L’église paroissiale de Saint-Restitut  

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L’église paroissiale du village de Saint-Restitut (image 1) comporte deux parties bien différenciées : l’église proprement dite, à destination des fidèles, constituée d’une nef et d’un chœur, et d’un ouvrage Ouest attenant à l’église, principal objet de notre étude.



Le porche, la nef et le chœur de l’église Saint Restitut


Le plan de l'image 3 montre que l’église est à nef unique. Elle est aussi voûtée (images 7, 8 et 9). Il arrive souvent qu’une église ait été charpentée au cours d’une première étape, puis ultérieurement voûtée. Est-ce le cas ici ? Il est bien sûr difficile d’y répondre. Il nous est aussi arrivé de rencontrer des nefs à trois vaisseaux transformées en nefs à un vaisseau par suppression des collatéraux et fermeture des ouvertures entre piliers centraux de l’ancienne nef. Est-ce le cas ici ? Nous ne le pensons pas : les anciens arcs reliant les piliers seraient visibles sur les murs extérieurs. En conséquence, dès l’origine, la nef aurait été à un seul vaisseau. Or, il faut savoir que les nefs à un seul vaisseau semblent être apparues tardivement (pour des églises d’une telle dimension, car bien sûr les modestes chapelles ne peuvent être qu’à un seul vaisseau quelle que soit l’époque qui les a vues naître). Par conséquent, cette nef devrait être postérieure au IXesiècle. Les arcs doubles s’appuient contre les murs gouttereaux et permettent de les renforcer. Les autres arcs doubles, qui constituent les arcs doubleaux lesquels soutiennent la voûte, sont une innovation elle aussi postérieure au IXesiècle. En conséquence, et même si la nef a été charpentée avant d’être voûtée, nous pensons être en présence d’une église relativement récente. En tout cas, le résultat final paraît dater de la fin de l’époque romane (deuxième moitié du XIIesiècle). Notons, sur les images 8 et 9, un détail caractéristique de beaucoup d’églises de la vallée du Rhône : des colonnes cylindriques s’appuient sur les piliers du milieu de la nef (et non sur les autres piliers). En fait, c’est un peu plus compliqué, car la colonne porte un chapiteau qui à son tour porte un pilastre, lequel porte un chapiteau. Il doit y avoir une explication à cette disposition, mais nous ne savons pas laquelle.

Nous terminons cette visite de l’intérieur de l’église par l’examen du fond (image 11). On y voit une grande tribune. Cette tribune appartient à l’ouvrage Ouest dont nous allons parler. Nous ne savons pas si cette tribune existait à l’origine, mais nous ne le pensons pas. Nous pensons que le grand arc qui la protège ainsi que l’arc inférieur qui soutient la tribune ont été creusés ultérieurement dans la maçonnerie. Nous n’avons cependant pas eu l’occasion de le vérifier sur place.

Au-dessus de l’arc protégeant la tribune, on découvre la partie Est de la frise sculptée qui entoure le bâtiment (cf. l'image 12 malheureusement très floue pour cause d’une mauvaise luminosité). Sur l'image 13, on peut voir entre deux quadrupèdes ressemblant à des sangliers, une scène apparentée à celle des « oiseaux au canthare » : deux oiseaux symétriques juchés sur un arbre très stylisé picorent les fruits de cet arbre.


L’ouvrage Ouest

Venons en à présent à ce qui demeure la partie la plus intéressante de cette église, l’ouvrage Ouest. Voici ce qu’en dit la page du site Internet Wikipedia qui la décrit :
« Tour funéraire de Saint-Restitut :

La tour funéraire de Saint-Restitut est une tour romane du XIesiècle située dans la commune de Saint-Restitut ...

La tour funéraire de Saint-Restitut constitue la partie la plus ancienne de l'église de Saint-Restitut. La date de sa fondation soulève un problème complexe sur lequel les archéologues sont loin d’être d’accord, les estimations allant du IVeau XIe siècle. À l’intérieur de la tour, se trouve un caveau qui aurait contenu le corps de l’aveugle-né guéri par Jésus-Christ, qui aurait quitté la Palestine, changé son nom de Sidoine en celui de Restitut et serait devenu le premier évêque du Tricastin.

Cette massive tour carrée constitue la partie occidentale de l'église. Elle était initialement isolée, comme l'atteste le fait que la frise qui la décore court sur ses quatre faces : on aperçoit effectivement cette frise sous l'arc brisé à triple rouleau qui assure la jonction entre l'église et la tour funéraire, sur le mur du fond de l'église qui n'est autre que la façade orientale de la tour.

Le principal attrait de la tour est bien entendu la remarquable frise sculptée qui en orne les quatre faces et qui représente des motifs bibliques, des animaux fantastiques et des scènes de la vie quotidienne comme des tailleurs de pierre.

