L’église Saint-Étienne de Vignory
L’image
1 ci-dessous illustre parfaitement le combat que
nous menons afin de réhabiliter les monuments du premier
millénaire. En effet dès le début du texte on peut lire les
mots : « VIGNORY - Visite de l’église (Plan basilical, 50m
de long, 15m de large) Sanctuaire Roman (XIe
siècle) ».
L’église que l’on va visiter serait donc romane et du XIe
siècle ? Visitons-là donc ! (image
2). C’est une basilique romaine du IVe
siècle !
En fait comprenons bien que cette dernière phrase est une
boutade. Cette boutade est liée au fait que les spécialistes
de l’art du Haut Moyen Age n’identifient que 3 types
d’églises : les églises romanes du XIIe siècle,
l’es églises d’art roman primitif du XIe siècle,
les basiliques romaines du IVe siècle. Pour eux,
entre le IVe et le XIe siècle, il ne
s’est rien passé.
Nous constatons que cette église est beaucoup plus proche
des basiliques romaines que des églises romanes du XIe
siècle. Comment différencie-t-on une église romane d’une
église romaine? Eh bien l’église romaine est charpentée,
alors que l’église romane est voûtée de pierres, Les
problèmes architectoniques liés à cette différence de mode
de couvrement ont amené les architectes de ces époques à
concevoir des structures différentes. Ainsi le pilier romain
est massif à section rectangulaire ou circulaire. Alors que
le pilier roman est à section cruciforme.
Il existe dons un ensemble d’éléments permettant de
différencier une basilique romaine d’une église romane. Mais
bien sûr, il y a eu toute une évolution entre le romain et
le roman et l’église de Vignory entre dans le cadre de cette
évolution. Nous essaierons plus loin d’évaluer une datation.
Constatons simplement qu’elle se situe entre le IVe
et le XIe siècle. Mais plus proche du IVe
siècle que du XIe siècle. Remarquons aussi que ce
n’est pas l’ensemble de l’édifice qui est concerné mais
seulement la nef à trois vaisseaux.
On peut distinguer trois étages dans la
construction des murs latéraux du vaisseau central . Au
rez-de-chaussée ces murs sont supportés par des piliers
massifs à section carrée pourvus d’impostes biseautées dans
toutes les directions. Ces impostes sont décorées de motifs
géométriques et, pour quelques unes, de personnages stylisés
(nous verrons certains de ces motifs un peu plus loin). Ce
type d’imposte plaide en faveur d’une forte ancienneté (dans
l’intervalle IVe-XIe siècle).
Inversement, le fait que les piliers quadrangulaires soient
de faible hauteur témoigne d’un modèle détaché du modèle
romain : lorsque les piliers sont élevés, les arcades sont
aussi élevées et les collatéraux sont visibles. En
conséquence, il y a peu de séparation entre les 3 vaisseaux
de la nef et celle-ci apparaît comme un tout unique. Dans le
cas de Vignory cette séparation est plus forte.
Le deuxième étage est orné de baies géminées. Les deux
arcades qui recouvrent ces baies s’appuient au centre sur
des colonnes cylindriques par l’intermédiaire de chapiteaux
décorés eux aussi de divers motifs géométriques.
Le troisième étage est percé de fenêtres non pourvues de
décorations.
Revenons au deuxième étage qui pose question. A quoi a-t-il
pu servir ? Dans un premier temps j’avais imaginé qu’il
avait pu abriter des tribunes ou comme on le voit dans des
églises romanes des galeries ou triforiums. Pour créer de
tels types de galeries, il suffit de poser un plancher sur
les collatéraux entre le haut de l’arcade du rez-de-chaussée
et le bas de la fenêtre géminées. On peut alors circuler au
dessus de ce plancher et assister aux offices à travers les
baies géminées.
Cependant l’image 3
du collatéral nord (le mieux conservé) montre qu’il est
difficile de ménager un plancher entre le haut des arcades
et le bas des baies géminées. Il faudrait aussi que ce
plancher soit compatible avec les fenêtres extérieures.
N’ayant pas songé à vérifier cela au moment de la visite il
faudrait refaire la visite afin de vérifier cette hypothèse.
