L'église Saint-Mamet de Peyrusse-Grande  

• France    • Occitanie    • Article précédent    • Article suivant   


Nous avons un peu par hasard visité cette église de Peyrusse-Grande. C'est d'ailleurs ce que nous avons fait en de nombreuses occasions : nous visitons les monuments sans les avoir étudiés auparavant à partir d'un examen sommaire, et ce afin d 'éviter d'être influencés. Cette édifice nous est immédiatement apparu comme un monument majeur datable du premier millénaire, non seulement en Gascogne mais aussi dans l'ensemble du monde méditerranéen. C'est pour cela que nous avons entrepris une étude plus détaillée que d'habitude.


Petit historique de l'église de Peyrusse-Grande

Voici quelques renseignements sur cette église, extraits du livre Gascogne Romane de la collection Zodiaque, écrit par l'abbé Jean Cabanot : « Le prieuré de Peyrusse-Grande n'apparaît pas explicitement dans les textes avant 1115 : il est alors cité parmi les possessions du prieuré clunisien de Saint Orens d'Auch, dans une bulle de confirmation adressée par le pape Pascal II au prieur Roger de Montaut. […] À l'intérieur même de l'édifice, deux inscriptions sont conservées dans le chevet, mais elles ne fournissent guère de renseignements explicites : l'une indique que l'abside principale a été dédiée à Saint Mamet et à ses compagnons, un 22 septembre (image 2); l'autre commémore la dédicace de l'absidiole méridionale un 14 décembre, en l'honneur de saint Jean l’Évangéliste, de Saint Orens et de Sainte Foy (image 1). Mais, comme d'ordinaire, ni l'une ni l'autre ne précisent l'année de ces cérémonies ; et si ces caractères rappellent ceux de la période carolingienne, on n'ignore pas que des régions demeurées à l'écart comme la Gascogne se sont souvent montrées aussi conservatrices en matière d'épigraphie que dans les autres domaines. »

Commentaire sur cette première partie du texte de Jean Cabanot. Les images 1 et 2 montrent les inscriptions. Elles sont difficilement lisibles à cause des abréviations et des mots accrochés entre eux ou coupés dans le passage à la ligne. On peut cependant noter des détails intéressants. Si l'année des cérémonies n'est pas citée, le jour de l'année l'est. Sans doute dans le but de commémorer chaque année ce jour-là la dédicace aux saints. Nous rappelons ce que nous avons dit à de nombreuses reprises : une consécration (ou une dédicace) ne concerne pas un bâtiment mais un autel. Et ce n'est pas une inauguration. Et on le voit ici : s'il s'agissait de l'inauguration d'un bâtiment, il y aurait une seule inscription et non deux différentes.

Ces inscriptions nous ont donné une autre idée, peut-être un peu folle. Commençons par lire l'inscription relative à Saint Mamet (image 2) :

XI.KL. NLSCIMATO

APLI.EODEMDIE

DEDICACOSCI

MAMETI.CVM

SOCIISSVIS


Nous pensons que SCI doit être traduit par « sancti » . Les lettres que nous avons représentées barrées sont des abréviations de syllabes. Ainsi probablement KL signifie calendes. Nous ne sommes pas épigraphistes. Une aide nous serait précieuse. Nous traduisons ainsi « Aux 11e calendes de ??? , (pour la fête de) Saint Mathieu apôtre, et le même jour a été dédicacé Saint Mamet avec ses associés ». L'idée qui nous a traversé l'esprit est la suivante. Les mots de « consécration » et de « dédicace » sont, pour chacun d'entre nous, synonymes. Ils le sont d'ailleurs pour les divers dictionnaires que nous avons consultés. Serait-il possible qu'à l'origine ils ne l'aient pas été ? Allons plus loin ! Le mot « DEDICACO » a été interprété comme étant « DEDICACIO ». Serait-il possible que l'interprétation réelle soit « DEDICAUTIO » ? Une écriture différente mais une prononciation de mot presque semblable. Si c'était le cas, l'étymologie du mot serait évidente : « DEDI CAUTIO », « Donner caution », « Garantir ». La dédicace serait la cérémonie au cours de laquelle le pape ou un évêque vient garantir aux fidèles d'une communauté que le personnage qu'ils vénèrent est bien un saint que l'on peut fêter à tel jour de l'année. La consécration, quant à elle, serait autre chose : le mot « consécration » est probablement issu du latin « cum sacro » qui signifierait « sacré avec ». Si le saint vénéré est sacré, ce qui le touche est aussi sacré. La consécration viendrait confirmer le caractère sacré de ce qui est en rapport avec le saint. En particulier dans les nouveautés. Si on change de reliquaire, le nouveau reliquaire doit être consacré. De même, un nouvel autel, un nouveau tombeau, une nouvelle crypte, une nouvelle église.