C’est sur la façade occidentale que se trouvent les sujets les plus fantastiques : on y remarque notamment un âne jouant du violon ainsi que le basilica des anciens, animal hybride ayant le corps d’un coq et la queue d’un reptile et qui pouvait tuer par son simple regard.

Le centre de la frise ornant la façade occidentale est orné d'un Christ bénissant vers lequel convergent des adorants.
»

Nous sommes assez d’accord avec cette description de l’église. En particulier avec le fait que la tour a précédé l’église et qu‘elle était primitivement isolée de celle-ci. Elle a par la suite était en partie intégrée à l’église. On le voit plus particulièrement sur les images 11 et 23.

Nous avons été très agréablement surpris par la phrase : « La date de sa fondation soulève un problème complexe sur lequel les archéologues sont loin d’être d’accord, les estimations allant du IVeau XIesiècle ». Serait-il possible que le sacro-saint dogme certifiant que « toute église antérieure à l’an 1100 ne peut être que du XIesiècle » (sous-entendu « et pas avant ») ait été mis en défaut ? Mais après relecture, nous avons découvert (première phrase) que « la tour funéraire de Saint-Restitut est une tour romane du XIesiècle ». Le dogme est donc respecté. Mais à l’occasion, nous avons appris qu’il existait des hérétiques à ce dogme. Nous ne sommes donc pas les seuls. Alléluia !


Plus intéressant est le mot « tour funéraire » donné par le texte de Wikipedia à cet ouvrage. Jusqu’à présent, nous avons dénommé « ouvrage Ouest » toute réalisation située à l’entrée Ouest d’une église. Nous avons utilisé cette appellation très peu originale en nous inspirant de l’allemand « westwerk « parce que d’autres appellations telles que « atrium », « narthex », « galilée » pouvaient définir des formes spécifiques d’ouvrages Ouest. Et la tour que l’on voit ici est bien une de ces formes spécifiques.

Autant dire tout de suite que l’appellation « tour funéraire » nous a fait aussitôt réagir et ce, par la négative : « ce n’est pas une tour funéraire ». Il faut comprendre que le mot « funéraire » a un sens restrictif dans la mesure où il s’applique à tout membre d’une population donnée et non à un seul. La présence, réelle ou supposée telle, d’un seul corps, celui de l’aveugle-né, ne fait pas de cette tour, une tour funéraire, une tour qui abriterait les corps de toute une population. On pourrait éventuellement l’appeler « tour reliquaire ». Cependant, même ce mot ne convient pas, car si la tombe de l’aveugle-né avait servi de reliquaire, elle aurait été déplacée et placée sous l’autel principal.

Il faut donc envisager que cette tour ait pu servir à autre chose. Nous avons déjà vu que certains ouvrages Ouest ont pu être des ouvrages civils comme, par exemple, des parlements. Il est possible que cette tour soit un ouvrage civil placé sous le patronage de l’aveugle-né ou, plus sûrement, d’un ancêtre fondateur.

Il est cependant possible, bien que peu probable, et en tout cas non prouvé jusqu’à présent, que cette tour ait été une véritable tour funéraire. De telles tours ont été utilisées parfois jusqu’au XIXesiècle dans des pays comme l’Iran. Les corps étaient, soit brûlés au sommet de la tour, soit exposés aux vautours.


Nous commençons l’analyse des bas-reliefs de la frise par celles de la façade Ouest (image 14) . Contrairement à ce qui est dit ci-dessus, l’image du Christ n’est pas au centre de la façade mais décalé vers la droite (IXepanneau sur 14). Le Christ est auréolé du nimbe crucifère (image 15). L’image apparaît assez fruste.

Nous allons étudier successivement ces panneaux sculptés en commençant par la gauche :

Panneau O1 : animal hybride à corps de serpent et tête de molosse. À remarquer que c’est une main qui sort de la bouche. Représentation non rencontrée auparavant.

Panneau O2 : animal hybride à corps d’oiseau et queue feuillue. Que signifie la présence humaine derrière lui ? Représentation non rencontrée auparavant. Peut-être s’agit-il du basilic ?

Panneau O3 : animal hybride à corps de quadrupède, queue terminée par une tête de serpent, langue terminée par une tête de serpent et portant une seule corne placée en avant du front. Représentation non rencontrée auparavant. Peut-être s’agit-il d’une licorne?

Panneau O4 : homme à cheval.

Panneaux O5, O6, O7 : procession d’hommes portant chacun une plante dressée. À remarquer que toutes les plantes sont différentes. Ce sont de grandes feuilles. Seul le dernier (panneau 07, image 18) ne porte pas une plante mais semble-t-il un livre.

