L'église Saint-Pierre de Saramon
Sur l'histoire de Saramon, voici ce que
nous apprend l'abbé Jean Cabanot, auteur du livre Gascogne
Romane de la collection Zodiaque
: «
Au début du IXe siècle, il existait déjà un
monastère à Saramon. Il fut donné en 817 par Louis le
Pieux à l'abbaye de Sorrèze, qui le céda en 904 à Garcia
Sanche le Courbé, comte de Gascogne, et n'en retrouva la
possession qu'en 981. C'est sans doute bien plus tard au
cours du siècle suivant que fut édifiée l'église dont
subsistent encore des éléments assez significatifs.
»
Commentaires sur cette
première partie. La deuxième phrase, « Il
fut donné en 817 ... et n'en retrouva la possession qu'en
981. », est très brève. On la lit en quelques
secondes. Et on n’a pas en général conscience que les
événements cités se sont déroulés en 164 ans. Soit, si on
accepte l'idée d'un renouvellement de génération tous les 25
ans, durant plus de six générations successives. Imaginez
que l'un de vos amis vous raconte une histoire en terminant
par « Cette histoire, c'est mon grand-père qui me l'a
racontée. Il la tenait de son grand-père qui la tenait de
son propre grand-père lequel la tenait de son père qui était
présent au moment des faits. ». Vous trouveriez cela un peu
gros ! Il en est de même pour celle-ci. Car il s'agit bien
d'une seule histoire qui se serait déroulée en (au moins)
164 ans, l'histoire de la possession du prieuré de Saramon.
L'abbé Jean Cabanot ne le dit pas mais, très probablement,
les dates de 817, 904 et 981 sont issues de la lecture de
chartes correctement datées. Il est possible que ces chartes
correctement lues et traduites aient disparu des archives.
D'une façon générale, nous sommes très partagés vis-à-vis
des chartes. D'une part, la plupart d'entre elles n'ont été
consultées qu'en vue de dater un monument. Et dans la
plupart des cas, cette recherche ne mène à rien (c'est le
cas ici : « C'est
sans doute bien plus tard au cours du siècle suivant que
fut édifiée l'église. »). Mais inversement, nous
pensons qu'une charte, correctement étudiée, peut devenir un
document historique important. En fait, cette importance
devrait se déduire de l'existence même de cette charte.
Chacun d'entre nous conserve, parfois à à vie, des documents
« qui peuvent servir », documents que nos héritiers
s'empresseront de faire disparaître, sauf si ..., sauf si ce
document peut se révéler important en prévision d'un litige.
Dans le cas de Saramon, les chartes conduisent à montrer
qu'il y a eu un important litige concernant la possession du
prieuré. Très probablement, ce prieuré était revendiqué par
deux abbayes, dont celle de Sorrèze (on ne connaît pas le
nom de l'autre). Le litige a-t-il duré 164 ans ?
Probablement beaucoup moins. Il a dû y avoir, peu avant l'an
mille, de part et d'autre, une recherche en légitimité en
affirmant, pour les uns, que le prieuré leur a été donné par
le comte de Gascogne en 904 et pour les autres, que ce don a
été effectué par le roi en 817. Nous ignorons si nous avons
bien interprété la situation. Cela ne doit pas nous empêcher
de pousser un peu plus loin la logique. Les termes de «
donner » ou de « céder » ne doivent pas nous induire en
erreur. On ne donne que ce qui vous appartient. Et nous ne
pensons pas qu'à un moment donné, le prieuré de Saramon ait
appartenu au roi de France ou au comte de Gascogne ou même à
l'abbaye de Sorrèze ou sa concurrente. Il semblerait bien en
effet que ni le roi ni le comte n'aient été propriétaires du
prieuré de Saramon. Ils auraient plutôt été selon nous
attributaires de ce bien pour le compte de « l'état
français ». Une telle pratique n'est pas du tout
inenvisageable. Elle existe de nos jours : on appelle cela
la subvention aux associations. En poussant la réflexion
encore un peu plus loin, on constate que cette attribution
concerne un prieuré apparemment « barbare ». Lorsque les
Francs ont entrepris de conquérir l'Aquitaine à la fin du VIe
siècle, ils ont très probablement rencontré des peuples de
cultures et de religions différentes de la leur. Ils ont
essayé d'éradiquer ces pratiques. Les anciennes églises qui
étaient gérées par des populations locales auraient été
confiées, non aux évêques eux aussi locaux, mais à des
abbayes chapeautées par des Francs. Ce que nous écrivons là
ne sont que de simples conjectures émises à cette occasion.
