle.
Obligés de réviser nos positions, nous proposons l’idée
suivante : cet édifice serait caractéristique d’un art
wisigothique distinct d’un art hérité des romains et de
l’art franc. Cet art wisigothique aurait adopté plus tôt que
les autres (un ou deux siècles avant) le principe du
chapiteau-tailloir au lieu de l’imposte. De même, il aurait
adopté avant les autres le principe de voûtement des
églises.
Face à toutes ces interrogations, nous sommes obligés
d’adopter une large fourchette de datation : an 800 avec un
écart de 150 ans.