L’église Saint-Donat de Zadar
La ville de Zadar détient quelques
monuments romains (forum, arc de triomphe), témoins de son
passé disparu.
Ainsi que la cathédrale Sainte-Anastasie dotée d’une très
belle façade construite au XIIIesiècle. Selon un
guide touristique, cette cathédrale aurait « remplacé
au XIIesiècle, une basilique paléochrétienne.
» Il aurait été intéressant de vérifier cette assertion,
mais malheureusement, l’église était fermée lors de notre
passage.
Cependant, nous avons pu admirer et visiter un autre
important édifice : l’église Saint-Donat.
Toujours selon le même guide touristique, cette église est «
l’un
des monuments les plus célèbres de Croatie et l’emblème de
Zadar. Elle date du début du IXesiècle et fut
initialement consacrée à la Sainte-Trinité. »
L’édifice que l’on voit (image
1) est de forme quasi-cylindrique avec un noyau
central plus élevé. De forme quasi-cylindrique, car on
découvre à droite une sorte de
« verrue » formée de trois demi-cylindres accolés. Cette
verrue n’est autre que l’ouvrage Est formé de deux étages
contenant chacun une abside encadrée de deux absidioles. On
peut repérer grâce aux fenêtres l’emplacement de ces
absides.
Remarquer que d’une part, et pour chacun des deux étages,
les absides sont les seuls endroits où l’on voit des
fenêtres et que, d’autre part, on devrait avoir, pour des
raisons esthétiques, une identité parfaite des deux étages ;
c’est à dire une même disposition des fenêtres; or, ici, ce
n’est pas le cas.
L’examen plus attentif de l'image
1 fait apparaître que la façade sud est composée
de 4 parties délimitées par des bandes verticales.
À gauche de l’image, les deux premières bandes verticales
sont identiques. Toutes deux possèdent, à l’étage supérieur,
une grande baie aveugle partagée en deux par une colonne
centrale.
La troisième bande est, elle aussi, ornée d’une baie aveugle
plus petite que les deux autres et non géminée.
Enfin la 4epartie, la plus à droite, n’est autre
que l’ouvrage Est abritant les absides. Lui aussi est
différent des deux autres. Il est orné d’un système
d’arcades faisant immédiatement penser aux « arcatures
lombardes ».
La disposition architecturale de l’ensemble est extrêmement
surprenante, ce qui permet d’envisager l’hypothèse suivante
: un édifice est construit dans un premier temps. Il est à
plan centré et parfaitement cylindrique avec un noyau
central. Le décor extérieur est identique à celui des deux
bandes verticales de gauche et reproduit sur le pourtour ;
les baies géminées sont ouvertes.
Dans un deuxième temps, on décide d’adjoindre à cet édifice
l’ouvrage Est. Soit pour le transformer en lieu de culte,
soit pour le mettre sous la protection divine. Et pourquoi
pas la Sainte-Trinité citée plus haut ?
Mais la construction de cet ouvrage Est nécessite la
destruction d’une partie de l’édifice précédent et le
rattachement du nouvel ouvrage à l’ancien. Le résultat de ce
rattachement se verrait dans la troisième bande verticale
privée de baies géminées.
Les images
4 et 6 montrent des croix pattées. Ces croix
pattées presque identiques pourraient se situer dans une
période intermédiaire entre la croix « wisigothique » (IVe-V
esiècle), aux branches très évasées, et la croix
« carolingienne » (IXe siècle), aux branches
fines à peine évasées aux extrémités.
Il est regrettable que nous n’ayons pu
disposer d’un plan. Celui-ci aurait sans doute fait
apparaître la particularité suivante concernant l’intérieur
de l’édifice (images 7 et
suivantes). Celui-ci contient un noyau central
soutenu par des piliers à section quadrangulaires et des
colonnes cylindriques. On distingue deux étages, et, à
chaque étage, le même système de piliers et de colonnes.
Considérons par exemple l'image
7. On a,
en bas à droite, un pilier quadrangulaire qui se poursuit à
l’étage supérieur. À sa gauche, on peut voir une colonne et,
à sa verticale, une autre colonne à l’étage supérieur.
Il n’y aurait que deux colonnes à chaque étage. Et ces deux
colonnes seraient en face de l’abside principale.
Une telle disposition confirmerait notre hypothèse de deux
constructions successives. Dans l’édifice primitif, le noyau
central aurait été soutenu uniquement par des piliers
quadrangulaires. Lorsqu’ils ont envisagé d’ajouter à ce
premier ensemble l’ouvrage Est, les constructeurs ont dû
estimer que les massifs piliers quadrangulaires créeraient
un obstacle visuel préjudiciable aux célébrations
religieuses. Et ils ont dû décider de remplacer ces massifs
piliers par des colonnes plus fines.