Mais nous devons les garder en mémoire et, si on les
retrouve pour d'autres monuments, par accumulation des
faits, la conjecture deviendra une certitude.
Et justement, en parlant de conjecture, nous en avions faite
une il y a quelques temps. Nous avions conjecturé que, à
chaque fois qu'un édifice était cité antérieurement à l'an
mille, l'historien de l'art qui l'étudiait affirmait sans
justification précise qu'il était postérieur à l'an mille.
C'est le cas ici. Notre conjecture frôle à présent la
certitude.
Poursuivons la lecture du texte de
l'abbé Cabanot : «
Construite en petits moellons avec arases de brique et
angles de moyen appareil, cette bâtisse comportait une nef
unique de près de 10 mètres de largeur prolongée au-delà
d'un transept très débordant par une abside polygonale de
mêmes proportions, puis par une pièce rectangulaire dont
la fonction n'apparaît pas nettement (plan de l'image 3). Au
Nord de l'abside, deux absidioles semi-circulaires
sensiblement égales étaient prises dans un massif
rectangulaire. Au Sud, on n'en voyait qu'une au XIX e
siècle et il n'en ait jamais existé une seconde. La
majeure partie de l'édifice était charpentée, seules les
absidioles qui étaient aussi étroites que celles de
Saint-Mont ou de Larreule étaient voûtées. Leur arc
d'entrée retombait sur des impostes simplement ornées de
palmettes et de pommes de pin qui ont été conservées du
côté Nord (images
8 et 9). Comme
l'ensemble de l'édifice ne devait comporter d'autre décor,
il offrait sans doute un aspect fort sévère qu'aucun
embellissement ne vint atténuer par la suite. En effet,
jusqu'au milieu du siècle dernier (il s'agit du XIXe
siècle),
il ne subit que de rares modifications, telles que
l'ouverture d'une porte d'accès au niveau de la première
absidiole septentrionale et la surélévation des murs de
brique de la salle rectangulaire du chevet, préalablement
renforcée par des contreforts d'angle. La tour ainsi
édifiée à l'extrémité orientale portait le vocable de
Saint Victor, emprunté peut-être à la pièce qui en
constituait la base alors que l'église elle-même était
dédiée à Saint Pierre. Les travaux effectués au siècle
dernier ont changé beaucoup plus profondément le caractère
de l'édifice : l'absidiole méridionale a été alors
remplacée par une sacristie, le chœur surélevé et la nef
flanquée sur toute sa longueur par des chapelles qui ont
presque doublé sa surface. »
Commentaire sur cette
deuxième partie du texte. Très certainement, l'abbé
Jean Cabanot, au moment de la rédaction de son texte,
n'avait pas connaissance de l'existence des colonnes et des
chapiteaux de l'arc triomphal, éléments qui constituent
l'intérêt principal de cette église (images
5, 6, 7, 10, 11, 12, 13, 14, 15). Il est possible
qu'il se trompe lorsqu'il écrit : «
Comme l'ensemble de l'édifice ne devait comporter d'autre
décor, il offrait sans doute un aspect fort sévère
». Nous pensons en effet que beaucoup d'églises préromanes -
ce qui pourrait être le cas de celle-ci - étaient très
décorées. Cependant, il ne s'agissait pas d'un décor sculpté
mais peint (ou de mosaïques). Et pour l'immense majorité des
édifices, ce décor, trop fragile, a disparu.
