Église Notre-Dame de l’Assomption de Bossòst  

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Voici ce que nous disions à propos de cette église, lors de la création de cette page en 2017 :

Cette église est localisée dans le Val d’Aran, au milieu des Pyrénées. On sait que cette région comprenant outre le Val d’Aran, les hautes vallées de l’Ariège, le Val d’Andorre, le Val de Boi, est fortement caractérisée par la présence d’églises à arcades lombardes et de clochers très élancés.


Les divers sites Internet parlant de cette église la datent du XIIesiècle. Il en est de même pour les tympans des portails Sud et Nord.

Le lecteur habitué à la lecture des pages de notre site sait le peu de crédit que nous accordons à la datation du XIIesiècle adoptée à la quasi unanimité par les historiens de l’art, mais qui ne repose que sur l’opinion quasi unanime des chercheurs. Nous estimons de plus que le XIIesiècle est une des périodes les moins fécondes dans l’art roman, car l’art gothique apparaît dès le début du XIIesiècle et dès l’an 1150, le déséquilibre entre les deux bascule au profit du second.

Le grand nombre d’églises à arcatures lombardes nous a conduit à envisager que les édifices caractérisés par cette architecture ont été construits durant plusieurs siècles. Il y aurait d’ailleurs plusieurs styles de constructions en architecture lombarde. Donc plusieurs « âges ». Nous plaçons dans le premier « âge » les modèles pyrénéens. Un premier âge que nous situons aux alentours de l’an 1000. Plutôt avant, la médiane se situant vers l’an 950.

D’autres considérations peuvent servir à estimer une datation. Ainsi, la présence de linteaux monolithes sur les baies des absides (images 3 et 4). Ils apparaissent bien neufs pour des sculptures exposées en plein air . Mais il s’agit là peut-être de copies conformes à un modèle original déposé dans un musée. Toujours est-il que le caractère « monolithe » est typique d’une œuvre préromane.


Observons à présent le clocher (images 5, 6, 7, 8). On distingue bien au sommet du premier étage des arcatures lombardes. On retrouve des restes de ces arcatures lombardes au sommet du deuxième étage. Mais ces restes sont très endommagés. Très certainement l’ouverture de grandes baies au même étage a entraîné la destruction partielle de ces arcatures.

Passons à présent aux portails. Celui de la façade Nord (images de 9 à 13) nous semble le plus intéressant des deux. Étudions plus particulièrement le tympan de l'image 10.

Mais avant cela, remarquons que le linteau en dessous de ce tympan est décoré d’un chrisme. Celui-ci, placé au milieu du linteau, est caractéristique d’une dernière époque d’utilisation de ce décor. Le chrisme existerait depuis, au moins le début du IVesiècle. Il aurait constitué le labarum de Constantin à la bataille du Pont de Milvius. On le retrouve souvent dans des territoires anciennement occupés par des Goths et il aurait pu leur servir d’emblème. Il a évolué au cours des siècles passant du simple monogramme du Christ (association de « X » et de « P ») au modèle complexe que l’on a sous les yeux.

Le décor qui l’entoure est plus surprenant. A priori il s’agit d’un banal damier. On voit de bas en haut 4 rangs de cavités en forme de pyramides à base carrée disposées régulièrement et en alternance avec des surfaces non creusées. La rangée du dessus est toute différente. Il n’y a plus de régularité et les figures géométriques obtenues par creusement sont des stries, des cercles, des trapèzes ou des pots. S’agit-il d’une création artificielle ou y a-t-il un sens caché, une sorte de rébus dont nous n’avons pas la clé ?

Passons maintenant au tympan proprement dit. Selon divers sites Internet, ce tympan représente les Christ en Gloire entourés des Quatre Evangélistes. Nous y voyons plutôt l’image de la vierge Marie analogue à celle que l’on voit sur des fresques de Saint-Clément de Tahull. Ou aux diverses Vierges Romanes portant l’Enfant Jésus. Ici, la Vierge ne porte pas l’Enfant Jésus. …Mais elle n’était pas censée le porter le jour de l’Assomption. Et l’église de Bossòst est dédiée à Notre-Dame de l’Assomption. Nous sommes donc en présence, non d’un Christ en Gloire, mais d’une Vierge de l’Assomption.

