L’église Saint-Andéol de Bourg-Saint-Andéol
À l’intérieur de l’église, un panneau fournit les
explications suivantes :
« Cette église de style
roman est l’expression de la foi de générations de
croyants. Elle remonte à l’époque carolingienne (IXesiècle).
Remaniée au XIIesiècle, elle a depuis connu
d’autres modifications :
- construction d’un campanile au début du XVIesiècle.
- suppression de la contre-abside romane à l’Ouest
remplacée par la façade actuelle (début du XVIIIesiècle).
À l’extérieur, votre attention sera attirée par le clocher
octogonal et l’ordonnance de l’abside (à l’Est). Vous
admirerez à l’intérieur la coupole sur trompes à la
croisée du transept avec ses 4 rangées de petites
colonnes...
À noter les multiples réemplois dans les murs ainsi que le
tombeau de Saint Andéol dans la chapelle Sud du chœur.
Tombe païenne romaine (image
31) avec une
face chrétienne romane (image
32) décorée
au début du XIIesiècle. Il a été réutilisé
au IXesiècle pour recevoir les restes
mortuaires de celui que la tradition vénère comme l’apôtre
du Vivarais et qui aurait été martyrisé au début du IIIesiècle
sur le territoire de Bourg-Saint-Andéol nommée alors «
Bergoïata ». »
Ajoutons à ces commentaires ceux des pages du site Internet
Wikipedia consacrées à la ville et à son église :
« Le premier nom connu de
la ville est Bergoïata, nom d’origine celtique. Au début
de l’ère romaine, ce nom devint Bergus ou Burgum.
Le nom actuel, qui remonte au XVe siècle,
perpétue la mémoire d’Andéol, sous-diacre de l’église de
Smyrne, venu évangéliser la région et qui fut persécuté et
assassiné à Albes (Viviers) puis jeté dans le Rhône et
vint échouer sur le rivage de Bergoiate où son corps fut
recueilli en 208 et enseveli dans un sarcophage païen au
nom de Julius Valérianus. On édifia sur son tombeau, qu'on
crut perdu, une crypte qui donna lieu a l'élévation de
deux basiliques dédiées à saint Polycarpe. Il fut retrouvé
en 1876 par l'abbé Paradis qui s'intéressait au martyre
d'Andéol. ...
... Église romane Saint-Andéol (XIIe, XVIe et
XVIIe siècles) : contient un sarcophage
paléochrétien ayant renfermé les restes de Saint Andéol.
De style carlolingien rhénan, le gros-œuvre (sans le
clocher) a été terminé en 858. L’évêque Léodegarius fit
des réparations et remaniements en 1108. Du XIIe
au XVe siècle, elle fut desservie par les
chanoines de Saint-Ruf ... »
Effectuons tout d'abord une analyse
rapide de ces textes en commençant par la légende de Saint
Andéol. On remarque tout d’abord d’apparentes contradictions
entre les récits. Pour les uns, le corps de Saint Andéol a
été déposé dans un sarcophage en 208. Ce sarcophage a été
perdu puis retrouvé en 1876. Pour les autres le corps a été
déposé dans un sarcophage païen au IXesiècle.
Très probablement, faut-il faire un « mix » des deux
légendes. Le corps saint « miraculeusement » découvert au IXe siècle a été déposé dans un sarcophage somptueux et
enseveli. De nouveau perdu, il a été retrouvé en 1876.
Nous relevons aussi une autre contradiction : le corps
aurait été mis dans un sarcophage au IXesiècle.
Lequel sarcophage aurait été décoré au XIIesiècle.
Il nous semble logique de penser que la mise au tombeau du
corps du saint a été considérée comme un grand événement.
C’est à ce moment-là que la décoration du sarcophage a été
apportée afin d ‘accueillir le corps du saint et non 3
siècles après. Bien sûr, il est toujours possible qu’elle
ait été faite après, mais dans ce cas, il faut fournir le
document qui l’atteste.
Cette légende de Saint Andéol se révèle néanmoins très
intéressante car elle s’ajoute à d’autres légendes qui ont
un point commun : la découverte de reliques de saints. Le
mot « invention de reliques » utilisé pour définir ce type
de découverte est très probablement le mieux indiqué dans la
mesure où, dans de nombreux cas, les reliques semblent avoir
été réellement inventées. Toujours est-il que ces inventions
de reliques semblent être plus fréquentes dans des
territoires récemment annexés par les francs, des rois dits
« carolingiens », ou soumis à l’influence de ces rois :
Sainte Foy de Conques, Saint Majan de
Villemagne-l’Argentière , Saint Sever de l’abbaye de
Saint-Sever dans les Landes, voire même Saint Jacques de
Compostelle. Si l’on se réfère à la découverte du corps de
Saint Majan, l’invention de ces reliques semble avoir eu
plusieurs buts : augmenter les richesses des abbayes afin de
construire de grandes abbatiales, augmenter la religiosité
populaire, faciliter l’assimilation de peuples ayant des
pratiques religieuses différentes.