La dernière remarque que nous pouvons faire sur ce texte est
un aveu, un aveu d'incompréhension ; un aveu, qui, nous le
reconnaissons, est un peu perfide. Qu'est donc ce que nous
ne comprenons pas ? Résumons ce qui est écrit. L'auteur nous
dit qu'initialement, la nef était unique (ce qui signifie
qu'il n'y avait pas de bas-côté) et les vaisseaux
charpentés. Il nous dit aussi que « jusqu'au
milieu du XIX e siècle, l'édifice cité ne subit
que de rares modifications », nommément citées.
Puis, «
les travaux effectués au XIX e siècle ont
changé beaucoup plus profondément le caractère de
l'édifice : ... la nef flanquée sur toute sa longueur par
des chapelles qui ont presque doublé sa surface. ».
Mettons-nous à la place de l'architecte du XIXe
siècle. Il se trouve en présence d'une église à nef unique
et on lui demande de faire des chapelles. Une nef unique,
cela signifie qu'il y a deux murs parallèles au Nord et au
Sud. Que fait l'architecte ? Il réalise une percée de 4
grandes ouvertures dans ce mur, les couronne d'arcs en plein
cintre. Il construit deux autres murs au Nord et au Sud et
finalise les chapelles latérales. Nous trouvons que cet
architecte est complètement stupide : il pouvait fabriquer
ses chapelles en faisant des ouvertures de communication
beaucoup moins grandes. Et différenciées (certaines plus
grandes que d'autres) alors qu'elles sont toutes semblables.
À moins que... à moins que ces grandes arcades aient existé
auparavant et que l'architecte les ait utilisées. Oui mais
dans ce cas, ce sont les paroissiens qui ont été stupides,
parce qu'ils ont vécu pendant plus de 500 ans dans une nef
unique ouverte à tous les vents.
Il y a d'autres choses que nous ne comprenons pas : comment
se fait-il, qu'en plein XIXe siècle, l'architecte
ait construit des voûtes en croisées d'ogives du XVIe
siècle.
Et puis il y a ces fautes de goût, ce mélange des genres :
des arcs en plein cintre typiquement romans (nous dirions
plutôt préromans) et des voûtes gothiques.
On le devine ! L'incompréhension que nous manifestons n'est
qu'apparente. En fait, c'est un appel à une réflexion
nouvelle. Nous devons envisager que cette nef était à
l'origine, non pas unique, mais triple. Et que les piliers
rectangulaires massifs de cette nef étaient ceux qui
portaient le vaisseau principal. En ce qui concerne les murs
extérieurs Nord et Sud qui bordaient les collatéraux, nous
sommes moins certains. Ces murs devaient être alignés avec
ceux des absidioles. Cependant, cet alignement n'est pas
toujours réalisé. En particulier lorsqu'un transept est
construit à l'intérieur d'une nef préexistante, les
absidioles subissent elles aussi des transformations.
Les impostes de l'arc d'entrée d'une
absidiole Nord sont représentées sur les images
8 et 9. Elles
ont un aspect archaïque. Sur la première, des masques
jaillissent d'un décor de billettes. Sur la seconde, une
pomme de pin et une grappe de raisin sont posées sur un
décor d'entrelacs. Nous pensons que ce décor est datable des
environs de l'an mille, peut-être antérieur.
L'image 4 est
celle du fond d'abside, avec au devant, un très beau retable
du XVIIIe siècle en bois doré. On remarque à
l'extrême-droite, au niveau du 2e étage du
retable, une sorte de vitrine. Et juste au-dessus de cette
vitrine, une fissure, arrondie en forme d'arc en direction
du tableau. Et on voit la même fissure, symétriquement, de
l'autre côté du tableau.
La vitrine que l'on distinguait à peine sur l'image
précédente devient plus claire sur l'image
5. Elle contient un chapiteau représenté sur l'image 6. Une autre
vitrine disposée symétriquement contient le chapiteau de l'image 7. Ces deux
chapiteaux sont décorés de palmettes à larges feuilles
entrelacées.