Y aurait-il une autre explication de la présence,
apparemment incompréhensible, de cet étage de baies géminées
? L’explication pourrait être trouvée dans l’architecture de
basiliques du IVe ou Ve siècle. On
constate, en effet, que, pour certaines d’entre elles, il
existait de part et d’autre de la nef un long couloir. Ce
couloir pouvait se prolonger à l’ouest, coté entrée, mais
pas à l’est. Ce couloir qui ne communiquait pas avec le
sanctuaire était, semble-t-il destiné aux catéchistes.
C’est-à-dire aux croyants non encore baptisés. Ceux-ci
n’assistaient pas directement à la célébration mais ils
pouvaient entendre le chœur des fidèles. Il est donc
possible que, à Vignory, les collatéraux aient servi à cet
usage : au rez-de-chaussée les passages sous les arcades
pouvaient être obturés par des tentures. Les catéchistes
entendaient, grâce aux baies géminées placées au-dessus
d’eux, les cantiques ou les prières de la célébration, sans
la voir et sans voir les participants à la cérémonie.
Il faut bien comprendre que durant les premiers siècles de
notre ère les chrétiens, craignant les persécutions,
cachaient leur appartenance à cette religion. Ils devaient
se méfier plus particulièrement du groupe des catéchistes
susceptible d’avoir été infiltré par de futurs
dénonciateurs. La pratique de maintenir les catéchistes à
l’écart des célébrations a dû se maintenir au cours des
siècles suivants.
Une décoration inhabituelle
Le décor des impostes et des chapiteaux est varié,
principalement constitué de stries ou rayures rectilignes
formant des motifs géométriques. Certaines petites scènes
figuratives sont glissées parmi ces motifs géométriques.
Image 4 : Imposte
d’un pilier à section carrée.
Remarquer
le décor géométrique très inhabituel. Quelle est son
inspiration ? Ce décor géométrique est probablement
d’origine. Tout comme la scène de combat des animaux. La
queue de celui de droite est sur la pierre portant le
décor géométrique.
Image 5 : Détail de
l’image précédente.
On
y voit le combat de deux animaux fantastiques. Pourtant, à
la différence de ce que l’on verra plus tard au Moyen-Âge
ces animaux n’ont pas l’air très fantastiques : le premier
ressemble à un lion et le second à un rhinocéros.
Image 6 : Autre
imposte.
Remarquer
la différence de décoration entre les deux faces
consécutives de la même imposte. Cette particularité est
pratiquement inexistante dans l’art roman pour lequel le
même motif décoratif suit tous les contours d’une corniche
ou d’un tailloir.
Image 9 : Scène
énigmatique.
Sur
la face principale de cette imposte, un décor un peu
surprenant. On croirait qu’il s’agit d’un motif répétitif.
L’examen attentif montre qu’il n’a pas répétition. Il
s’agit d’une vraie scène. Mais laquelle ? Un plan
d’église, les formes coniques représentant les fidèles ?
un arbre de vie ?
A droite on peut voir un symbole fait de deux croix : une
croix grecque et une croix de Saint André.
Image
11 : Vue de la travée de la nef la plus proche du
transept, prise en direction du sud.
On
y voit, au rez-de-chaussée, un pilier cylindrique ce
pilier est surmonté d’un autre pilier cylindrique. Et ce
alors que tous les autres piliers du même côté sont à
section carrée. Et on retrouve la même disposition côté
nord. Ce qui tend à prouver que cette disposition est
intentionnelle.
Image 12 : Imposte
du pilier cylindrique.
On
remarque qu’elle est décorée. De deux volatiles qui ont la
tête tournée vers le bas.
Image 14 : Vue
d’une baie géminée.
Chapiteau
très massif à forme « arabisante » (intersection d’un
cylindre et d’un cube). On peut voir sur ce chapiteau la
scène « classique » des « oiseaux encadrant un canthare »
(ici c’est l’arbre de vie). Sur l’imposte en face motif
inusité. Son explication reste à établir.
Image 15 : Vue
d’une autre baie géminée.
