Les « Oiseaux au Canthare »
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Ce titre des « Oiseaux au Canthare », c’est nous-mêmes qui
l’avons inventé après avoir constaté la même scène sur des
sarcophages ou des plaques funéraires : deux oiseaux
encadrant un grand vase du type « canthare ». Dans la Grèce
antique, un canthare était un vase profond utilisé pour
boire du vin. Il était caractérisé par deux anses hautes et
verticales.
Le musée lapidaire de Vienne contient trois de ces
représentations. Si la première, au dessin à peine tracé sur
la face avant d’un sarcophage, est peu lisible (image
1), les deux autres, inscrites sur des plaques
funéraires sont nettement plus claires (images
2 et 3). À remarquer plus particulièrement sur l'image 2 que les deux
oiseaux placés symétriquement par rapport au canthare ne
sont pas tout à fait identiques. Nous avons une explication
à cela : bien que l’épitaphe ne concerne qu’une seule
personne décédée, l’emplacement funéraire devait concerner
un couple, la personne décédée et son conjoint survivant
ayant fait graver l’épitaphe. Il est dans ce cas normal que
ce couple soit ici représenté par les deux oiseaux, le plus
grand étant le mari, le plus petit, son épouse.
Bien que cette figure symbolique
n’apparaisse pas a priori comme chrétienne, nous verrons des
symboles chrétiens apparaître dans les images suivantes.
Nous pensons que ces plaques funéraires ou sarcophages ont
été gravés et installés au vu de tous à une période durant
laquelle les chrétiens ne craignaient pas leur destruction
par acte de vandalisme. C’est-à-dire vers le IVe ou
Vesiècle.
Mais une figure symbolique ne se crée pas subitement. Elle
n’apparaît qu’après maturation. Nous verrons d’ailleurs
qu’elle a perduré pendant plus de six siècles.
Nous pensons qu’elle a été créée au cours des siècles de
persécution des chrétiens. Il faut savoir que, au début du II
esiècle, l’empereur Trajan a interdit de
poursuivre les chrétiens, sauf si ceux-ci faisaient du
prosélytisme. En conséquence, les chrétiens ont été obligés
de cacher leur appartenance à la foi chrétienne. Certains
des symboles qu’ils ont adoptés sont connus (le poisson,
l’orant). Nous pensons qu’il y en a d’autres. Et que les
chrétiens ont ressuscité de vieux mythes permettant de
cacher leurs convictions chrétiennes : le mythe d’Orphée
(descente aux Enfers), l’enlèvement de Proserpine ou de
Ganymède.
À Volubilis, une mosaïque de la maison d’Orphée présente une
version des « Oiseaux au Canthare » (image
4). À la différence près que le canthare a été
remplacé par une corbeille de fruits. Mais le canthare se
trouve au centre d’une autre mosaïque située à proximité. Et
aux quatre coins de cette mosaïque, on peut voir une croix
entrelacée, appelée « Sceau de Salomon » qui selon nous
serait un symbole chrétien (image
5). Les oiseaux au canthare, on les retrouve sur
la mosaïque dite de la Méduse du Musée de Tarragone. Mais
ici le canthare a été remplacé par un arbre de vie (image 6).
On retrouve les oiseaux au canthare sur
l'image 7.
L'image 8 présente
une variante du modèle. Il y a bien un canthare, mais un
seul oiseau au lieu de deux. Cet oiseau a été remplacé par
un arbre de vie. Il n’y a pas de canthare sur l'image
9 mais une grande roue à 8 rayons.
Les wisigoths ont adopté cette figure symbolique, comme on
le voit à Quintanilla de las Vinas (image
10) ou San Pedro de la Nave (images
11 et 12). Dans cette dernière église, le
canthare a été remplacé par l’arbre de vie qui n’est autre
qu’un pampre de vigne. Les oiseaux se nourrissent des
raisins.