Mais ce n'est pas tout ! Lorsqu'on pénètre dans la tour
Saint Vincent, on découvre l'autre côté du fond d'abside que
l'on vient de voir (image
10). En fait, ce ne sont pas deux chapiteaux qu'il
y a là mais quatre (images
12 et 14). Les deux autres chapiteaux sont eux
aussi décorés de palmettes et d'entrelacs. Les chapiteaux
sont tous différents. Les tailloirs sont eux aussi décorés
mais, paradoxalement, seulement du côté intrados de l'arc.
Nous ne sommes pas certains que celui-ci soit d'origine. On
est surpris par les colonnes, leur finesse, le motif de
cannelures horizontales, les traces de peinture. En ce qui
concerne ces colonnes, tout est nouveau pour nous (images
11 et 13). On remarque enfin que les deux colonnes
sont posées sur des bahuts parallélépipédiques (image
15).
Arrêtons-nous un moment sur ces images. La tour
Saint-Vincent qui constituait une énigme pour Jean Cabanot
n'a plus de mystère. Sa partie inférieure arrivant au moins
au niveau du sommet de l'arc était le chœur carré d'un
édifice de grande ampleur. Les 4 piliers et les 4 chapiteaux
portaient l'arc d'entrée de ce chœur.
Nous avons dit que ces colonnes exceptionnelles étaient pour
nous une découverte. Mais en fait, tout n'est pas nouveau
pour nous. Il en est ainsi des colonnes cylindriques
détachées du mur posées sur un bahut parallélépipédique. On
en trouve à Nant, Saint-Jacques de Béziers, San Pere de
Rodes (Catalogne), Saint-Félix de Bayssan (Béziers). Dans
certains cas, les colonnes et chapiteaux sont, comme ici,
géminés (Nant, San Pere). On trouve aussi des arcs
triomphaux portés par des colonnes détachées des murs (San
Pedro de Balemao/Portugal), San Pedro de la Nave/Castille et
Leon, Saint Martin-des-Puits (Aude). Nous n'avons pas encore
opéré une synthèse sur les édifices présentant ces éléments
caractéristiques, mais d'ores et déjà, nous les relions aux
wisigoths ou à des populations ayant adhéré à l'hérésie
arienne (ou à une survivance de celle-ci à travers des rites
proches du christianisme officiel).
Dernière remarque concernant la datation de ces sculptures.
On n'a pas de chance avec ces chapiteaux. S'ils étaient
exposés dans un musée, objets de l'admiration des visiteurs,
ils seraient étiquetés comme étant du VIIe
siècle. Mais là, ils sont bien en place dans un monument qui
manifestement, n'a pas été détruit par les invasions
barbares et qui, en conséquence, est postérieur à l'an
mille. Ils sont donc du XIe siècle !
Nous terminons notre visite de cette
église par l'examen de quelques détails intéressants.
Il y a d'abord une sculpture représentant une église à plan
en croix (image 16).
Cette sculpture présentée verticalement aurait été utilisée
comme bénitier. Nous pensons qu' à l'origine, ce devait être
un reliquaire.
Le côté Est de la tour Saint-Vincent mérite aussi notre
attention (image 17).
On remarque les diverses traces de surélévation. On remarque
la présence d'une porte surmontée d'un arc en plein cintre (image 18). Cela
signifie que, très probablement, cette tour devait être
partagée en deux. Il devait y avoir un logis à étage,
l'étage supérieur étant éclairé par la fenêtre.
Cette fenêtre est représentée intérieurement sur l'image
19, extérieurement sur l'image
23. On
remarque immédiatement la claustra qui obture cette fenêtre.
Toujours sur l'image 19, on relève la
différence des appareils de pierre, d'abord à partir du bas
de la fenêtre, puis au départ de l'arc portant le
cul-de-four de cette fenêtre. On en relève aussi sur l'image 22 de la façade
Est de la tour Saint-Victor.
