Conclusions provisoires sur les monuments du Gers
Jusqu'à une date récente, nous n'avions
que très peu abordé l'étude des monuments du département du
Gers, département que nous n'avions que très peu visité. La
rareté de monuments préromans dans le Nord du département,
voisin de Haute-Garonne, nous avait fait envisager une
rareté analogue pour l'ensemble de la Gascogne et les images
des ouvrages de la collection Zodiaque
:
Pyrénées romanes, Gascogne
romane et Saintonge
romane nous avaient que peu inspirés. Aussi, la
découverte des églises de Bastanous,
Belloc-Saint-Clamens,
Garrané, Peyrusse-Grande,
Saramon et Vicnau
a constitué une vraie surprise. Pas seulement par l'ajour de
monuments à une liste déjà longue sur notre site (liste
consultable via le lien « Index des monuments »
du menu « Monuments
»). Mais aussi pour le caractère nouveau, et semble-t-il,
spécifique à cette région de Gascogne de certains éléments
caractéristiques en architecture ou en décor.
Nous en avons identifié deux.
1. La rupture de
continuité dans un décor répétitif
Nous connaissons tous, le plus souvent pour en avoir déposé
sur les murs de nos pièces les tapisseries en papier. Ces
tapisseries sont formées de lés imprimés d'une décoration
répétitive. Si toutefois à un endroit donné, le décor est
interrompu pour être remplacé pas un autre, on en déduit
aussitôt que le peintre a mal fait ses calculs ou qu'il a
utilisé des restes invendus. On en voit par exemple dans les
corniches de toits des temples romains. Et aussi dans de
nombreuses sculptures d'édifices romans ou préromans ; sur
des corniches, des impostes, des tailloirs de chapiteaux.
Pour les édifices que nous avions rencontrés auparavant, il
n'y avait pas, sauf dans le cas de dégradations ou de
travaux ultérieurs, rupture de continuité du décor.
Et nous n'avons pas été étonnés de retrouver ce décor
répétitif non modifié sur la cuve baptismale de l'église de
Bastanous (image 1).
Par contre, nous avons été surpris de voir que sur une
imposte de la même église, le décor répétitif fait de traits
géométriques situé à gauche, n'était pas intégralement
reproduit à droite (image
2). Et ce n'était pas là le seul exemple. Nous
avons retrouvé des ruptures de décor répétitif dans
plusieurs églises différentes du Gers. Quelle en pourrait
être la raison ?
Écartons d'abord une idée qui pourrait nous venir à l'esprit
: la créativité de l'artiste. L'artiste a eu envie de créer
un nouveau décor, de laisser libre cours à son imagination.
Nous ne pensons pas que ce soit le cas. Le sculpteur d'un
décor répétitif n'est pas un artiste mais un artisan.
Nous voyons deux raisons (mais il est possible qu'il y en
ait d'autres). Ces deux raisons sont selon nous liées à
l'ancien nom de la Gascogne, la « Novempopulanie », la
région « aux neufs peuples », si tant est qu'il y a bien eu
neufs nations qui peuplaient cette région. Et à coup sûr, il
a dû y avoir durant les dix siècles de durée du premier
millénaire, de tels déplacements de populations avec
apparitions de nouveaux peuples et disparitions d'anciens
que les équilibres régionaux ont été probablement fortement
modifiés. Durant les premiers siècles du premier millénaire,
trois « peuples » au moins sont présents : les peuples
originaires du lieu (en fait très probablement un ensemble
de peuples d'identités différentes, résidant souvent dans
des vallées différentes, réunis sous une seule étiquette :
les Vascons), les Celtes, les Latins (gallo-romains). Plus
tard, d'autres peuples viennent s'ajouter : les Wisigoths,
mais sans doute aussi, dans une moindre mesure les
Alains, les Burgondes, les Suèves et les Vandales. Plus tard
encore, dans la deuxième moitié du VIe siècle,
apparaissent les Francs. Ces peuples pouvaient coexister en
un même lieu, parfois dans des quartiers séparés, poreux,
tout comme il y a dans nos villes un « quartier chinois »,
ou un « quartier gitan ».