Avec cette interprétation de l'origine du mot « dédicace », les inscriptions se comprennent mieux. Et les efforts que met l'abbé Jean Chabanot pour essayer de nous convaincre que le chevet de l'église Saint Mamet ne peut pas être « carolingien » mais qu'il doit dater de la fin du XIe siècle sont inutiles – nous verrons en effet un peu plus loin que, à la suite de Marcel Durliat, et malgré les nombreux archaïsmes, Jean Chabanot date cette église du XIe siècle. Il ne sert à rien dans ce cas d'écrire « si ces caractères (des inscriptions) rappellent ceux de la période carolingienne, on n'ignore pas que des régions demeurées à l'écart comme la Gascogne se sont souvent montrées aussi conservatrices en matière d'épigraphie que dans les autres domaines. ». Les inscriptions peuvent très bien avoir été rédigées durant la période carolingienne sans que l'église ait été construite durant la même période. Les inscriptions ne font que garantir la sainteté des reliques déposées ici. Ces inscriptions ont pu avoir été faites plusieurs siècles auparavant pour des reliques déposées à plusieurs centaines de kilomètres de Peyrusse-Grande. Les inscriptions auraient pu accompagner les reliques durant leur transfert à Peyrusse.


Nous détaillerons le plan de l'édifice (image 3) un peu plus loin. Contentons-nous pour le moment de l'examen de l'extérieur du chevet. Celui-ci est à plan carré. Les images 4, 11 et 16 dévoilent successivement les façades Est, Sud et Nord de ce chevet. La première réaction que l'on devrait normalement avoir vis-à-vis de ce chevet est de s'étonner : il ne ressemble à aucun autre ! Il ne ressemble pas à celui des églises romanes d'Auvergne qui s'apparente à des diamants. Il ne ressemble pas aussi à d'autres chevets bas et arrondis. Celui-ci est haut et plat. Mais personne ne semble s'en étonner. Tout le monde trouve cela très naturel. Avec peut-être un peu de déception que ce chevet ne soit pas comme les autres. On aurait sans doute aimé que la Gascogne possède des monuments plus séduisants analogues à ceux que l'on voit en Bourgogne ou en Auvergne. Mais personne (du moins parmi les historiens de l'art) ne se pose la question du « pourquoi ce chevet ? »

En fait, il y a une explication à ce manque d'intérêt de la part des historiens de l'art. On la trouve dans le petit feuillet descriptif à l'entrée de l'édifice ; « Son église romane, ancienne abbaye de l'ordre de Saint-Benoît, classée du XI e siècle, avec son abside aux caractères carolingiens du IXe siècle, est située sur un promontoire sur les bords de la voie gallo-romaine ou route de César. Cette église, l'une des plus remarquables et des plus anciennes du Grand Sud-Ouest, a été visitée et décrite par les meilleurs spécialistes de l'art roman. » C'est gentil pour l'auteur du présent texte qui l'a visitée et est en train de la décrire mais si « les meilleurs spécialistes de l'art roman » se trompent sur cette église, ce n'est pas gentil pour l'église... et pour les habitants du lieu qui pouvaient espérer une meilleure mise en exergue. Car que nous raconte ce feuillet ? Que ce chevet construit au XIe siècle est le produit de populations qui auraient deux siècles de retard. Alors, bien sûr, ce chevet ne supporte pas la comparaison avec les chevets auvergnats datés du XIIe siècle. Mais, si on accepte l'idée qu'il a été construit vers le IXe siècle, voire même avant, la conscience de son importance grandit. Et le problème lié à la conception de son architecture ne peut être escamoté d'un trait de plume.


