L’abbatiale Sainte-Foy de Conques
Il est presque inutile de décrire le
charme du petit village de Conques tant il est connu en
France et même à l’étranger. Ce site très isolé est célèbre
pour plusieurs raisons. Tout d’abord c’est une étape du
Pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. C’est-à-dire un
lieu de prière et de recueillement. Son abbatiale,
construite dans des pierres aux tons chauds, est d’une
grande beauté. Le tympan (image
3) est un véritable chef d’œuvre, une des plus
belles pièces de l’Art Roman. Le trésor est aussi d’une
qualité exceptionnelle. Il contient des objets d’orfèvrerie
du premier millénaire, dont, en particulier, la célèbre
statue de Sainte-Foy, riche en pierreries. Enfin, il est
décoré de vitraux dessinés par l’artiste peintre Pierre
Soulages.
Notre site étant consacré au premier millénaire, il n’est
pas question de commenter ici les œuvres de Pierre Soulages
ni même le tympan (fin XIe- XIIesiècle).
L’étude du trésor serait passionnante, mais elle exigerait
un investissement important et l’obtention d’autorisations
tout en n’étant pas essentielle dans notre recherche de
monuments remontant au premier millénaire.
La façade Ouest (image
1) apparaît dès le premier abord comme très
ancienne, susceptible d’être antérieure à l’an 1000 dans sa
plus grande partie. Cet impression est due à l’appareil de
pierres faits de moellons dégrossis encadrés par des blocs
plus massifs et taillés régulièrement placés aux encoignures
des piliers ou des murs. On retrouve un appareil analogue
dans les églises à arcatures lombardes datées des alentours
de l’an 1000.
La seule partie totalement construite en appareil régulier
est la partie centrale (image
2) installée sous un arc. Il est possible que
cette partie ait été construite après sous la protection de
l’arc. D’ailleurs il y a une différence de coloration des
pierres entre la partie sous l’arc et l’arc lui-même. Cette
partie est elle-même ancienne. Elle est décorée d’étoiles
polychromes (entre les fenêtres). La polychromie de pierres
est fréquente en Languedoc et dans le Velay. La datation des
décors polychromes est délicate car leur fabrication s’est
probablement étalée sur plusieurs siècles, du Xeau
XIIesiècle.
Le seul élément de cette façade qui apparaît tardif (XIIesiècle)
est le tympan (image 3).
Mais ce tympan a été probablement inséré dans une arcade qui
existait auparavant. Cette arcade est invisible car elle a
été recouverte par le porche qui protège le tympan des
intempéries.
Le plan de l’édifice (image
4) ne nous apprend pas grand-chose. On voit que
la nef est à trois vaisseaux, un transept formé lui aussi de
trois vaisseaux et un chevet à déambulatoire. Ce plan fait
penser à une église romane achevée. C’est-à-dire du XIIesiècle.
Donc apparemment postérieure de plus d’un siècle à la façade
Ouest. Nous verrons plus loin qu’on peut réviser cette
position.
Sur l'image 5, le
vaisseau central est voûté en berceau plein cintre sur
doubleaux plein cintre tandis que les collatéraux (image
6) sont voûtés d’arêtes sur doubleaux plein
cintre. Remarquer que les arcs de ces doubleaux sont
outrepassés.
Nous avons réalisé deux images (l’une
verticale, l’autre horizontale) d’une même vue afin de
faire apparaître une particularité de cet édifice.
On remarque en effet que les piliers ne sont pas tout à fait
semblables. Affichons l'image
8 et observons le premier pilier à gauche. Il est
de type R1111. Le noyau central à section carrée est encadré
par quatre colonnes demi-cylindriques. Au tiers de sa
hauteur apparaissent deux chapiteaux et leurs tailloirs. La
colonne demi-cylindrique située face à nous s’élève d’un
seul jet jusqu’au chapiteau qui porte le doubleau.
Observons maintenant le deuxième pilier. Lui aussi est de
type R1111 mais son plan n’est pas tout à fait le même que
précédemment. En effet, face à nous, ce n’est pas une
colonne demi-cylindrique que l’on voit mais un pilastre à
section rectangulaire. Mais au niveau des tribunes le
pilastre se poursuit par uns colonne demi-cylindrique. Par
ailleurs, au tiers de la hauteur du pilier, il n’y a plus de
part et d’autre un chapiteau et un tailloir mais une simple
imposte.
On pourrait penser à un simple hasard ou à un changement de
programme en cours de construction. Seulement voilà ! on
constate sur les images qu’il y a alternance :
colonne-pilastre-colonne- pilastre. Quel est le but de cette
bizarrerie ? Nous l’ignorons.
Dans tous les cas, il apparaît que cette première partie de
l’église apparaît comme un tout homogène construit d’un seul
jet et à partir d’un plan d’architecte minutieusement
établi. Il semblerait que dès le début l’architecte ait opté
pour une église dont le vaisseau central devait être voûté.