De nombreux détails sont à relever. Dans la plupart des cas, ces détails mériteraient une explication. Une explication que, le plus souvent, nous ne sommes pas en mesure d’apporter : la Vierge n’est pas auréolée ; pas plus d’ailleurs que les symboles des évangélistes ; les symboles personnifiés de la lune et du soleil sont placés de part et d’autre de la tête de la Vierge ; celle-ci désigne de sa main droite probablement le Ciel ; alors que l’Ange représentant sans doute à la fois l’Ange Gabriel de l’Annonciation et le symbole évangélique de Saint Mathieu, la désigne, elle ; si cet ange, ainsi que l’aigle de Saint Jean, semblent assez correctement représentés, comment interpréter sur la gauche le taureau de Saint Luc, qui, complètement tordu, se retourne, tenant le Livre dans ses pattes avant. Et plus encore le lion de Saint Marc, aux pattes en forme de scies, qui tient entre ses dents un curieux objet ressemblant à un rouleau de Torah ? Tout dans ce tympan, la présentation des textes sacrés sous forme de rouleaux (volumens) et non de livres (codex), l’aspect archaïque des représentations, le caractère inexplicable de certaines scènes, font envisager une haute datation, bien antérieure au XIIesiècle qui était proposé.


Les chapiteaux du portail (image 12 : chapiteau de gauche à entrelacs et stries ; chapiteau de droite à lions affrontés ; image 13 : chapiteau de gauche à stries géométriques ; chapiteau de droite à lions affrontés) font penser à des œuvres du Xesiècle.

Le portail Sud surmonté d’un arc brisé (image 14) pourrait être plus récent que le portail Nord. Il ne faut pas pour autant en déduire une datation certaine : les lignes en arcs de cercle gravées sur le tympan ne sont pas exactement parallèles aux arcs de pierre encadrant ce tympan. Il est donc possible que le tympan ait été retaillé pour s’inscrire dans les arcs du portail.

Les images 16, 17, 18 de l’intérieur de l’église mettent en évidence une nef à 3 vaisseaux. Les murs gouttereaux sont portés par des colonnes cylindriques non monolithes et des arcs en plein cintre simples. Nous n’avons encore totalement analysé ce type d’église moins fréquent que les églises portées par des piliers rectangulaires. Le modèle le plus proche de celui-ci serait l’église Saint-Donat-le-Bas (Alpes de Haute-Provence/France). Nous avons estimé la datation de l’église Saint-Martin de Volonne, située aussi dans Alpes de Haute Provence, à l’an 750 avec un écart estimé de 150 ans. La datation de Notre-Dame de l’Assomption pourrait éventuellement être trouvée dans les pilastres situés dans la retombée côté chœur des arcs porteurs du vaisseau central.


Ajout effectué le 15 juillet 2022

Lors d'un bref séjour en Ariège en juin 2022, nous avons eu l’occasion de visiter le Val d'Aran et de revoir l'église de Bossòst.

L'analyse que nous avions faite de cette église à partir de photographies prises en 2004, n'est remise en question que pour certains points de détail. Les recherches que nous avons effectuées après la première mise en ligne de cette page (en 2017) ont fait un peu évoluer les lignes.

Commençons d'abord par les arcatures lombardes (images 19 et 20). En fait, ce sont de fausses arcatures lombardes. Ce que nous appelons « arcatures lombardes « ou
« festons d'arcatures « est constitué par une rangée horizontale d'arcs situés au sommet d'un étage de clocher (images 6 et 7) ou à la lisière d'un toit (images 3 et 19). Mais, normalement, les arcs sont constitués d'une série de claveaux de pierres alors qu'ici il s'agit de blocs de pierre taillés en forme d'arcs. Par ailleurs on peut voir sur l'image 20 la retombée de deux arcs juste au-dessus du pilastre. En fait, il ne s'agit pas de deux arcs mais d'une pierre unique taillée de façon à imiter la retombée de deux arcs. La différence de style, mais aussi de parement, entre d'une part l'arcature lombarde et la paroi située au-dessous, fait envisager deux campagnes de travaux.

Notons aussi la présence d'un oculus situé au-dessus de chaque absidiole. Celui de l'image 21 est représenté agrandi sur l'image 22. On remarque tout d'abord son décor de feuillages identique à celui des images 4 et 15. On remarque surtout à l'intérieur de l'oculus ce qui semble être une claustra ou un vitrail. Il est possible que les murs extérieurs du chevet aient été doublés afin de supporter le poids d'une voûte.