Lorsque plusieurs peuples vivent en un même lieu, on peut
essayer de les rassembler, de les faire coexister. C'est ce
qui s'est peut-être passé en ce qui concerne l'imposte de l'image 3 (au décor de
billettes d'inspiration latine, on ajoute les têtes des
cultes celtiques) et celle, placée en regard, de l'image
4 (au décor de palmettes à larges feuilles
d'inspiration barbare (Wisigoths?) on ajoute les grappes de
raisin ou pommes de pin de tradition romaine).
Mais il peut aussi exister une opposition entre les peuples.
Ainsi, pour l'image 5,
le sculpteur de ce chapiteau a montré qu'il était capable de
produire un entrelacs répétitif d'inspiration franque du
VIIIe siècle (nous préférons l'adjectif « franque
» à « carolingienne » car ce dernier pourrait induire l'idée
qu'il existait un peuple
« carolingien », ce qui n'est pas le cas). Mais sur l'image 6 du même
chapiteau vu de face, il montre nettement qu'il se détache
d'une culture qui lui était peut-être imposée. Ce faisant,
d'artisan qu'il était, il devient un véritable artiste.
2.
Deuxième surprise : les églises à chevet rectangulaire
En fait, ce n'est pas tout à fait une vraie surprise. Cela
fait même un moment que nous les connaissons grâce aux
études effectuées par l 'abbé Joseph Giry qui en a dénombré
près d'une centaine dans le seul département de l'Hérault.
Mais il ne s'agit que de petites chapelles rurales.
Nous avons identifié des chevets carrés sur des églises de
taille plus importante à Saint-Just de Valcabrère
(Haute-Garonne) et Saint-Lizier (Ariège).
Mais la vraie surprise, nous l'avons eue en visitant Saramon
et Peyrusse-Grande, où nous avons trouvé des chevets de
grandes dimensions. Non seulement en surface de base mais
aussi en hauteur. Et c'est peut-être la hauteur qui est la
plus surprenante. En admettant même que tous ces chevets
aient été initialement de faible hauteur (c'est-à-dire une
hauteur inférieure à celle de la nef voisine, comme c'est le
cas pour tous les chevets du Bas-Languedoc), on peut se
demander pour quelles raisons tous ces chevets ont été
surélevés par la suite. Car on retrouve des chevets de
grande hauteur à Bastanous et à Garrané.
On a là un modèle tout à fait nouveau pour nous. En
existe-t-il d'autres ?
Dans un livre intitulé Églises
Romanes du Gers, réédition publiée par «
l'Association des Amis des Églises Anciennes du Gers », Paul
Mesplé a dressé les plans de 90 églises dont 35 sont à
chevet rectangulaires et il a effectué un classement de ces
églises.
Il distingue les églises à plan rectangulaire (9 églises
dont Bastanous), celles à plans à deux rectangles, le plus
étroit étant celui du chœur (18 églises), celles à deux
rectangles incertains (3 églises), celles à abside courbe
prise dans des murs rectangulaires (4 églises dont
Peyrusse-Grande et Saramon).
Il ajoute 26 églises aux 35 précédentes dont il donne le
plan : 21 à plan rectangulaire, 5 à plan à deux rectangles.
Soit en tout 61 églises à chevet extérieur plat. Nous ne
nous attendions pas à un tel nombre. En ce qui concerne les
chevets surélevés, M. Mesplé cite, outre Peyrusse-Grande et
Saramon, Coutens.
Grâce au livre Gascogne
Romane, nous avons pu identifier quelques églises à
chevet plat dont certaines sont déjà citées par Mesplé. Ce
sont : Aignan, Genens et Saint-Mont.
D'autres églises citées dans le même livre sont dans le
département des Pyrénées-Atlantiques, mais proches du Gers :
Mazères, Saint-Mont, Madiran.