On constate d'abord que les trois façades de ce chevet sont totalement identiques dans les parties basses et très peu différentes dans les parties hautes. Un contrefort (ou lésène) partage verticalement par le milieu chaque façade. Une fenêtre est percée dans chaque contrefort, toutes à la même hauteur (images 5, 12, 17). Des sculptures en bas-relief ornent les montants et les appuis de chaque fenêtre (hormis pour celle de l'image 17. Pour celle-ci le montant de droite, qui devait exister primitivement a disparu). Et on remarqua immédiatement une anomalie. Chaque fenêtre est encadrée de cordons de sculptures... sauf le dessus, non ouvragé. Le dessus en question est une linteau qui, à l'origine devait être monolithe, actuellement fissuré. La partie inférieure est creusée en forme d'arc (linteau dit « échancré »). Nous pensons que ces trois linteaux ont remplacé d'autres « dessus » de fenêtres qui devaient être pourvus d'une décoration analogue à celles des montants ou appuis.

L'intérêt des décors sculptés est qu'il s'agit de frises régulières toutes différentes. Ainsi le motif répétitif de l'image 6 formé de quatre cercles tangents entre eux et à un autre cercle plus petit, le tout entrecoupé de tiges rectilignes formant entrelacs. Celui de l'image 7 est le groupe de deux feuilles présentées symétriquement, celui de l'image 8, les cercles entrelacés, s'apparente à un motif des fonts baptismaux de Bastanous. Pour l'image 13, c'est une large feuille de forme oblongue. On voit de larges feuilles inscrites dans des cercles sur l'image 14 et, pour l'image 15, c'est un peu pareil que pour l'image 7 mais cette fois-ci, les feuilles sont inscrites dans des cercles. On retrouve des cercles sur l'image 18 mais cette fois-ci, les cercles sont sécants et entrelacés. Enfin, sur l'image 19, ce sont des fleurs à huit pétales inscrites dans des cercles. L'intérêt de ces images est qu'elles sont toutes contemporaines. Nous avons là 8 représentations toutes différentes. Nous déduisons de cette diversité que la représentation n'est probablement pas à visée symboliste mais décorative. Nous déduisons aussi que ces représentations permettront d'envisager une datation pour des représentations analogues comme c'est le cas pour celle de Bastanous.

Le seul élément qui différencie les façades de ce chevet est la fenêtre supérieure sur la façade Est (image 9). Seule la partie gauche (colonnette et chapiteau) a été conservée. Le chapiteau, à décor de feuilles dressées, nous semble de peu antérieur à l'an mille (image 10).

L'entrée principale côté Ouest est protégée par un linteau à décor de billettes (image 20). Une plaque de marbre représentant un chrisme très dégradé fait office de tympan (image 21). Nous pensons qu'à l'origine, le décor du portail d'entrée devait être différent.


Revenons à présent à la description de cette église par l'abbé Jean Cabanot :

« Dans deux études dont je reproduirai ici l'essentiel, M. Marcel Durliat a montré que seules les parties orientales de l’édifice avaient, en dépit des restaurations, conservé presque exactement leur aspect ancien. Par contre, le transept a été assez profondément remanié ; alors qu'initialement, il ne faisait pas saillie sur les murs extérieurs des absidioles, il a été prolongé au Nord par une chapelle, au Sud par une sacristie. Quant à la nef, son économie a été entièrement modifiée ; au cours du Moyen-Âge, l'ouverture d'arcades dans le mur Sud de son vaisseau unique l'agrandit de toute la largeur d'un bâtiment du prieuré accolé contre elle et dont on voit encore les deux étages de fenêtres dans la façade méridionale (image 48); par la suite, au XVI e ou au XVII e siècle, un collatéral symétrique au premier a été édifié du côté Nord. [...] »