Ici
aussi un chapiteau de forme « arabisante ». Cette forme de
chapiteau est inconnue à l’époque romaine. On rencontre
dans le midi de la France, l’Espagne ou les pays musulmans
des chapiteaux de même forme. L’imposte située en face
porte le même type de décor gravé que celle de l’image
précédente. Personnages très stylisés ? Lettres écrites en
écriture cursive ? Une étude devait être faite sur ces
décors qui sont peut être plus nombreux dans l’édifice.
Image 18 :
Chapiteau à décor géométrique.
Sur
le pilier de l’arc triomphal séparant la nef du transept,
chapiteau à décor géométrique. On constate que le motif du
tailloir surplombant le chapiteau se poursuit sur les
côtés et la corniche qui contourne le pilier. Le motif
s’interrompt au niveau de la nef. Cette disposition fait
envisager que le transept a été édifié après la nef. Peu
de temps après car il n’y a pas interruption stylistique
au niveau des chapiteaux.
Image
19 : Arc outrepassé ?
On
voit ici un arc outrepassé caractéristique des wisigoths.
Mais ici cette forme est peut-être imputable à l’oculus
qui se trouve en arrière.
Image 20 : Le
transept et l’abside à déambulatoire.
Les
chapiteaux semblent être à décor géométrique.
Image 21 :
Chapiteau à lions affrontés encadrant un arbre de vie.
L’aspect
« glorieux » de la scène (les lions et l’arbre sont
entourés de palmes) empêche d’imaginer une scène de genre
: un simple combat entre deux lions. Il y a là une
intention symbolique affirmée. Sans doute analogue au
thème des oiseaux encadrant le canthare.
La décoration est soignée. Elle fait penser à un travail
d’orfèvrerie. On aurait tort, en voyant ce décor
géométrique, d’en déduire un manque d’habileté du sculpteur.
En fait celui-ci devait être bridé dans son imagination. On
pense ici à l’hérésie iconoclaste qui a très bien pu se
dérouler autant en Occident qu’en Orient.
Dans le plan de l’édifice (image
10) on décèle une anomalie. Tous les piliers qui
encadrent la partie centrale de la nef sont à section
carrée. Mais les deux plus proches du transept sont à
section circulaire. S’agit-il d’un hasard ? Ce n’est
probablement pas le cas. Dans un premier temps ces piliers
cylindriques ont dû servir à délimiter une zone de
séparation entre, par exemple, les prêtres et les fidèles.
Plus tard il y aurait eu création du transept et la zone
aurait été décalée vers le transept.
Essai
de datation
Les diverses observations effectuées sur cet édifice
militent en faveur d’une datation très avancée. Il n’existe
pas d’édifice tout à fait comparable à celui là. Ainsi la
basilique Saint Apollinaire le Neuf de Ravenne lui
ressemble, certes, mais les piliers portant les murs
latéraux du vaisseau central sont cylindriques et il n’y a
pas comme à Vignory des baies géminées. De plus la basilique
Saint Apollinaire le Neuf est décorée de représentations
humaines bibliques alors que, ici, il existe une sorte de
refus de représenter des humains ou des animaux, à quelques
exceptions près. On peut donc envisager une datation du VIIe
siècle (an 650 avec un écart estimé de plus de 100ans) pour
la première étape de construction (en rouge sur le plan de
l’image 23). Une
seconde étape de construction se serait effectuée peu de
temps après (an 700 avec un écart estimé de plus de 100
ans). Au cours de cette seconde étape (image
24) il y aurait eu suppression de l’abside
principale d’origine et de ses absidioles éventuelles. Puis
il y aurait eu prolongement de l’abbatiale vers l’est et
création d’une nouvelle abside. Les collatéraux de cette
nouvelle abside auraient été prolongés pour créer un
déambulatoire (plan en bleu). On aurait gardé le principe de
toits en charpente. La troisième étape se serait déroulée
encore plus tard (au XIIe siècle ? an 1100 aves
un écart estimé de 50 ans ?) Au cours de cette étape les
toits du transept (en fait, il s’agit d’un faux transept) et
de l’abside auraient été voûtés et on aurait ajouté les
chapelles rayonnantes (en marron sur le plan (image
25).