Les images 23 à 27 représentent des détails du tympan du portail Nord.

Image 23 : La Vierge de l'Assomption. Lors de la précédente analyse, nous avions émis l'idée que le thème de ce tympan censé représenter le tétramorphe entourant le Christ n'était pas le thème classique, puisque ce n'était pas le Christ qui était représenté mais la Vierge Marie. Et nous avions envisagé que la Vierge qui était représentée était la Vierge de l'Assomption car, d'une part, c'était la dédicace de l'église, et, d'autre part, la Vierge n'était pas représentée avec l'Enfant. Nous avons depuis compris que la dédicace à Notre Dame de l'Assomption pouvait avoir une signification plus profonde, les évêques se disant successeurs, non des apôtres mais de la Vierge Marie au moment de son Assomption vers le Ciel. On remarque que la Vierge Marie fait le signe que nous avons appelé la « main de Dieu ». Elle tient dans sa main un
« volumen » (livre en rouleau). De part et d'autre de sa tête, le soleil et la lune personnifiés.

Image 24 : L'Aigle de Saint Jean. Cet aigle ressemble plutôt à un héron. Son plumage est diversifié. Lui aussi tient dans ses griffes un volumen.

Image 25 : Le Taureau de Saint Luc. Il est difficile de voir dans cette représentation un taureau. Cependant, on devine que les deux formes striées de part et d'autre sont des ailes semblables à celle de droite de l'aigle de Saint Marc. Il tient au bout de ses pattes un volumen,

Image 26 : L'Homme de Saint Mathieu (ou l'ange de l'Annonciation ?). Des quatre représentations du tétramorphe, c'est la plus réaliste. Nous avons un temps envisagé qu'il pouvait y avoir confusion (ou association) entre les deux scènes du Tétramorphe et de l'Annonciation. En effet, l'homme ailé et la Vierge Marie semblaient plus étroitement associés car plus réalistes que les autres figures. Mais à la réflexion, cette hypothèse n'est pas recevable. Dans la scène de l'Annonciation, l'ange Gabriel est tourné vers la Vierge car il lui annonce une grande nouvelle. Ici l'ange est tourné vers le spectateur et lui désigne la Vierge. Il s'agit bien là d'une Vierge de l'Assomption et non de l'Annonciation. L'Homme porte aussi un volumen dans sa main gauche.

Image 27 : Le Lion de Saint Marc. La gueule du lion, en haut de l'image, dévore un objet indéterminé. Ses pattes avant reposent sur un volumen alors que ses pattes arrière semblent dévorées par un serpent. Nous ignorons le symbolisme attaché à cette représentation.

Alors que, comme nous le verrons plus loin, l'église pourrait être un peu moins ancienne que nous l’envisagions (du moins pour certaines parties), ce tympan apparaît d'une grande ancienneté : antérieur à l'an mille. Plusieurs raisons militent en ce sens. La première de ces raisons est la présence du volumen. Celui-ci a été très tôt remplacé dans le monde romain par le codex (analogue à nos livres actuels). Et dans la plupart des représentations du tétramorphe, c'est le codex que l'on voit sur les symboles des Évangélistes. Il ne faut cependant pas faire des déductions trop hâtives. Le volumen a pu être conservé pour certaines cultures ou religions longtemps après sa disparition. C'est le cas dans la religion hébraïque (manuscrits de la Torah). Cependant, si l'ancienneté du tympan n'est pas envisagée, la présence de ces volumens doit être justifiée. Notons un autre indice d'ancienneté : les vêtements de la Vierge et de l'Homme, sortes de longues robes à encolure en V, plus proches des toges romaines que des vêtements du Moyen-Âge. Mais comment concilier cette apparence d'ancienneté du tympan avec le cadre plus tardif dans lequel il se situe ? Nous pensons que ce tympan devait être placé sur un autre portail aujourd'hui disparu. Peut-être un portail Ouest ?

Image 28 : Vue de la nef. Nous pensons que cette nef a été construite en deux étapes. Les piliers cylindriques seraient d'origine. Les vaisseaux devaient être charpentés. Ils ont été ultérieurement voûtés. Essai de justification de cette hypothèse : la voûte en berceau du vaisseau central est portée par des arcs doubleaux reposant sur des consoles directement insérées dans le mur. Durant la période romane et le début du gothique, les arcs doubleaux sont portés par des pilastres adossés aux piliers.