On remarque sur l'image 23
que la claustra s'encastre presque parfaitement dans
l'encadrement de la fenêtre. Sauf qu'elle est nettement
moins haute que celle_ci et il reste un espace libre de
forme rectangulaire qui a été comblé par un assemblages
assez informe de matériaux. On retrouve cela côté intérieur
(images 19 et 21).
Notons enfin que la voûte en cul-de-four surmontant la
fenêtre était ornée d'une belle fresque probablement romane
aujourd'hui très dégradée. Quel est le personnage ? Un saint
? Il n'y a pas d'auréole. Cependant il est inscrit dans une
sorte de mandorle.
Les traces d'archaïsme repérables à
l'intérieur de la tour Saint-Vincent nous font envisager une
datation relativement haute.
Datation envisagée
pour la tour Saint-Vincent, ancien chœur de l'église
Saint-Pierre de Saramon : an 800 avec un écart de 150 ans.
Nous estimons cependant que le recollement de cet ancien
chœur avec le chœur actuel est maladroit, ce qui fait
envisager que le chœur actuel est postérieur à l'ancien.
Par contre, les piliers quadrangulaires de la nef pourraient
correspondre au chœur primitif.
Nous envisageons donc la situation suivante : aux alentours
de l'année 800, une église à nef triple est construite. Il
en reste le rez-de-chaussée de la tour Saint-Vincent et les
piliers quadrangulaires de la nef. Puis, en l'an 950 avec un
écart de 150 ans, on décide de construire un transept en
lieu et place d'une travée de nef. Cette transformation
entraîne la construction de nouvelles absides et un
recollement maladroit avec l'ancienne nef. Mais il ne s'agit
là que d'une simple proposition qui doit être soumise à une
étude bien plus rigoureuse du bâti.
Ajout : L'article de
Christophe Balagna sur l'église Saint-Pierre de Saramon
Nous venions juste de terminer la rédaction de cette page et
allions la mettre en ligne quand nous avons pris
connaissance d'une analyse de la même église effectuée
récemment. Nous avons donc repoussé la parution de notre
page en attendant d'avoir au préalable consulté ce document
susceptible de remettre en question une partie de notre
propre analyse. L'article écrit par Christophe Balagna est
paru dans les Actes
de la quatrième journée de l'Archéologie et de l'Histoire
de l'Art de Simorre (2015), édité par la Société
Archéologique, Historique, Littéraire et Scientifique du
Gers où il constitue l'essentiel de la parution.
Nous y avons découvert :
Un texte très intéressant.
Avec tout d'abord un enthousiasme communicatif. C'est là un
aspect que nous n'arrivons pas à transmettre dans nos
comptes-rendus. À trop vouloir faire de notre site un
ouvrage rigoriste, nous négligeons le caractère émotionnel
que nous avons eu en découvrant pour la première fois des
vestiges anciens comme l'arc triomphal de l'église de
Saramon. Le titre qu'il donne à son texte est évocateur : Un
monument majeur de la seconde moitié du XI e
siècle : L'église de Saramon (Gers). Il témoigne de
cet enthousiasme dans la description qu'il fait de la
découverte de cet arc triomphal. Une découverte à laquelle
il a grandement contribué et qui s'est faite
progressivement, étape par étape, avec à chaque fois la
sensation de l'extraordinaire.