Marcel Durliat est, quant à lui, un peu plus précis : « L'église romane avait donc une nef unique divisée en travées par des pilastres auxquels correspondaient extérieurement des contreforts. Ce vaisseau est actuellement couvert par une fausse voûte en plâtre qui a remplacé, en 1883, un lambris tombant de vétusté. Il n'a sans doute jamais été voûté. [...] »

Commentaires de ces divers textes : il faut leur ajouter le plan de l'image 3 qui confirme les dires des deux auteurs. On y voit en effet tracés en traits noirs les parties romanes subsistantes et en rayures obliques les parties romanes disparues. L'ensemble traduit l'idée d'une nef primitive à un seul vaisseau transformée par la suite en une nef à trois vaisseaux par l'ouverture de grandes arcades effectuée sur les murs latéraux primitifs.

Il s'agit là d'une idée excellente … qui fait partie de l'immense catalogue des idées géniales et faciles à expliquer (ici de simples traits à rayures obliques sur un plan) mais impossibles à réaliser dans la pratique. Nous en avons fait la critique dans la page suivante consacrée à Saramon. Nous en conseillons la lecture.

Nous estimons donc que les grandes arcades du vaisseau central existaient déjà dans l'église primitive et, en conséquence, la nef de cette église n'était pas unique mais triple. Sur le plan, les représentations des murs disparus à rayures obliques ne se justifient donc pas.

Et, parallèlement, les représentations en traits noirs, pourraient ne pas traduire la réalité de ce qu'était l'église primitive. Ainsi, sur ce plan, les traits noirs des piliers de la nef laissent penser qu'à l'origine, ces piliers étaient cruciformes. (de type R1111). Nous pensons qu'en fait, ils étaient rectangulaires de type R0000. Plus tard, ils auraient été transformés par l'adjonction de pilastres du côté du vaisseau central et de chaque collatéral. Les indices qui nous permettent de penser cela sont les suivants : côté vaisseau central, les pilastres reposent sur une base élargie à la largeur du pilier, ce qui n'est pas le cas des autres côtés (image 22). Plus important encore ! : on peut voir sur la même image, en haut à l'extrême-gauche et l'extrême-droite, les impostes des arcs reliant les piliers. On remarque que ces impostes contournent les piliers mais pas les pilastres adossés à ces piliers. Il pourrait s'agir là d'une faute de goût. Mais nous avons constaté qu'en règle générale, en art roman, de telles fautes de goût n'existent pas. À chaque fois qu'une corniche horizontale rencontre un obstacle vertical, elle contourne cet obstacle pour donner une idée de continuité. Mais si un pilastre vient croiser une corniche (ou plus exactement la saillie d'une imposte) une partie de corniche est supprimée par le pilastre et le contournement du pilastre par la corniche n'est plus assuré. On retrouve cette interruption de corniche sur l'image 25.


Il faut cependant admettre que certaines des analyses de l'abbé Cabanot ou de Marcel Durliat peuvent être fondées. Ainsi l'un et l'autre affirment que les collatéraux sont plus récents que le vaisseau central. Sur ce point les images semblent leur donner raison. Ces collatéraux sont en effet plus larges que ceux que l'on rencontre habituellement (images 23 et 24). Mais examinons l'image 26 qui présente le collatéral Sud vu du transept en direction du fond de l'église. Ce collatéral est visible à travers l'entrée qui le sépare du transept. Il est nettement plus large que cette entrée. Il est légitime de penser que le collatéral primitif devait être à peine plus large que cette entrée. Revenons au plan de l'image 3. Le mur Sud de l'absidiole Sud (en traits noirs) se prolonge en ligne droite pour devenir le mur Sud du transept. Si on fait l'effort de prolonger ce mur dans la nef, et toujours en ligne droite, on obtient ce qui pourrait être le mur extérieur du collatéral Sud, mur qui aurait été supprimé par la suite afin d'accroître la superficie du collatéral Sud. On retrouve un tout petit reste de ce mur faisant office de contrefort près de l'entrée du transept sur l'image 23. Et on retrouve le même petit reste de mur symétriquement dans le collatéral Nord (image 24). À lui seul, ce reste de mur suffit à prouver qu'il y avait primitivement un collatéral Nord analogue au collatéral Sud.