Image 29 : Fonts baptismaux pour le baptême par infusion. La forme quasi hémisphérique (hémisphère renversé) est peu commune. Elle pourrait reproduire, en sens inverse, l'image du ciel, un ciel à cinq niveaux superposés.

Image 30 : Autel ? Ou pied d'autel ? Roman ? Nous n'arrivons pas à définir ce type de sculpture. Elle est actuellement recouverte d'une dalle de pierre faisant office d'autel. Mais était-ce le cas à l'origine ? Durant l'antiquité, il existait des autels votifs de même forme que celle-ci. Nous pensons qu'il s'agit d'un autel préroman.


Nouvel essai de datation

Nous voudrions reprendre la réflexion sur la datation effectuée lors de notre première étude sur cette église. Voici ce que nous avions écrit ; « l’art gothique apparaît dès le début du XIIe siècle et dès l’an 1150, le déséquilibre entre les deux bascule au profit du second. » Nous pensons à présent que cette phrase doit être en partie erronée et nous allons essayer de justifier notre raisonnement.

En fait, tout découle de la constatation que nous avons faite : « toutes » les églises possédant des voûtes en plein cintre sont dites romanes et datent du XIIe siècle. Et cela nous l'avons constaté en lisant les monographies d'un grand nombre d'auteurs. Bien sûr, il peut y avoir des nuances dans ce discours. Parfois l'église peut être datée du XIe siècle mais presque jamais avant l'an mille bien qu'il y ait eu des églises construites avant l'an mille sur une durée de six siècles. Nous avons donc remis en question cet usage de dater sur un seul siècle, le XIIe siècle, des constructions qui se sont étalées sur plus de huit siècles. Et nous avons essayé d'établir une nouvelle échelle de datation à partir de l'étude des innovations architecturales. Par contre, aux alentours du XIIe ou XIIIe siècle, la grande innovation architecturale est le passage à l'art gothique. D'emblée, nous avons envisagé que ce passage s'était fait progressivement mais universellement. Ceci à l'inverse du discours entendu il y a cinquante ans (et peut-être pas totalement disparu) affirmant que durant la même période, on construisait de grandes églises gothiques dans le Nord de la France et de médiocres églises romanes dans le Sud. En fait, nous pensons que l'extension en hauteur des églises gothiques ne s'est pas faite subitement mais progressivement sur une durée de plus d'un siècle. Et ce laps de temps était amplement suffisant pour que les innovations (pas forcément issues de l'Île-de-France) se répandent à toute l'Europe.

En conséquence, le passage à l'art gothique, s'il pouvait être daté, même avec une marge non négligeable d'erreur, nous semblait une bonne date « ante quem » de notre échelle d'évaluation. À cela s'ajoutait le fait qu'à partir du XIIe siècle, les documents sont plus nombreux et plus sûrs.

En conséquence, nous nous sommes fiés à ce que nous avions appris sur les premières églises gothiques construites en Île-de-France. Selon divers auteurs, la plus ancienne serait Noyon dont le chœur et le transept auraient été construits en 1146. Nous avons fait confiance à ces auteurs dont certains dataient le premier art gothique de l'an 1160 à 1185. Cela explique notre phrase : « l’art gothique apparaît dès le début du XIIe siècle et dès l’an 1150, le déséquilibre entre les deux bascule au profit du second. ». Cependant, une visite du chœur et du transept de Noyon nous a montré que, dans cette cathédrale, les traits principaux de l'art gothique (arcs brisés, voûtes sur croisées d'ogives, arcs-boutants) étaient déjà en place. Mais ce, bien avant qu'ils se manifestent ailleurs. Cette constatation nous a fait douter de la date de 1146. Et nous n'avons pas retrouvé cette date dans texte de Claude Sézille, chanoine du XVIIIe siècle, qui a compulsé les archives du diocèse de Noyon.

En conséquence, nous pensons que la construction de la cathédrale de Noyon a été antidatée. Il faudrait retarder cette construction d'un demi-siècle, ce qui modifie quelque peu notre discours précédent.

Datation envisagée pour l'église Notre-Dame de l'Assomption de Bossòst : an 800 avec un écart de 150 ans.


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