L’église de Saint-Aventin  

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L’église paroissiale de Saint-Aventin occupe un site privilégié (images 1 et 2). Elle apparaît à première vue comme romane (c’est-à-dire du XIeou XIIesiècle) avec ses deux beaux clochers, l’un sur la façade occidentale, l’autre en croisée du transept, et son chevet à trois absides décorées d’arcatures lombardes.

Cependant son plan (image 3) est de nature à modifier le point de vue initial. C’est d’ailleurs ce plan qui nous a incité à venir la visiter. C’est celui d’une nef à trois vaisseaux et trois absides situées dans le prolongement des vaisseaux. Le transept cité précédemment n’est pas un vrai transept, mais la première travée de la nef.

Il faut comprendre que l’invention du transept constitue une étape dans l’évolution des églises. Les églises bâties sur ce plan doivent être considérées comme antérieures aux églises pourvues d’un transept apparent (il peut y avoir des exceptions, mais concernant les nefs à trois vaisseaux, nous n’en avons pas encore rencontrées).

A cela s’ajoute le plan des piliers. Ce sont des piliers cruciformes de type R1111. Mais les saillies sont à plan rectangulaire et non semi-circulaire comme dans un grand nombre d’églises romanes. Là encore on a un signe d’ancienneté. Donc au vu de ce plan, on peut envisager que l’édifice est du premier millénaire.


Une deuxième évaluation de l’ancienneté de l’église peut être faite à partir des images suivantes 4, 5, 6 et 7. Rappelons en effet le principe prérequis que nous nous imposons : « Si on trouve à proximité immédiate d’une église des objets volumineux (par exemple des sarcophages) datés du Premier Millénaire, alors l’église elle-même est du Premier Millénaire ». Et nous nous efforçons de rechercher dans l’édifice les éléments en contradiction avec cette hypothèse.

L'image 4 est celle d’un sarcophage parallélépipédique daté du VIeou VIIesiècle.

L'image 5 représente l’élément d’un cippe ou d’une stèle funéraire avec le mari à droite et son épouse à gauche. Le modèle général est romain mais les costumes et les coiffures s’écartent nettement du modèle romain. Datation estimée : VIe- VIIesiècle. . Il existe une ressemblance -il faut le dire un peu éloignée, mais témoin d’une époque- avec des stèles funéraires déposées au Musée Latin de Trèves (voir sur ce site dans la page qui y est consacrée les images 14 et 15).

Pour l'image 6, on a la représentation de pampres de vigne qui serait symbole d’éternité (arbre de vie). En dessous de ces pampres, une autre représentation dont on ne connaît pas la signification.

Image 7 : nouvelle représentation de deux époux (homme à gauche, femme à droite) .


Image 8 : Reprenons le texte de la légende de Saint-Aventin racontée dans le livre « Pyrénées Romanes » de la collection Zodiaque : « Saint-Aventin, qui menait une vie d’ermite auréolée d’une réputation de sainteté, tomba en 813 entre les mains des Musulmans qui le décapitèrent. Sous les yeux épouvantés de ses bourreaux, le saint releva alors sa tête et la transporta deux cents pas plus loin. Des âmes pieuses lui donnèrent une sépulture décente, mais le souvenir devait s’en perdre par la suite. Trois siècles plus tard, sous l’épiscopat de Saint Bertrand, un taureau attira l’attention des paysans sur l’endroit où reposait le saint - une petite chapelle, reconstruite en 1685, à un kilomètre environ en contrebas du village de Saint-Aventin commémore cette découverte miraculeuse. Les saintes reliques auraient d’abord été déposées avec honneur dans un oratoire ; puis on construisit l’église romane qui fait l’objet de cette étude… ». Et un peu plus loin : « … La légende de Saint-Aventin retarde jusqu’à l’épiscopat de saint Bertrand (1083-1123) l’ouverture du chantier ». Si on pouvait lui faire confiance sur ce point, il faudrait admettre que l’évêque se mit à l’œuvre immédiatement après avoir été intronisé, car l’archaïsme des maçonneries ne permet pas d’admettre une date postérieure au XIesiècle.

Les légendes de saints décapités portant leur tête (dits « saints céphalophores ») sont suffisamment nombreuses et dispersées dans l’espace pour nous inviter à penser qu’il existe un fond commun de vérité, une vérité qui n’a sans doute rien à voir avec un phénomène miraculeux (voir à ce sujet la page sur Saint-Aphrodise de Béziers, prochainement en ligne sur ce site).

De même, la découverte par un taureau du corps du saint peut s’expliquer par le fait qu’il existait autrefois un culte taurobolique dans cette région des Pyrénées. Cette découverte du corps du saint traduirait ainsi la reconnaissance et la soumission de l’ancien culte au culte chrétien.

Toujours est-il que cette image 8 semble représenter la découverte du corps du saint. Sa facture semble être romane, du XIIesiècle.