Remarquons sur l'image 27 que l'arc d'entrée est nettement outrepassé et qu'il repose sur des impostes sobrement décorées (moulures, billettes). Les plafonds du transept sont recouverts de coupoles modernes (images 27 et 28).

Revenons à ce transept. S'agit-t-il bien d'un transept ? La réponse est : à la fois oui et non. Il faut bien comprendre qu'il y a eu une évolution dans la construction des transepts (ouvrages médians) et des chevets (ouvrages Est). La construction des transepts ne s'est pas faite d'un coup de baguette magique et ce n'est pas en quelques années qu'on est passé de la basilique à nef triple dépourvue de transept à la basilique, toujours à nef triple, mais dotée d'un transept débordant, de même hauteur que la nef, terminé à l'Est par des absidioles et une grande abside à déambulatoire et chapelles rayonnantes.

Il a fallu tout d'abord que les décideurs de l'époque aient vu la nécessité de construire un transept. La première des nécessités était sans doute de séparer les clercs des laïcs. Cela a pu se faire par une clôture du chœur, le chancel en Occident, l'iconostase en Orient. Mais ce n'était pas suffisant : il a été décidé de réserver aux clercs une partie de la nef : une ou deux travées proches du chœur. Mais pas le chœur réservé au culte. Ni le vaisseau central de la nef. On a surtout utilisé dans un premier temps les collatéraux de ces travées de nef. Puis on a voulu modifier ces collatéraux, les surélever, les renforcer, afin de mieux les adapter aux besoins des clercs. Ces travaux ont conduit au changement d'orientation des collatéraux qui sont devenus transverses à la nef. L'arc de l'image 27 est témoin de ce changement d'orientation.

Le transept que nous avons ici est de même largeur qu'une travée de nef. Il n'est pas débordant par rapport au chevet ou à la nef. Nous sommes donc confrontés à une des premières étapes de l'évolution de la construction des transepts. Nous avons abondamment décrit sur notre site cette étape en ce qui concerne le transept de l'église Sainte-Madeleine de Béziers.. Nous pensons qu'elle est antérieure à l'an mille.


Nous ne pouvons dire grand-chose sur l'absidiole Sud qui aurait été entièrement restaurée (image 29).

Le chœur et l’avant-chœur (image 30) ont par les sculptures suscité l'admiration des historiens de l'art. Il est cependant un point qui n'a, semble-t-il, pas été remarqué : la grande différence entre ces deux parties. L’avant-chœur est à plan rectangulaire (ce qui est tout à fait normal pour un avant-chœur). Ses murs latéraux sont ornés d'une arcature montée sur des pilastres, lesquels portent des impostes (image 31).

Le chœur quant à lui est semi-circulaire. Et ça, c'est moins normal puisqu 'il est inséré dans un massif carré. Car nous avons vu à Bastanous, Garrané, Saramon, des chevets rectangulaires tant à l'intérieur qu'à l'extérieur.Et d'après les plans ou images du livre Gascogne Romane, ce serait aussi le cas des églises de Mazères, Bostens et Genens.