De nouveaux renseignements
concernant les restaurations du XIXe
siècle. Lisons cette partie du texte : « L'ancienne
église abbatiale, aujourd'hui paroissiale, présente
désormais un visage qui est le fruit des restaurations du
XIXe siècle. Ces dernières consistent
principalement en l'ajout d'un clocher-porche occidental
et de chapelles latérales construites au Nord et au Sud de
la nef primitive. En effet, jusqu'au milieu du XIXe
siècle environ, l'église de Saramon se composait d'une nef
à vaisseau unique, sans doute charpentée, d'un transept
saillant aux bras charpentés, peut-être inégaux dès
l'origine - celui du Nord donnant sur deux absidioles
orientées, celui du Sud, d'une seule chapelle - et d'une
large et profonde abside polygonale, également charpentée,
terminée par une construction rectangulaire appelée “tour
Saint-Victor”. Au cours des époques médiévales et
modernes, l'église a fait l'objet de quelques
transformations : à la fin du XV esiècle,
l'absidiole intérieure Nord a vu son mur oriental
disparaître au profit d'un beau portail du style gothique
final; plus tard, la façade occidentale de l'église est
précédée d'une construction vaguement carrée disposée côté
Sud. C'est ainsi que l'entrée principale à l'église se
trouve déplacée au Sud et protégée par un porche. Tous ces
éléments apparaissent sur un plan de 1847 qui donne l'état
ancien de l'église avant transformation *(plan
de l'image 24).
[...]
** Dès l'année
1854, on lance toute une série de travaux de restauration
et d'agrandissement : construction de quatre chapelles
latérales, réfection de lambris formant voûtes,
construction d'une façade néoromane, restauration de
l'ancienne tour située au chevet de l'église,
reconstruction de la sacristie ***.
[...] D'autres
travaux ont lieu dans les années 1875-1878. [...] »
Ces observations sont accompagnées des notes suivantes : «
* Archives
Départementales du Gers, Série O, commune de Saramon. Au
moment de cette étude je n'ai pu consulter ce dossier, en
cours de classement. Le plan de 1847 est à droite sur la
planche (image
24).
**A.D.G.,
série V 361. En 1847, l'architecte diocésain réalise un
devis dans lequel il présente un édifice « en délabrement
complet, sans aucun élément valable ».
*** Idem,
le procès-verbal de réception des travaux est signé en
1858. Signalons que la sacristie bénéficia d'aménagements
en 1888. »
Des observations que nous
avions ratées lors de notre visite. Il faut
comprendre que notre visite a duré moins d'une heure, alors
que M. Balagna a eu, durant la découverte de l'arc
triomphal, tout le temps nécessaire pour analyser cet
édifice de fond en comble. Avec des détails parfois
difficiles à découvrir. Ainsi, les impostes et l'arc
triomphal de l'absidiole Sud sont cachés derrière une porte
de placard. Quant aux chapiteaux et à l'arc triomphal de
l'absidiole externe Nord, pour les découvrir, il faut
pénétrer dans cette absidiole et se retourner.
Un texte très intéressant…
Mais...
Mais dont l'auteur n'a pas vu l'absurdité de la situation
qu'il décrit, à savoir : avant le milieu du XIXe
siècle, une nef à vaisseau unique puis construction de
chapelles latérales. Absurdité, que nous exposons dans les
paragraphes ci-dessus commençant par « Mettons-nous
à la place d'un architecte du XIXe siècle...
» et finissant par «
dans ce cas, ce sont
les paroissiens qui ont été stupides, parce qu'ils ont
vécu pendant plus de 500 ans dans une nef unique ouverte
à tous les vents.
». Si on suit l'idée des différents auteurs qui ont
étudié cette église, l'abbé Cabanot et Christophe Balagna,
les architectes du XIXe siècle auraient percé de
grandes arcades dans un mur plein du XIe siècle
afin de faire communiquer la nef unique avec les chapelles
latérales. Qui plus est, Christophe Balagna nous apprend que
la partie supérieure de ces murs du XIe siècle a
été refaite. C'est complètement absurde ! Tout maître
d’œuvre un tant soit peu expérimenté vous apprendra que dans
un tel cas, il est beaucoup moins coûteux et l'ouvrage
obtenu est plus résistant, si on commence par détruire les
murs du XIe siècle, puis on refait des fondations
pour asseoir les piliers et on monte sur ces fondations plus
solides piliers et arcades. Nous avions d'ailleurs envisagé
cette hypothèse (destruction totale des murs latéraux de la
nef unique et reconstruction de murs portés par des piliers
et des arcs) mais nous l'avons rejetée assez vite pour des
questions de cohérence de styles. Selon nous, la seule
possibilité est l'existence d'une nef triple avant 1847.