Panneau O8 : les hommes semblent porter des plats contenant des cadeaux. À côté du deuxième, une femme. Une esclave ?

Panneau O9 : le Christ représenté assis vu auparavant.

Panneaux 10, 11, 12 et 13 : les hommes sont représentés debout tenant leurs lances. Celles-ci sont terminées par des feuillages. Ils sont tournés vers le Christ (images 19, 20 et 21).

Il faut remarquer que ces scènes de procession d’hommes n’ont pas été rencontrées auparavant. Sauf peut-être dans les mosaïques de Ravenne, mais dans ce cas, les processions sont vues différemment.

Panneau 14. On termine cette façade occidentale par une image plus difficilement lisible. Il semblerait que ce soit à nouveau la scène des « oiseaux au canthare », le canthare étant remplacé par l’arbre de vie. De cet arbre, très stylisé, partent des fruits en forme de grappe de raisin que picorent les oiseaux (image 21).


On poursuit notre étude par la façade Nord (image 22) :

Panneau N1 : il est en partie recouvert par le mur de la nef.

Panneau N2 : un homme est assis sous une arcade. Il tient dans sa main un livre. C’est peut-être le symbole de l’évangéliste Saint Mathieu.

Panneau N3 : un taureau tient sous sa patte un livre. C’est peut-être le symbole de l’évangéliste Saint Luc.

Panneau N4 : nous avons ici l’Agneau Pascal . Il porte une croix pattée hastée. Le symbole est présent sur des mosaïques de Ravenne datées du VIe ou VIIesiècle.

Panneau N5 : un aigle tient sous sa patte un livre. C’est peut-être le symbole de l’évangéliste Saint Jean. À remarquer toutefois que nous n’avons pas vu le lion de Saint Marc.

Panneau N6 : un quadrupède doté d’une très longue langue (à moins que ce soit une défense, auquel cas ce serait un éléphant) est poursuivi par un homme tenant une hache. Il s’agirait peut-être d’une scène de chasse, mais il doit y avoir un aspect symbolique qui nous échappe.

Panneau N7 : sanglier ? (image 25).

Panneau N8 : homme à cheval (image dégradée).

Panneau N9 : être hybride ? Corps et tête de sanglier crachant une bourse. Queue terminée par une tête de serpent, autre tête de serpent.

Panneau N10 : difficilement lisible. Peut-être un cavalier monté sur une licorne ?

Panneau N11 : sanglier ? (image 27).

Panneau N12 : sanglier ? Une sorte de tête de tortue sort du derrière du sanglier.

Panneau N13 : sanglier ?

Panneau N14 : homme à cheval.

Panneau N15 : orant tenant dans sa main une plante (image 29).


Il reste enfin à examiner la frise de la partie Sud (images 30 et 31) :

Panneau S1 : c’est l’image traditionnelle associée à un mois d’hiver. Un homme tue un cochon. C’est une des douze images des travaux des champs montrées en alternance avec les signes du Zodiaque.

Panneau S2 : représentation de tailleurs de pierre. C’est peut-être le seul panneau qui ne soit pas d’origine. Il aurait remplacé un panneau endommagé. Les tailleurs de pierre qui ont procédé au remplacement auraient voulu se distinguer.

Panneau S3 : quadrupèdes se poursuivant avec en dessous un arbre de vie.

Panneau S4 : poissons (signe du Zodiaque).

Panneau S5 : sirène tenant une sorte de livre.

Panneau S6 : image très dégradée. Bélier ?

Panneau S7 : panneau non sculpté.

Panneau S8 : cancer ?

Panneau S9 : balance ?

Panneau S10 : gémeaux ?

Panneau S11 : panneau illisible.

Panneau S12 : cancer ?

Panneau S13 : gémeaux ?

Panneau S14 : image très dégradée. Quadrupède?

Panneau S15 : image très dégradée. Quadrupède?

Nous avons bien sûr envisagé que ces représentations pouvaient être des signes du Zodiaque.

Or les signes du Zodiaque sont successivement le bélier, le taureau, les gémeaux, le cancer, le lion, la vierge, la balance, le scorpion, le sagittaire, le capricorne, le verseau et les poissons.

Nous ne voyons pas une correspondance exacte entre la liste des panneaux et la liste zodiacale, tant dans l’absence de certaines figures zodiacales comme la vierge, le scorpion, le sagittaire, le verseau et peut-être le lion et le capricorne, que dans le désordre de la distribution par rapport à l’enchaînement ordonné des figures du Zodiaque.

Selon nous, ces images difficilement compréhensibles témoignent d’une ancienneté de cet ouvrage Ouest.

Nous ne pensons pas que cette construction date du IVesiècle, mais pas plus du XIesiècle.

Datation envisagée pour cet ouvrage Ouest : an 850 avec un écart de 150 ans ?