Si à Kotor, le canthare, devenu calice,
existe encore (image 13
), à Athènes, il a été remplacé par une croix latine
(image 14) ou
une croix pattée (image
15). Ces bas-reliefs sont datables des VIe ou
VIIesiècles.
Avec les images 16 et 17, on retrouve le thème
des oiseaux s’abreuvant à un vase. Mais ces sculptures sont
nettement plus récentes, du XIe ou XIIesiècle.
Nous pensons que le tympan de l'image
18 est plus ancien, du Xesiècle,
voire même plus antérieur encore. Le thème central est un
Agnus Dei portant une croix hampée. Cet Agnus Dei est
encadré par deux oiseaux.
À Barneville, les oiseaux encadrent un
orant (image 19).
Une autre image, l'image
20, présente non deux oiseaux, mais des êtres
hybrides à avant-corps d’oiseau et arrière-train de lion.
Pour ces êtres hybrides, le canthare, devenu calice, a été
conservé.
À Langonnet (image 22),
on retrouve les deux oiseaux. Ceux-ci encadrent une croix
pattée. À l’intérieur de cette croix, on voit un christ
crucifié mais dont le corps a été remplacé par un épi de blé
: symbole complexe, difficile à interpréter. Mais à coup
sûr, cette sculpture est ancienne, bien antérieure à l’an
mille.
Les deux dernières sculptures que nous avons mises dans
cette page concernent l’église de Perse (Espalion) en
Aveyron. Sur la première (image
23), la scène est classique : deux oiseaux
s’abreuvent à un vase. Sur la seconde (image
24), on a encore deux oiseaux s’abreuvant à un
vase, mais on note la présence d’un orant aux bras levés.
Interprétation du symbole
Il faut tout d’abord remarquer que même si la représentation
globale (deux oiseaux encadrant une figure symbolique :
vase, arbre de vie, ou croix) a peu changé au cours des
siècles, son sens a quant à lui évolué. Les premières
représentations avaient un caractère religieux profond.
Elles décoraient des pierres tombales ou des tables d’autel.
Or, à la pierre tombale ou à la table d’autel, sont
attachées de fortes convictions religieuses.
Bien que situées dans des églises, les scènes décorant des
chapiteaux sont, quant à elles, moins imprégnées de sens
religieux. D’ailleurs, beaucoup de chapiteaux à décor simple
comme des feuillages, doivent être dépourvus de tout sens
religieux.
Il y a donc eu évolution de la signification de ces
représentations.
Que peuvent signifier les premières représentations du
modèle, vers le IVesiècle de notre ère ? Le
canthare contenant le vin fait penser au sang du Christ,
symbole de résurrection. Lorsque ce canthare est gravé sur
une pierre tombale, il signifie que le ou les défunts sont
promis à la résurrection et à la vie éternelle.
Concernant les représentations d’oiseaux au canthare plus
tardives (Xe-XIesiècles),
nous émettons une hypothèse un peu différente.
Il faut tout d’abord se rappeler les divers romans du
Moyen-Âge : les Chevaliers de la Table Ronde, Perceval et le
Graal, etc.
Restons-en au Graal, vase merveilleux qui aurait contenu le
Sang du Christ. Un vase qui conférerait l’immortalité. Les
romans datés du XIesiècle parlent de ce
fameux Graal mais la description qu’ils en donnent est celle
du canthare du Vesiècle.
Notre idée est qu’il a dû exister vers le Xesiècle
des sortes de confréries attachées à une image symbolique
comme la sirène ou le centaure. Il devait y en avoir une
attachée au Graal. Les membres de cette confrérie « du Graal
» qui devaient participer au financement des églises ont
voulu marquer par un ou plusieurs chapiteaux leur
contribution à ce financement.
Cartes interactives
Consulter ci-dessous la carte interactive recensant les
monuments de France où l'on peut trouver un décor « Oiseaux au
Canthare ».
Une autre carte pour tous les pays est consultable sur cette page.