Avec des collatéraux suffisamment hauts pour compenser la
poussée des voûtes. Mais avec un profil ainsi formé on ne
pouvait plus éclairer directement le vaisseau central par
des fenêtres insérées dans les murs gouttereaux de ce
vaisseau central. L’idée a été d’insérer une double-rangée
de fenêtres dans le mur extérieur (image
13). Ce faisant, on éclaire à la fois les
collatéraux (rangée inférieure) et les tribunes (rangée
supérieure). Afin d’abaisser le plancher des tribunes et
ainsi d’accroître leur hauteur et la luminosité, on a
installé des voûtes d’arêtes sur les collatéraux.
On a ainsi un plan très élaboré qui pourrait remonter aux
environs de l’an 1000. Mais pas beaucoup plus.
Or l'image 9 nous
montre un ensemble de sarcophages dont la datation est bien
antérieure à l’an 1000. Il existait donc très probablement
une église avant celle-ci. Qu’est-elle devenue ?
L'image
10 est celle de l’arc situé à l’entrée du
déambulatoire. Il est outrepassé. Il en est de même de celui
de l’entrée d’une chapelle greffée sur le transept (image 11). Par
contre, les arcs des fenêtres ne sont pas outrepassés. De
même les arcs du déambulatoire sont, pour des raisons
esthétiques, surhaussés, mais pas outrepassés (image
12).
L’idée qui découle de ces observations est que le chevet
pourrait être postérieur à la nef.
Les images
15 et 16 viennent confirmer cette idée. En effet,
si on examine le mur porteur du toit du déambulatoire, on
remarque que son appareil est différent de celui du transept
et aussi du reste de l’église (images
13 et 21).
Il faudrait faire une analyse poussée
des chapiteaux dont la plupart sont inaccessibles. Ceux que
nous avons photographiés sont d’interprétation délicate :
l’arbre de vie (image 17
), un homme (?) portant deux calices (image
18).
Sur l'image
19, on peut voir que le décor de la corniche située
sur la droite n’est pas régulier. Cela signifie qu’il y a eu
une modification probable du mur porteur de ce décor.
Sur l'image 20 les
décors d’entrelacs et de quadrupèdes s’abreuvant au vase de
vie ont été réalisés aux alentours de l’an 1000.
En ce qui concerne les chapiteaux à
entrelacs de feuillages des images
22 et 23, ils pourraient témoigner d’une survivance
après l’an mille de modèles iconographiques antérieurs à
l’an 1000.
C’est assurément le cas en ce qui concerne le chapiteau de
l'image 24. Il orne
une galerie de cloître datant probablement du XIIesiècle.
Or le thème exposé ici est celui des « oiseaux s’abreuvant
au vase de vie ». On le trouve sur des mosaïques romaines du
IIIesiècle de notre ère, à Volubilis au Maroc (
voir sur ce site la page consacrée à Volubilis
).
Conclusions
Il semblerait que plusieurs édifices se soient succédés sur
le site de Conques. A une première église, dont on n’a pas
conservé de trace mais qui a très probablement existé compte
tenu de la présence de sarcophages et des divers textes
relatant la translation des reliques de Sainte-Foy, aurait
succédé une seconde église.
Il subsisterait de cette seconde église la nef, le transept
et la façade occidentale. Cette seconde église aurait été
construite en un seul jet (ceci signifie qu’elle aurait été
conçue dès l’origine pour être voûtée).
Il existe des ressemblances troublantes entre cette église
et les grandes cathédrales allemandes de Spire, Worms et
Mayence. Et aussi avec Saint-Sernin de Toulouse. Et des
différences avec d’autres églises plus proches et sans doute
contemporaines comme Saint-Guilhem-le-Désert dans l’Hérault.
La ressemblance entre Saint-Sernin de Toulouse et les
cathédrales allemandes peut s’expliquer par le fait que
Saint-Sernin de Toulouse a été le lieu de résidence des
empereurs allemands (Charlemagne et ses successeurs)
lorsqu’ils se déplaçaient dans le Sud de la France. L’abbaye
de Saint-Sernin aurait profité des largesses de Charlemagne
et de ses successeurs. Concernant Sainte-Foy de Conques,
nous n’avons pas d’information hormis le fait que l’abbaye
possède un reliquaire en forme de A qui, selon la tradition,
aurait été donné à l’abbaye par Charlemagne. Il est
d’ailleurs appelé : « Le « A » de Charlemagne ».
Cette ressemblance avec les cathédrales allemandes a déjà
été décrite ci-dessus. Elle est due à la présence d’une
double rangée de fenêtres dans le mur du collatéral.
La construction de cette deuxième église se serait faite
selon nous aux alentours de l’an 1000.
Dans une troisième étape de constructions vers le début du
XIIesiècle, le chevet qui devait contenir une
série de chapelles juxtaposées aurait été transformé en
l’actuel chevet à déambulatoire et chapelles rayonnantes. La
coupole de croisée du transept pourrait dater de cette
période.