Concernant la datation de l’édifice, on
a les mêmes contradictions. D’une part, on apprend que
l’église « remonte au IXesiècle », que « le
gros-œuvre est terminé en 858 », que « Leodegardius fit des
réparations et des remaniements en 1108 ». Mais sur le plan
de l'image 3, les parties les plus
anciennes (en
noir) sont légendées du XIIesiècle.
Rien a priori sur ce plan ne signale des constructions du IXesiècle. Mais rien non plus dans les
commentaires ne signale que l’église terminée en 858 a été
détruite pour être remplacée par une autre au XIIesiècle.
Les dates précises de 858 et de 1108 sont très certainement
issues de chartes correctement étudiées. Elles contiennent
sans doute des renseignements élémentaires concernant les
constructions. Par contre, les mentions imprécises telles
que, « du XIIesiècle » sont des estimations.
Très probablement, comme nous l’avons souvent vu auparavant,
les historiens de l’art ne se fient qu’aux documents écrits
et très peu à l’architecture du bâtiment. Pour des raisons
que nous ignorons, ils estiment que l’ensemble des
constructions date du XIIesiècle. Ils
devraient normalement en déduire que les constructions du IXesiècle ont été entièrement démolies. Mais
cela, ils ne le disent pas, parce qu’ils n’ont pas trouvé le
document confirmant ces démolitions.
Notre raisonnement est presque inverse.
Il repose sur l’architecture du bâtiment. À l’extérieur, on
constate la présence d’arcatures lombardes au niveau des
corniches des toits (images
2, 4, 5, 6, 7, 8 et 9). En fait, hormis la façade
Ouest, il y en a tout autour de l’église. Nous connaissons
bien les arcatures lombardes très répandues dans l’occident
chrétien. Nous estimons qu’elles ont été utilisées pendant
plusieurs siècles, du Xeau XIIesiècle.
Celles-ci feraient partie du deuxième groupe des arcatures
lombardes (taille soignée) et pourraient dater du XIesiècle,
voire du début du XIIesiècle. Il ne faut
cependant pas en déduire que l’édifice date du XIesiècle.
Ces arcatures lombardes peuvent avoir été placées sur un
édifice plus ancien. En tout cas, on distingue bien sur l'image 9 qu’il y a eu
deux campagnes de travaux.
L’examen de l’intérieur de l’édifice est plus encore riche
de renseignements. La nef est constituée de trois vaisseaux.
Observons l'image 12. Le
vaisseau central est porté par des piliers rectangulaires de
type R1212. Les
arcs reliant les piliers sont doubles. Nous estimons que ce
type de pilier caractérise une des dernières périodes
d'évolution des piliers, avant la période gothique.
Succession des périodes : R0000
puis R1010, puis R1110 et enfin R1111. Avec
éventuellement R1212
précédant R1111.
Selon la tentative d ‘évaluation que nous avons effectuée
jusqu’à présent, la datation de ce type de construction
serait des environs de l’an 1000. Soit 150 ans de plus que
l’an 858 mais 150 ans de moins que le XIIesiècle.
Nous sommes donc confrontés à un double problème.
Il existe un autre questionnement ; dans la plupart des
églises romanes, les arcs sont portés par un système à deux
blocs de pierre : le chapiteau et le tailloir. Pour un
nombre moins grand d’édifices, les arcs sont portés par une
seule pierre, l’imposte. Parmi ces édifices à impostes,
certains ont la particularité d’avoir des impostes dotées
d’un chanfrein tourné vers l’intrados de l’arc. Le site en
décrit plusieurs : à Gérone (Catalogne/Espagne), Sant Feliu
et Sant Pere Galligants, à Castelnau-Pégayrolles (Aveyron
/Occitanie/France), Saint Pierre. Et dans la même région que
Bourg-Saint-Andéol, dans l’Allier, à Ébreuil et
Châtel-de-Neuvre.
Ici aussi les impostes ont un chanfrein tourné vers
l’intrados. Nous avons jusqu’à présent estimé que les
églises à impostes à chanfrein tourné vers l’intrados
étaient antérieures à l’an 1000. Voire même encore avant. Ce
qui correspondrait bien à la date de 858 de fin des travaux.