Les arcades qui portent le cul-de-four de l'abside sont portées par des colonnes cylindriques détachées du mur par l'intermédiaire de chapiteaux et de tailloirs. Nous estimons que ces deux parties du sanctuaire, l'avant-choeur et le chœur, sont le résultat de deux conceptions architecturales différentes et donc qu'elles ont été construites durant des périodes différentes. Des périodes pas forcément très éloignées l'une de l'autre. Mais en architecture, le temps est toujours long. Une génération nouvelle apparue 25 ans après la génération qui la précède ne va pas forcément changer radicalement ce qui a été fait par cette génération. D'autant que parfois, les frais occasionnés n'ont pas encore été remboursés. On peut estimer qu'au moins une cinquantaine d'années sépare les travaux de l’avant-chœur et du chœur Nous pensons que l'intérieur de l’avant-chœur est plus ancien que l'intérieur du chœur Nous parlons bien ici de « l'intérieur du chœur », car de nombreux indices liés au style des sculptures ou au fait que les fenêtres inférieures soient murées, nous font envisager que le chœur semi-circulaire a été construit à l'intérieur du chevet carré plusieurs siècles après le début de construction de celui-ci.


Revenons à l'avant-chœur pour examiner sa corniche ornée de billettes (image 28) et ses impostes sculptées en méplat. On y voit des entrelacs de feuillages difficiles à analyser (image 32), des entrelacs de cordes à trois brins (image 33), un motif de feuilles stylisées (image 34).

Les images sont celles des chapiteaux et tailloirs du chœur.

Images 35 et 36, chapiteau de l'arbre de vie. La représentation en espalier de l'arbre n'est pas commune. Remarquer le tailloir. L'entrelacs qui le décore a tout l'aspect d'un entrelacs dit « carolingien » dans lequel le motif est répétitif. Ici ce n'est pas le cas ; des feuilles interrompent le motif d'une manière aléatoire.

Les images 37, 38 et 39 sont celles de chapiteaux classiques à feuillages. Le motif du tailloir de l'image 38 fait penser à celui de l'imposte de l'image 34.


À partir de l'image 40 jusqu'à l'image 47, tous les chapiteaux ont une forme très particulière : un cube aplati dans la partie supérieure, un tronc de cône inversé dans la partie inférieure. Cette forme qui fait penser à certains chapiteaux arabes se retrouve à Nant (Aveyron), Sant Pere de Rodes (Catalogne) , Santa Maria de Porqueres (Catalogne).

Image 40. Remarquer le surprenant décor. De bas en haut : des arcs entrelacés, une arcade, un entrelacs. Et sur le tailloir, des cercles entrelacés. Nous avons remarqué que l'arcade semblait être associée à une symbolique. Cela semble évident lorsque sous chaque arc est représenté un saint. C'est moins évident quand, comme ici, l'arcade n'abrite aucun élément distinctif. Pourtant il n'est pas rare de rencontrer une sculpture à but religieux (sarcophage, fonts baptismaux), décorée d'une simple arcade sans autre élément distinctif.

Images 41 et 42. C'est le même chapiteau. Et pourtant il n'y a pas continuité des deux faces du chapiteau. Sur l'image 41, la partie supérieure est décorée d'une rangée de feuilles alors que sur l'image 42, on voit des entrelacs.

Images 43, 44 et 45. Ici aussi les trois images sont celles du même chapiteau. À la vue de l'entrelacs de l'image 43, on serait enclin à accuser la maladresse du sculpteur. Pourtant les images 44 et 45 des côtés du chapiteau démentent toute maladresse. Il n'y aurait donc pas maladresse mais intentionnalité du sculpteur.

Images 46 et 47. Là encore, le même chapiteau. Et toujours une discontinuité entre les faces du chapiteau. Sur la face avant, on distingue la scène, devenue pour nous très classique des « oiseaux au canthare ».


