Le musée lapidaire de l’église Saint-Pierre de Vienne 

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Nous avons déjà décrit l’église Saint-Pierre dans une des pages précédentes. Mais il faut savoir que cette église abrite une remarquable collection de pierres et de mosaïques (image 1). À l’occasion de notre visite en février 2009, nous avons photographié quelques uns de ces objets sans trop savoir si ces photographies pourraient nous être utiles ultérieurement. Peu intéressés par les images profanes ou mythologiques, nous n’avons sélectionné que les représentations chrétiennes. Récemment, nous avons compris notre erreur : des images considérées comme profanes ou païennes peuvent posséder un sens symbolique très profond. En conséquence, nous avons ajouté à nos propres images d’autres issues d’Internet.


Image 2 : il s’agit d’une fresque peinte sur les murs de l’église. De telles fresques représentant des saints sont en général désignées comme « romanes ». La technique des fresques est connue depuis l’époque romaine (Ier siècle de notre ère à Herculanum). Cette fresque est-elle romaine ? est-elle romane ? Le visage du saint aux cheveux courts, aux traits allongés, et dépourvu de barbe, est plus romain que roman. Traditionnellement, les spécialistes des fresques dateraient celle-ci, soit du IVesiècle, soit du XIIesiècle. Nous compliquons sérieusement la donne en la rangeant du IVeau XIIesiècle. Nous espérons seulement que, par comparaison avec un grand nombre d’autres images analogues, nous pourrons arriver à effectuer un classement chronologique.

Images 3 et 4 : Il s’agit d’un sarcophage aux bords arrondis. Le couvercle de ce sarcophage semble adapté à la cuve. Le sarcophage est orné de la scène considérée comme classique pour cette période des « oiseaux au canthare ». Nous aurons l’occasion de reprendre et de commenter ce thème important des « oiseaux au canthare » dans une future page de ce site. En attendant, nous constatons sa présence dans des villes fortement romanisées comme Vienne ou Trèves.

Les images 5 et 6 d’une stèle funéraire ainsi que l'image 7 d’une autre stèle, font apparaître, là encore, la scène des « oiseaux au canthare ». Cependant, nous observons dans ces deux scènes (images 6 et 7) une particularité que nous n’avions jamais remarquée auparavant. Nous avions vu que deux oiseaux étaient disposés symétriquement par rapport à un vase. Ce n’est pas tout à fait vrai dans le cas présent : les oiseaux sont légèrement différents l‘un de l’autre par la grandeur ou le traitement des plumes. Cette différence est-elle purement fortuite ? Ne symboliserait-elle pas plutôt les deux âmes légèrement différentes du mari et de son épouse, prêtes à s’envoler pour l’éternité ?


Au sujet de ces stèles funéraires, il est une autre question que nous nous posons. Comment se fait-il que ces stèles soient souvent datées au jour et mois du décès du défunt (exemple : Xejour des calendes d’avril) ou à l’âge du défunt (exemple : mort à l’âge de 28 ans), mais jamais ou presque à l’année du décès. Ce qui serait très profitable pour la datation de ces sculptures. Il y a là une sorte de mystère que nous n’arrivons pas à percer. Peut-être un lecteur assidu de notre site nous apportera la solution ? Nous envisageons deux possibilités. La première est que les commanditaires de ces stèles aient hésité à divulguer la date du décès : en donnant pour origine la date de fondation de Rome, ils se déclaraient païens ; en donnant pour origine la naissance de Jésus, ils se déclaraient chrétiens. Dans l’un et l’autre cas, la tombe pouvait être profanée par les adversaires de leur religion. La deuxième des hypothèses est que l’année ait revêtu une moins grande importance que celle revêtue aujourd’hui, l’importance étant alors accordée au mois. Nous fêtons le premier de l’an. Il est possible que les romains aient fêté les premiers de chaque mois. En tout cas, on sait que chez les musulmans qui ont fixé dès le premier millénaire les règles de leur calendrier, le calendrier annuel est fonction du calendrier lunaire. En conséquence, chez eux, le mois (lunaire) a plus d’importance que l’année.

Images 8 et 9. Ce sont celles d’un sarcophage décoré d’un chrisme. Ce chrisme, association du « Khi » et du « Rho » apparaît assez rudimentaire. Ou plus ancien que les autres. Il y manque les symboles de « Alpha » et « Omega » qui sont sans doute apparus plus tard. Remarquons au passage un détail curieux : le chrisme est entouré de trois cercles concentriques. Ces cercles sont soulignés de petits trous de trépan. Pour quelles raisons la disposition de ces trous sur les cercles n’est elle pas uniforme ?

Image 10. Autre chrisme. Mais ici, seul le « Rho » apparaît. Peut être s’agit-il de la croix monogrammatique de Constantin ? Croix qui plus tard aurait été transformée en chrisme.