La première des constructions
s’apparente fortement à d’autres constructions dont
certaines ont déjà été étudiées dans ce site : la chapelle
Palatine d’Aix-la-Chapelle et l’église de Mettlach (voir le
paragraphe Allemagne), l’église d’Ottmarsheim (voir le
paragraphe France-Alsace), la tour de Charroux (voir le
paragraphe France-Aquitaine), l’église de Quimperlé (voir le
paragraphe France-Bretagne). Et nous comptons y ajouter
Saint-Bénigne de Dijon (paragraphe France- Bougogne),
Saint-Michel-de-Cuxa (paragraphe France-Languedoc), Lanleff
(paragraphe France-Bretagne). Et nous espérons retrouver
dans toute l’Europe des édifices bâtis sur le même modèle.
Mais quel est donc ce modèle ? Pour nous, ce modèle est
celui d’un « parlement ». C’est-à-dire un endroit où l’on se
parle. Et on se parle (et parfois on s’invective) au premier
étage, de part et d’autre du vide ; ce qui empêche que l’on
s’égorge mutuellement. L’assemblée se réunit en présence du
prince. À Aix-la-Chapelle, ce prince est Charlemagne dont le
trône est situé au premier étage, à l’ouest.
Essai
de datation
Cette première construction pourrait dater de l’an 800 avec
une incertitude estimée de 100 ans.
La deuxième étape de construction aurait suivi de peu la
première. Elle aurait consisté à placer l’assemblée des
parlementaires sous la protection (ou sous la surveillance)
de Dieu. Si ce n’était pas le cas, pourquoi aurait-on
construit des absides aussi mal situées ?
Il aurait été beaucoup plus simple de construire une église
détachée de l’ouvrage cylindrique et dans laquelle chacun
aurait pu assister au culte sans être indisposé par de gros
piliers barrant toute visibilité.
La datation de cette deuxième étape de travaux est évaluée à
l’an 900 avec une incertitude estimée de 100 ans.
Mise à jour du 3 septembre
2024
Le texte ci-dessus a été mis en ligne en 2016. Hormis peut
être un décalage d'une cinquantaine d'années (vers le plus
récent) dans les estimations de datation, nous ne voyons pas
à ce jour la nécessité de les modifier notablement. Il y a
encore beaucoup de questions à se poser sur cette
construction exceptionnelle qu'est l'église Saint- Donat.
Mais nous laissons à d'autres le soin d'y répondre car nous
n'aurons certainement pas l'occasion de revenir à Zadar.
Nous insistons sur l'importance de réaliser des plans,
d'étudier l'emplacement des ouvertures (vérifier si
certaines ont été obturées), de faire correspondre les vues
intérieures et extérieures.
D'un point de vue concret, nous avons constaté que nous ne
disposions d'aucune vue côté Ouest. Comment expliquer la
différence entre les parties supérieures de l'édifice du
côté Sud-Ouest et Nord-Est (images
14 et 15) ?
Lors de notre précédente visite, nous avions photographié
les soubassements des murs et piliers (images
16, 17 et 18), sans trop y attacher d'importance.
Nous pensons à présent que cela pose question. Notre guide
locale, Anne-Marie Sessa, nous a appris que l'église
Saint-Donat avait été installée sur l'ancien forum romain.
Lorsque ce forum a été révélé au lendemain de la seconde
guerre mondiale, il a fallu enlever une couche importante de
débris de construction romaine. D'où l'idée des archéologues
que l'église Saint-Donat a été construite au-dessus des
ruines romaines du forum. Ce qui expliquerait qu'elle
apparaît surélevée au-dessus de ces ruines, le reste ayant
été déblayé pour faire apparaître le forum. Il n'est pas
rare qu'un bâtiment soit construit sur des ruines. Mais dans
le cas présent, l'explication nous semble un peu courte.
Car, il semblerait que les pierres antiques (sections de
colonnes cylindriques, restes d'entablement) qui constituent
les fondations des murs et piliers aient été soigneusement
disposées et alignées. Nous ignorons la raison de cette
disposition. Plusieurs hypothèses sont envisagées :
architectonique (assurer une meilleure solidité de
l'ensemble ... mais nous ne voyons pas comment cette
disposition est meilleure !), symbolique (on installe un
édifice chrétien sur les restes d'un temple païen, soit par
respect des pratiques anciennes, soit par dédain).