La chapelle Saint-Quenin de Vaison-la-Romaine 

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Historique : La page du site Internet Wikipedia nous donne les informations suivantes : « Avant les recherches archéologiques in situ de l’abbé Joseph Sautel, la forme triangulaire du chevet avait donné naissance à toute une série d’hypothèses quant à l’origine de la chapelle. Parmi les plus répandues, il y avait celles d’un ancien temple consacré à Diane, ou d’une construction romaine christianisée, ou d’un temple carolingien. L’inventeur du site de Vaison-la-Romaine (il s’agit de l’abbé Joseph Sautel qui a fouillé ce site archéologique entre 1907 et 1950) a pu démontrer que cette chapelle était du XIIesiècle.

La chapelle Saint-Quenin fit partie de la première liste de monuments historiques français, la liste des monuments historiques de 1840
. ».

Cette information distille un contre-point de vue : la chapelle Saint-Quenin était intéressante lorsqu’on pensait qu’elle pouvait dater de l’antiquité. Et c’est pour cela qu’elle a été inscrite sur la première liste des monuments historiques. Mais dès qu’on a appris qu’elle datait du XIIesiècle, elle a perdu de son intérêt. Et, en particulier, la forme triangulaire du chevet ne suscite pas d’interrogation : « c’est tout à fait normal, c’est un chevet du XIIesiècle! les hommes du Moyen-Âge faisaient n’importe quoi ! »

En ce qui nous concerne, nous pensons que l’intérêt principal réside dans ce chevet triangulaire. Et peu importe sa datation, du XIIesiècle ou d’un autre siècle.

Ceci étant, l’attribution d’une datation au XIIesiècle pose elle-même question. Non par sa rareté mais par sa fréquence : tous les monuments du Moyen-Âge datent du XIIesiècle ! Comment font les spécialistes du Moyen-Âge pour affirmer qu’un monument donné date du XIIesiècle et pas du XIe, Xe, IXe, VIIIe, VIIe, VIe,
Veou IVesiècle ?

Pour essayer de résoudre ces questions, nous allons étudier cette église plus en détail.


Nous n’avons malheureusement pas pu la visiter. La nef, présumée du XVIIesiècle, ne présente pas d’intérêt (plan de l'image 2). Nous aurions aimé examiner de plus près l’intérieur du chevet. Son plan, de forme triangulaire à l’extérieur, abrite trois absides à plan légèrement outrepassé.

Peut-être n’est-ce qu’une illusion, mais il nous semble que le style de l’abside principale est différent de celui des absides secondaires. En tout cas, les fenêtres de forme évasée des deux côtés pour l’abside principale, de forme meurtrière pour les absidioles, sont différentes.

Nous ne pourrons donc que commenter l’extérieur.

Nous commençons par la façade Ouest de peu d’intérêt (image 4). Elle a été construite en même temps que la nef. Les bâtisseurs ont inséré dans ses murs deux pierres sculptées nettement plus anciennes. La première (image 5) a été placée au-dessus de la porte. Il s’agit sans doute d’un fragment de sarcophage. Le décor à croix pattée et canthare d’où émergent des pampres de vigne est paléochrétien (an 450 avec un écart de 100 ans). De la même époque peut être datée la seconde pierre, à gauche de la porte (image 6). Elle est décorée d’un chrisme : bien que placé à l’horizontale le « P » est reconnaissable. Remarquer l’absence des lettres « alpha » et « oméga ».


Lorsque nous avons photographié cet édifice, nous n’avons pas suffisamment observé la partie Ouest du chevet, partie observable sur l'image 8. Cette partie pose problème. En effet, dans toute église, la largeur du chevet est plus petite que celle de la nef. Or dans le cas présent, c’est le contraire. Et il semblerait que c’ait été toujours le cas. Car le parement du chevet côté Sud se prolonge à l’identique côté Ouest.

Il est donc possible que, primitivement, il y ait eu une nef plus étroite que le chevet. Il est même possible qu’il n’y ait pas eu de nef du tout. Mais seule une visite de l’intérieur pourrait permettre de conclure.


Il y a quatre faces dans ce chevet. Elles sont à priori identiques (images 9, 17, 26, 32). Elles sont pourtant légèrement différentes. Observons en particulier l'image 9 de la partie Sud. On y voit en allant de bas en haut, le mur nu, puis deux rangées de frises, puis une corniche très dégradée à une seule rangée de motifs et enfin la corniche du toit. Pour les faces Sud-Est et Nord-Est, on ne voit qu’une seule rangée de frises. La corniche semble en meilleur état et comporte deux rangées de motifs. La façade Nord, quant à elle, devait être identique à la façade Sud mais les frises sans doute très dégradées ont disparu.