Images 12, 13 et 14 : cet ensemble formé de 5 éléments, (une base, trois pieds, une table) est très intéressant. Il s’agit d’un autel. Nous ignorons s’il est d’origine ou s’il a été constitué à partir d’éléments séparés d’origines différentes (image 12). Les deux chapiteaux situés sur la face avant semblent identiques. La scène représentée sur celui de gauche (image 14) est énigmatique. On y distingue une sorte d’oiseau aux ailes dressées. Mais c’est surtout la table supérieure qui mérite une attention particulière. Elle est semi-circulaire. Son centre a été creusé : un creux en forme de demi-cercle entouré de six cupules, elles aussi creusées. Nous sommes en présence d’un autel à cupules. On pense que ces cupules devaient servir à accueillir les pains consacrés lors des célébrations. On pense aussi que le vin était déposé dans les parties en creux. Le célébrant partageait le pain, le distribuait aux fidèles qui trempaient le morceau de pain dans le vin.

Les tables d’autel à cupules sont relativement rares. On en trouve cependant quelques unes en Bas-Languedoc. Mais ces tables sont rectangulaires. Les tables demi-circulaires sont encore plus rares. Nous en avons vu une au Musée Métropolitain de New-York. Une autre, celle-ci à plan circulaire, se trouve dans la cathédrale de Besançon. Décorée d’un chrisme et d’un Agneau Pascal, elle serait préromane.. Nous pensons qu’il en est de même de celle de Saint-Pierre de Vienne.

Image 15 : Les deux pierres sculptées sont probablement issues de chancels dits « carolingiens ». Un chancel est une barrière séparant la nef réservée aux simples fidèles et le sanctuaire réservé aux prêtres. Nous n’aimons pas le mot « carolingien « qui correspond à une dynastie de rois ou d’empereurs qui ont vécu du VIIIeau Xesiècle. Nous estimons que ces rois n’ont eu qu’une influence négligeable sur l’art de cette époque. Nous préférons remplacer le mot « carolingien » par « du huitième ou neuvième siècle ». L’entrelacs de la pierre de gauche est typique de cette période. Sur celle de droite, on peut voir l’entrelacs appelé « nœud de Salomon ».


Il reste à examiner les restes de mosaïques déposées dans ce musée lapidaire. Au début de la création de notre site, nous avons eu le tort de négliger les mosaïques romaines. Nous avons en effet estimé que ces mosaïques supposées être profanes ou païennes ne nous apprenaient pas grand-chose sur les édifices postérieurs à l’an 400, supposés être tous chrétiens. Nous avons depuis réalisé que les mosaïques pouvaient être plus révélatrices que ce que nous pensions.

Des auteurs chrétiens comme Tertullien nous apprennent que, au IIe siècle de notre ère, il était interdit de persécuter les chrétiens, sauf si ceux-ci faisaient du prosélytisme. Ce qui signifie que les chrétiens n’avaient pas le droit de manifester leur foi par leurs discours, leurs attitudes ou en arborant des signes religieux très distinctifs. Ce qui entraîne que la croix, symbole le plus distinctif de la foi chrétienne, a été peu représentée au début de notre ère. Sauf peut-être cachée dans les décors. Les chrétiens auraient néanmoins réussi à conserver des symboles de leur foi. Par exemple le poisson (image 17) ou le canthare.

Il est possible aussi que le message chrétien ait pu se répandre à travers d’autres religions ou de mythes dont le sens profond avait disparu.

Ainsi, nous avons remarqué que certains mythes grecs étaient présents dans des mosaïques romaines. Nous avons tous entendu parler des mythes grecs ou romains et même si nous les connaissons insuffisamment, nous avons une impression générale d’incompréhension vis à vis des démêlés entre les dieux héros de ces mythes.

Pourtant ces mythes doivent avoir une signification... et une signification très complexe. Remarquons tout d’abord que, lorsqu’on parle des mythes grecs, on a tendance à s’imaginer que ces mythes sont communs à un seul peuple, le peuple grec. Or ce n’est pas tout à fait le cas. Ce qu’on appelle le monde grec est en fait un ensemble de peuples distincts parlant une même langue. Chacun de ces peuples avait sa propre religion, sa propre cosmogonie, une cosmogonie qui s’est exprimée dans les mythes qu’il s’est construits. Notre religion chrétienne a elle aussi inventé des mythes. Par exemple celui d’Adam et Ève. Chaque prêtre chrétien est capable de commenter l’histoire d’Adam et d’Ève, du Péché Originel et du Rachat par la Mort du Christ, nouvel Adam. Il est possible que, dans un millier d’années, cette explication ait disparu et qu’on n’ait retenu de cela qu’une sombre histoire de pomme volée par un serpent et d’un couple qui en ressort tout nu.

L’image 16 représente l’enlèvement de Ganymède par un aigle descendu du ciel. Il est fort possible que cette montée au ciel du héros Ganymède soit un symbole utilisé par les chrétiens pour cacher leur religion. Le mythe d’Orphée représenté sur l’image 18 pourrait lui aussi être un symbole chrétien caché. On sait que Orphée descend aux Enfers pour y chercher son Eurydice. Il est aussi possible qu’il y ait eu une religion associée à Orphée. D’ailleurs, on parle de rites « orphiques ». En tout cas, l’image 18 présente des caractères symboliques. Observons en particulier le siège sur lequel est installé Orphée. Il pourrait représenter la Terre avec ses eaux souterraines et aériennes.