Il existe cependant un autre problème : parmi toutes les
églises ayant cette particularité (impostes à chanfrein vers
l’intrados), celle-ci serait la seule à avoir des arcs
doubles. Il suffit de faire la comparaison des arcs de
Bourg-Saint-Andéol avec ceux des églises précédemment citées
pour repérer les différences notables.
Lorsque nous avons créé les cartes interactives, nous avons
décidé d’attribuer le drapeau orange (édifices construits
dans l’intervalle (500, 800)) aux nefs à trois vaisseaux à
arcs simples. Et le drapeau vert ou bleu (édifices
construits après l’an 800) aux nefs à arcs doubles. Là
encore la date de 858 de fin des travaux pourrait
correspondre à la nef actuelle de Saint-Andéol.
Sauf que la nef de Saint-Andéol est voûtée. Or, nous
considérons que le voûtement entier des nefs à trois
vaisseaux doit être postérieur à l’an mille. Mais ce, avec
une grande marge d’incertitude car ce voûtement est fonction
des dimensions des nefs : plus une nef est étroite et basse,
plus il doit être facile de la voûter. Pendant une longue
période, il a pu y avoir concurrence dans les choix de
constructions d’églises nouvelles : nefs entièrement
charpentées, nefs semi-voûtées (collatéraux), nefs voûtées.
Voilà donc la situation ambiguë à laquelle nous sommes
confrontés : la datation de la première moitié du IXesiècle
semble correspondre aux piliers. Une datation de la fin du
XIesiècle ou du début du XIIesiècle
semble correspondre aux voûtes nettement évoluées (la voûte
du vaisseau central détachée au-dessus des voûtes des
collatéraux a permis le dégagement de fenêtres supérieures
pour éclairer la nef).
Nous constatons qu’il y a un sel cas
d’arc simple. On le trouve dans l'image
18. Cet arc se trouve dans la première travée côté
Ouest.. Il sépare dans cette travée le vaisseau central du
collatéral Nord. Nous constatons aussi que cette travée est
moins large que les suivantes.
Il est certes possible que cette travée, et cette travée
seulement, ait fait partie de la construction initiale
(858). Les autres travées auraient été construites
ultérieurement, avant le XIIesiècle.
Cependant, cela signifierait qu'une partie du monument
construit en 858 aurait été détruite. Il faudrait alors
fournir la preuve et les raisons de cette destruction.
En fait, nous envisageons une autre hypothèse. Regardons à
nouveau le plan de l'image
3. Il faudrait revenir à cette église et refaire
avec précision les mesures de l’écartement des piliers. Dans
l’immédiat, il semblerait que les travées 2, 3 et 4 (à
partir de l’Ouest) aient la même largeur, que la travée 5
correspondant à la croisée du transept soit un peu plus
large et que les travées 1 (ouvrage Ouest) et 6
(avant-chœur) soient plus étroites.
Si la travée 5 est réellement plus large, cela signifie que
le transept avait été prévu dès la construction. Que la
travée 6 (avant-chœur) soit plus étroite signifierait que,
là encore, l’existence d’un avant-chœur était prévue
initialement. Nous insistons bien sur le mot « initialement
». On sait en effet que dans de nombreux cas les chevets
peuvent être plus récents que les nefs car ils ont remplacé
des chevets plus anciens qui ne répondaient plus aux
nécessités liturgiques du moment. Or, le chevet que nous
avons là est un chevet que nous considérons comme «
archaïque » : les trois absides sont dans le prolongement
des vaisseaux de la nef.
Il reste la travée 1 (image
18). Notre hypothèse est la suivante : cette
travée ne faisait pas partie de la nef mais d’un « ouvrage
Ouest ». Rappelons l’information donnée au début, «
suppression de la contre-abside romane à l’Ouest remplacée
par la façade actuelle (début
du XVIIIesiècle, image
1) ». Nous pensons que l’existence d’une
contre-abside ayant précédé la façade actuelle est
probablement justifiée par un document. En admettant qu’elle
le soit, l’information est importante dans la mesure où elle
se rapporte à une pratique architecturale attestée au IXesiècle
en Allemagne (cathédrale de Trèves) et dans le Nord de la
France. Ce type de construction correspondrait à l’idée
suivante : l’ouvrage Est ou chevet (avant-chœur et chœur à
trois absides) serait réservé aux hommes d’église, l’ouvrage
Ouest (travée 1 et contre-abside) serait réservé aux
personnalités civiles entourant le roi ou son représentant
(au centre de la contre-abside). Une telle interprétation
permettrait de comprendre les différences de largeur entre
les travées. Et de comprendre aussi que ces différences ne
sont pas accidentelles mais bien inscrites dans le plan
initial.