Sur l'image 48, on distingue le mur méridional. Ce mur méridional aurait remplacé le mur Sud du collatéral Sud afin d'élargir ce collatéral Sud et de créer ainsi un bâtiment à deux étages pour le prieuré. De quand date ce mur ? Le plan n'est pas précis : « ancien bâtiment du prieuré ». L'abbé Jean Cabanot n'est pas non plus précis :
« au cours du Moyen-Âge ». En ce qui concerne Marcel Durliat, nous lisons ceci : « Celui du midi (il s'agit du mur extérieur), avec sa maçonnerie de moellons et ses deux rangées de fenêtres en forme de meurtrières, est ancien, mais il n'appartenait pas originellement à l'église. On doit y voir la façade de l'ancien prieuré adossé à une nef primitivement unique (hypothèse que nous contestons). Celui du Nord peut dater de la fin du XVI e ou du XVII e siècle, c'est-à-dire des restaurations qui suivirent les guerres de religion. Il fut construit en blocage symétriquement au précédent. ». Le fait que les deux murs Nord et Sud soient symétriques nous fait plutôt envisager une simultanéité des constructions. Le mur Sud, seul mur dont l 'appareil est visible, semble avoir été remanié à plusieurs reprises. Nous pensons que ces collatéraux agrandis ont servi de bâtiments pour le prieuré et peut-être aussi pour les populations laïques locales. Devenus désaffectés vis-à-vis du culte, ces bâtiments n'ont pas été respectés et ont subi des agressions ou des modifications. Et on le constate sur cette image. Les fenêtres-meurtrières des images 50 et 51 ont été sans doute reprises sur un mur antérieur. Il est même possible que la plaque à chrisme de l'image 49 ait servi de linteau (ou de décor de linteau) à une fenêtre meurtrière.

Revenons à la façade Est du chevet. Les images 52 et 53 de la partie haute permettent de repérer des différences d'appareil de maçonnerie. Très probablement ce chevet a été surélevé, peut-être à plusieurs reprises.

La présence d'un sarcophage du Haut-Moyen-Âge (image 54) constitue un autre témoignage de l'ancienneté du site.


Datation envisagée pour l'église Saint-Mamet de Peyrusse-Grande

Nous avons essayé de présenter dans les images de 55 à 60 nos hypothèses sur l'évolution dans la construction de cet édifice. Notons bien qu'il ne s'agit là que d'hypothèses qui doivent être contrôlées. Notons aussi que ces hypothèses sont issues d'une simple visite d'une heure, complétée, il faut le dire, par plus d'une dizaine d'heures passées à analyser les photo prises à cette occasion, ou à compulser la documentation. Par expérience, nous savons que l'étude approfondie d'un édifice exige plusieurs visites car il y a toujours des détails qui ont échappé au premier regard. Notre étude est donc, nous le savons, incomplète. Nous ne pourrons pas cependant l'achever. Nous devons en effet passer à autre chose. Si, vous, ami lecteur, qui avez lu attentivement cette page, estimez que les hypothèses que nous formulons sont acceptables bien qu'elles soient parfois en contradiction avec les opinions d'auteurs aussi célèbres que Jean Cabanot ou Marcel Durliat, sachez que ce n'est pas parce que nous sommes plus intelligents ou plus compétents qu'eux, mais parce que nous avons très largement étendu notre champ d'étude, à la fois dans le temps et dans l'espace. Ainsi des problèmes rencontrés à Peyrusse peuvent trouver leur solution à des milliers de kilomètres de ce monument et pour une période temporelle différente.


Image 55 : le tracé de l'édifice primitif est effectué en traits rouges. Estimation de datation : an 600 avec un écart de 200 ans.

Image 56 : le tracé du transept est effectué en traits verts (Les arcs sont représentés en pointillés. Ces arcs permettent de supporter les murs latéraux transverses). Estimation de datation : an 800 avec un écart de 200 ans.

Image 57 : ajout en traits jaunes de la colonnade de l’avant-chœur et des absidioles. Estimation de datation : an 900 avec un écart de 150 ans.

Image 58 : ajout en traits bleus de l'abside semi-circulaire du chœur. Estimation de datation : an 950 avec un écart de 100 ans.

Image 59 : suppression en traits pointillés rouges des murs extérieurs des collatéraux et leur remplacement en traits marrons. Estimation de datation : an 1350 avec un écart de 150 ans. Remarque : ces murs seront remaniés à plusieurs reprises. Plusieurs possibilités envisagées : troubles du XIVe siècle, guerres de religions, vente de biens nationaux à la Révolution.

Image 60 : en traits roses, aménagements durant la période moderne.



Chargement...