Mais alors ? Comment se fait-il qu'apparemment, les
documents semblent accréditer l'idée d'une nef unique ? Nous
pensons qu'il faudrait relire ces documents et étudier de
plus près les devis. Il est possible en effet qu'il y ait eu
sur-interprétation des renseignements. Que la « construction
de quatre chapelles latérales » soit en fait
l'aménagement de quatre chapelles latérales à l'intérieur de
collatéraux plus anciens.
Mais une datation soumise
à l'épreuve du doute. Nous aurons l'occasion de
reprendre cette question de datation d'une façon plus
générale dans la page « Conclusions
provisoires sur les monuments du Gers ». Pour le
moment, étudions le cas particulier de Saramon. Voici
quelques phrases extraites du document de M. Balagna, « Un
monument majeur de la seconde moitié du XI e
siècle : l'église de Saramon » : « Il
faut, à mon avis, privilégier l'appartenance au XI e
siècle », « Au
plan architectural, il semble bien que la reconstruction
de l'abbatiale dans la deuxième moitié du XI esiècle...
»., « C'est
bien difficile à dire, sachant qu'il semble bien délicat
de remonter avant le milieu du XI e siècle ».
Ce n' est là qu'une partie des phrases parlant d'une
datation de la seconde moitié du XIe siècle.
Résumons cela :
Les piliers de la nef (images
1 et 2) : seconde moitié du XIe siècle.
Les chapiteaux et colonnes de l'arc triomphal de l'abside
principale (images 4, 6, 7
et de 10 à 15) : seconde moitié du XIe
siècle.
Les impostes de l'arc triomphal de l'absidiole interne Nord
(images 8 et 9) :
seconde moitié du XIe siècle.
Les chapiteaux de l'arc triomphal de l'absidiole externe
Nord (non représentés ici) : seconde moitié du XIe
siècle.
Les impostes de l'arc triomphal de l'absidiole Sud (non
représentés ici) : seconde moitié du XIe siècle.
Une fenêtre décorée d'une fresque romane (images
19 et 20) : seconde moitié du XIe
siècle.
Nous constatons que :
Les piliers de la nef sont dépourvus d'impostes soutenant
les arcs.
Les chapiteaux de l'arc triomphal de l'abside principale
sont de forme trapézoïdale, portés par des colonnes et à
décor « barbare ».
Les impostes de l'arc triomphal de l'absidiole interne Nord
sont de forme et d'épaisseur comparable à des tailloirs.
Les chapiteaux de l'arc triomphal de l'absidiole externe
Nord sont de forme trapézoïdale, non pourvus de tailloirs,
non portés par des colonnes, à décor classique a priori non
« barbare » (fruits et motifs floraux).
Les impostes de l'arc triomphal de l'absidiole Sud : assez
mutilées, elle s'apparentent à celles de l'absidiole
symétrique. Le décor de l'une (une baguette torsadée sur des
rangées de billettes) fait penser à celui de l'image
8. Elle semble cependant d'épaisseur moindre.
Voilà donc 5 formes de chapiteaux dont 4 au moins de styles
nettement différents. C'est un peu comme si, sur la façade
d'une maison, il y avait une fenêtre à baies en plein cintre
géminées, une autre surmontée d'arcs brisés lancéolés, une
autre à meneaux, une dernière large et rectangulaire. En
présence d'une telle maison, on se dit
qu'elle n'a pas été construite en 50 ans. Selon nous, il en
est de même pour cette église : la nef, les absidioles Sud
et interne Nord, l'absidiole externe Nord et l'arc triomphal
de l'abside principale, n'ont pu être construits dans un
intervalle de 50 ans.
En résumé, ce texte de M. Balagna ne change en rien nos
conclusions en matière de datation.