Mais alors, si le plan en traits noirs de l'image
3 légendé comme étant celui d’une église du XIIesiècle
est bien le plan de l’église construite dans la première
moitié du
IXesiècle, comment expliquer l’existence des
voûtes ? Nous pensons que, à l’origine, l’église étaient
charpentée : les voûtes n’existaient pas. Elles auraient été
posées plus tard vers la fin du XIesiècle.
Deux pilastres superposés auraient été accolés aux piliers
côtés vaisseau central et collatéraux. Ces piliers qui
étaient de type R1010
seraient devenus de type R1212.
Concernant le vaisseau central (images
11 et 13), le pilastre inférieur a servi à porter
les arcs accolés au mur gouttereau porteur de ce vaisseau.
La pose de ces arcs permettait l’élargissement du mur et, en
conséquence, le rétrécissement de la portée de voûte. Quant
au pilastre supérieur, il a servi à porter l’arc doubleau
permettant de soulager la voûte.
Un indice en faveur de cette théorie : sur les images
11 et 13, les
arcs supérieurs adossés aux murs sont très proches des
fenêtres supérieures alors que, dans un plan préconstruit,
ils devraient être nettement détachés au-dessus de ces
fenêtres supérieures.
Il est possible que la date de 1108 des réparations et
remaniements par l’évêque Léodegarius corresponde à cette
deuxième campagne de travaux. Mais ce n’est pas du tout
certain. Le problème de la conservation des archives vient
du fait que l’on ne conserve d’habitude que les souvenirs
d’actions ayant créé des problèmes ou susceptibles d’en
créer d’autres à l’avenir. Les réparations de Léodegarius
ont peut-être été des actes mineurs qui ont engendré des
séries de procès alors qu’un acte majeur comme le couvrement
d’une église a pu être passé sous silence car il n’avait pas
créé de problèmes.
Les
images de 19 à 29 décrivent les impostes dans le
détail. Peut être sommes nous trop dubitatifs, mais ils nous
semble que, pour des sculptures vieilles de plus de 1000
ans, celles-ci sont un peu trop fraîches. Peut-être ont
elles été retravaillées au XIXesiècle en
imitation de modèles originaux ?
L'image 28 représente
deux oiseaux affrontés, des paons. L'image
29 met en scène deux autres oiseaux, des colombes
encadrant une croix pattée. Bien que ces scènes soient «
classiques », les représentations sont différentes de celles
que nous avons rencontrées auparavant. Il en est ainsi de la
croix pattée, d’un modèle très original. Il est possible que
parmi ces décors d’impostes, certains aient été créés au XIXesiècle. Cependant, un grand nombre de ces
décors correspondent à d’autres du IXesiècle :
entrelacs (images 21,22,
24, 25), pointes de diamant (images 19, 27), larges feuilles encerclées (images 21,22),
pampres (images 26, 29
). On retrouve le même type de motif (entrelacs) sur une
plaque sculptée qui pourrait être un reste de chancel (image 30). On a déjà
parlé du sarcophage de Saint Andéol, d’origine romaine (voir sur
l'image 31). La
face arrière qui n’était pas primitivement ouvragée a été
sculptée, selon nous au IXesiècle, pour
accueillir le corps de Saint Andéol. Le décor a entrelacs
est, pour nous, caractéristique de cette période.
Datation
Cette église Saint-Andéol se présente intéressante à plus
d’un titre. D’une part, elle appartient à un groupe
restreint d’édifices « à impostes à chanfrein vers
l’intrados » de grandes dimensions qui semblent avoir
accompagné les francs dans leur progression de conquête de
territoires dans l’ancienne Gaule Romaine. Par ailleurs, cet
édifice pourrait être daté tant sur le plan architectural
que sur le plan des textes. Ce qui constitue il faut le dire
quelque chose d’exceptionnel.
Datation envisagée : pour l’édifice primitif, an 825 avec un
écart de 30 ans ; pour le voûtement de cet édifice : an 1075
avec un écart de 50 ans.
Bien entendu, de nombreuses questions demeurent. Il faut
aussi effectuer des vérifications. Vérification de
l’authenticité des textes et de leur contenu. Vérification
de l’authenticité des impostes par analyse fine de la taille
des pierres. Visite de parties négligées dans notre
précédente visite (le transept, le chevet). Ces
vérifications ou visites, nous ne pourrons certainement pas
les faire dans le temps qui nous est imparti, et, en ce qui
concerne l’analyse fine des impostes, nous n’avons pas les
compétences requises. Nous espérons que d’autres que nous
pourront prendre la relève. Cette église mérite beaucoup
plus que le peu de place qui lui est accordé sur Internet.