Nous sommes en désaccord avec l’auteur du texte de « Pyrénées Romanes » en ce qui concerne la deuxième partie commençant par : « La légende de Saint-Aventin retarde jusqu’à l’épiscopat de saint Bertrand (1083-1123) l’ouverture du chantier … ». Il n’est pas possible qu’en quelques années (de 1083 à 1100) l’art roman soit passé de l’état archaïque au plein épanouissement. En fait l’explication est à trouver dans le début de la phrase suivante, « Si on pouvait lui faire confiance (à la légende) sur ce point », la réponse étant : « On ne peut pas faire confiance à la légende sur ce point. ». Car selon nous, l’église existait bien avant l’épiscopat de Saint Bertrand.

Le portail, sur l'image 9, est typiquement roman. Au moins en ce qui concerne les chapiteaux historiés en bas de l’image, que nous estimons du XIIesiècle (an 1125 avec un écart estimé de 30 ans).


Mais ce qui pose question est le tympan (image 10). On observe en effet que les coins inférieurs ne sont pas sculptés. Ce qui est paradoxal dans l’art roman dans lequel l’ensemble d’une surface réservée à la sculpture est travaillé par le ciseau du sculpteur. Ce tympan semble donc avoir été utilisé en remploi. Peut être servait-il à la fois de linteau et de tympan ? (Ce qui expliquerait l’absence des coins). En tout cas on note un certain archaïsme (ou ancienneté) dans la scène représentée : le Christ est représenté dans sa mandorle entouré, non par les symboles des quatre évangélistes (le lion, le taureau, l’aigle et l’homme), mais, fait rare, par des anges portant ces symboles.

Les images 11 et 12 de l’intérieur de la nef révèlent des piliers cruciformes (type R1111) d’aspect archaïque. Un aspect archaïque en partie dû à l’absence de chapiteaux ou d’impostes. Ce qui signifie que, primitivement, ces piliers n’étaient pas destinés à porter des arcs mais des poutres et des charpentes.


L’église était décorée de fresques (images 13 et 14). Comme ces fresques s’insèrent bien dans leur cadre (le contour des fenêtres est clairement défini), on peut considérer que la pose de l’enduit de fresque suit de peu la construction de ce cadre.

Image 15 : trois observations concernant cette image :

1) le pilier qui nous fait face semble s’amincir à la naissance de l’arc. Celui-ci devient, en conséquence, légèrement outrepassé (voir prochainement sur ce site la page consacrée à Saint-Michel-de-Cuxa (Pyrénées Orientales))

2) Au sommet du pilier, des arcs sont posés directement sur le mur et sans lien avec le pilier. Ce n’est que vers la fin du XIIIesiècle que l’on voit des arcs s’appuyant directement sur des murs (en général par l’intermédiaire de consoles accrochées au mur). Auparavant, l’arc reposait sur un pilier directement en contact avec le sol.

3) On voit tout en haut des fenêtres dont l’utilité ne se justifie pas : trop hautes et étroites pour être des fenêtres de tribunes donnant sur la nef, elles ne peuvent éclairer la nef car elles sont situées sous les toits des collatéraux (image 2). Par contre, l’utilité est justifiée si on admet que, primitivement, le vaisseau principal et les collatéraux étaient charpentés et que ces fenêtres dépassaient au-dessus des toits des collatéraux.


L'image 16 est très intéressante par un petit détail qu’elle nous révèle. En effet, l’abside principale est plus large que la première travée de la nef dont le pignon apparaît au second plan. On peut aussi vérifier cette anomalie sur l'image 2. On peut penser que ce dépassement est dû aux arcatures lombardes, mais même sans celles-ci la largeur de l’abside est légèrement plus grande. On peut retirer de cette observation la leçon suivante : les parties à arcatures lombardes (clochers et chevet) sont le résultat d’une rénovation de l’édifice. La nef primitive devait être prolongée d’une ou de trois absides de dimensions plus réduites que l’on a voulu agrandir. La nef est donc plus ancienne que les parties à arcatures lombardes.

Les images 17 et 18 représentent le bénitier (anciens fonts baptismaux). Les décors (oiseaux au calice, homme à tête démesurée, rosace) sont caractéristiques du Premier Millénaire. Mais de quand exactement ? Le baptême par aspersion (c’est le cas ici) serait postérieur à l’an 700 (hypothèse difficile à vérifier car il est probable que des conciles régionaux ont dû se contredire).


Conclusions

On peut donc distinguer trois étapes de construction dans cette église.

Durant une première étape, la nef à trois vaisseaux charpentés. Une nef ne comportant aucune décoration sculptée, hormis peut être le tympan d’une porte située côté Ouest. Au cours de la deuxième étape il y aurait eu remplacement de l’abside antérieure par l’actuelle et construction des clochers. La troisième étape aurait présidé au voûtement des trois vaisseaux.

Cette troisième étape peut avoir été tardive : XVeou XVIesiècle.

Nous estimons que la seconde étape pourrait relever du XIesiècle.

Quant à la première étape, elle ne peut être qu’antérieure à l’an 1000. En effet, tout comme nos bâtisseurs contemporains, ceux du Moyen-Age ne changeaient pas le projet d’un édifice tous les dix ans. Leurs constructions étaient faites pour durer et il fallait attendre sans doute plus de cent ans avant que le plan global d’une construction soit remis en question et de nouvelles constructions entreprises modifiant ce plan.

Peut-on avoir une date plus précise ? Compte tenu de la présence de sarcophages ou plaques funéraires, nous estimons sa datation à l’an 650 avec un écart de 150 ans.