Ces différences ne sont pas anodines et doivent correspondre à des transformations ponctuelles. Ainsi, le fait qu’il y ait deux frises sur la façade Sud peut être la conséquence d’un rehaussement du toit (image 10). Ce rehaussement peut être aussi envisagé à l’examen des façades Sud et Nord (images 9 et 32). De part et d’autre de ces façades, ainsi qu’au milieu, des pilastres cannelés supportent des chapiteaux à feuilles d’acanthe. Lesquels chapiteaux soutiennent des blocs parallélépipédiques décorés de têtes humaines ou de personnages debout (images 12, 15, 32, 33). Ces blocs soutiennent à leur tour la corniche du toit. Cette disposition est contraire à tout ce que nous connaissons. En toute logique, la corniche du toit devrait être placée sur les chapiteaux et non sur les blocs parallélépipédiques. C’est d’ailleurs ce que l’on observe pour les façades Sud-Est et Nord-Est pour lesquelles les chapiteaux sont directement en contact avec la corniche du toit.

Autre observation qui concerne la jonction entre les façades Sud et Sud-Est (image 18) : un agrandissement (image 19) fait apparaître, caché derrière le chapiteau corinthien, un bloc décoré d’un personnage debout. On est obligé d’envisager que le chapiteau corinthien a été placé après l’installation du bloc, cachant la figurine.

Ces diverses observations remettent en question la datation du XIIesiècle proposée par l’abbé Joseph Sautel. On peut en effet estimer qu’il y a eu au moins trois transformations successives. Pour la première, la corniche des toits des façades Sud et Nord était posée sur les chapiteaux à feuilles d’acanthe. Au cours de la seconde transformation, les toits ont été rehaussés. Pour compléter le vide dans la façade, on l’a « meublée» par une seconde frise qui, plus récente que la première, est aussi moins dégradée (images 13, 14, 15 et 18). Une troisième transformation est venue s'ajouter à celle-là. En effet, la frise des façades Sud-Est et Nord-Est, comparable à la seconde frise, a été recouverte par un chapiteau à feuilles d’acanthe.


Nous avons déjà étudié des frises de corniches de toit à la cathédrale de Vaison (voir page précédente). Et nous avons même envisagé que ces frises ou corniches pouvaient être relativement récentes, du début du XVIIesiècle lors de la restauration de la cathédrale, après les guerres de religion. En est-il de même ici ?

Il faut tout d’abord remarquer que les corniches sont tout à fait différentes de celles de la cathédrale de Vaison. Quant aux frises, elles sont nettement plus dégradées.

Mais ce qui nous semble plus important, c’est que dans les autres endroits où nous avons trouvé de telles frises de rebord de toit, nous n’avons pas vu qu’elles étaient habitées par des personnages. Or, même s’il est parfois difficile de repérer ces personnages tant elles sont dégradées, même si certaines plaques trop dégradées ont été sûrement remplacées, on peut retrouver ces personnages en de nombreux endroits (images 11, 13, 14, 15, 18, 19, 20, 22, 23, 24, 27, 30, 31, 32, 33). Le style de ce type de personnage très stylisé est roman ou préroman. Nous pensons qu’il pourrait être préroman. Les personnages portent une sorte de jupe longue. Nous avons vu de l’autre côté du Rhône des bas-reliefs de personnages portant une jupe semi-longue faisant penser à un kilt. Ce pourrait être des wisigoths. Il est possible qu’ici aussi ce soient des wisigoths ou d’autres peuples barbares.


Il existe un autre problème : nous avons dit auparavant que l’abside centrale et les absidioles ne semblent pas faire partie du même plan de construction. C’est apparent sur les images 17 et 26. En bas à gauche de l'image 17 et en bas à droite de l'image 18, on peut voir les fenêtres à meurtrières des absidioles. Elles n’ont aucune ressemblance avec les fenêtres des absides et ne sont pas situées dans le même plan horizontal.



Datation

Compte tenu de ce que nous avons dit ci-dessus, l’affirmation d’une datation du XIIesiècle pour cette église est difficile à tenir ou mérite pour le moins une justification détaillée. Nous pensons qu’il y a eu trois campagnes de construction. Concernant la dernière campagne (construction des colonnes cylindriques et des chapiteaux corinthiens), il est possible qu’elle soit relativement récente.

Nous pensons que les deux précédentes sont nettement plus anciennes et pourraient être antérieures à l’an 1000. Outre les représentations des personnages, nous évoquons le plan du chevet. Le plan de ce chevet n’est pas « roman ». Il n’existe à notre connaissance aucun édifice ayant le même plan. Il faut bien comprendre que si cette église avait été construite à l’époque romane (XIeet XIIesiècle), elle aurait été considérée comme hérétique. Nous pensons que, à l’époque romane, l’art obéissait à un certain académisme et les constructeurs ne pouvaient pas faire n’importe quoi. Pour trouver une originalité dans la construction des églises, il faut remonter les siècles.

Et, si on accepte de remonter les siècles, on s’aperçoit que le plan triangulaire que l’on a ici ce n’est pas du « n’importe quoi ». Le triangle c’est le symbole de la Trinité : un seul Dieu en trois Personnes. Ces trois Personnes, on peut les imaginer symbolisées par les trois absides. Le dogme de la Trinité était admis à l’époque romane. Il l’était moins durant la période précédente qui a connu l’hérésie arienne. Lorsque Charlemagne signe, il le fait au nom de la Très Sainte Trinité. On peut donc penser que ce chevet a été construit durant la période préromane : an 850 avec un écart de 200 ans.