Notons aussi dans le département des Landes, à proximité de
Mont-de-Marsan, les églises de Bostens, Retjons, Roquefort,
Sarbazan, Saint-Pierre du-Mont. Ou un peu plus loin près de
Saint-Paul-lès-Dax, les églises de Pouillon et
éventuellement Cagnotte.
Marcel Durliat signale d'étroites correspondances avec des
édifices nettement plus éloignés, situés en Saintonge à
Bougneau, Saint-Thomas de Conas, Sémillac. Nous y ajoutons
Consac (pour les chapiteaux).
Comme on le voit, l'étude des monuments de Gascogne qui
semblait devoir s'arrêter rapidement, a rebondi grâce à la
découverte de ces 6 églises, toutes susceptibles de remonter
au premier millénaire. Et on peut espérer qu'il ne s'agit là
que d'un début.
Ajout de dernière minute concernant les estimations de datation
Nous venions tout juste de terminer la rédaction de ces pages décrivant 6 monuments du Gers lorsque nous avons reçu coup sur coup la description de l'église de Sarramon par Christophe Balagna et celle du château du Garrané par Catherine Viers. La lecture de ces deux documents nous a obligé à modifier quelque peu les pages concernant ces monuments sans pour autant changer notablement nos estimations. En fait, nous avons été très surpris par ce qui nous était raconté. Nous avions, et ce tout particulièrement dans la page concernant Peyrusse-Grande, émis des critiques sur les analyses faites par l'abbé Jean Cabanot et Marcel Durliat. Mais nous pensions que, depuis cette période, la recherche avait évolué et que les erreurs ou incertitudes de ces auteurs (du moins celles que nous avions dénoncées) avaient été corrigées. Or il semble bien que rien n'ait été changé. Lisons des extraits du texte de M. Balagna : « La question fondamentale qui se pose est : quelle est l'origine de cette construction (la tour Saint Victor) si originale par sa situation à l'arrière de l'abside. La forme rectangulaire de la chapelle rappelle, nous l'avons signalé plus haut, les constructions préromanes, notamment hispaniques. En effet, dans l'architecture wisigothique, mais aussi dans les arts asturien ou mozarabe, les chapelles carrées ou rectangulaires, à fond plat, sont largement utilisées et on trouve souvent des espaces en saillie sur le reste de la construction, comme à Santa Comba de Bande, San Pedro de la Nave, à Santa Cristina de Lena. [...] Ces exemples sont cependant trop éloignés dans le temps et dans l'espace pour présenter un véritable intérêt. [...] ». Et un peu plus loin dans le paragraphe de conclusion de son ouvrage, des arguments développés en faveur d'une datation de la deuxième moitrié du XIe siècle : « Tout d'abord l'assurance que les parties les plus anciennes de l'église remontent bien au XI esiècle ... De toute façon, on ne peut pas envisager une date de construction après le XI e siècle ... De plus l'édifice présente de nombreuses similitudes avec d'autres monuments de la seconde moitié du XI e siècle comme les anciennes églises monastiques de Larreule, de Maubourguet et de Peyrusse-Grande dont la datation générale n'est plus aujourd'hui remise en question. Enfin, et c'est un argument de poids, l'église romane de Saramon paraît encore très proche de solutions préromanes dont les monuments religieux du Haut Moyen-Âge dans le Nord de l'Espagne sont des témoins privilégiés. ».
Commentaires sur ces extraits de textes. Nous retrouvons dans ces extraits de textes des dérives constatées en d'autres occasions.
Un raisonnement répétitif, sorte de méthode Coué : à force de répéter que cette église date de la seconde moitié du XIe siècle, on finira par y croire et le faire croire.
Un raisonnement qui tourne en rond, en forme de « serpent qui se mord la queue ». L'église de Saramon est de la seconde moitié du XIe siècle parce que l'église de Peyrusse-Grande est de la seconde moitié du XIe siècle. Et comment a-t-on pu démontrer que l'église de Peyrusse-Grande est de la seconde moitié du XIe siècle ? Parce que l'église de XXX est de la seconde moitié du XIe siècle. Et comment a-t-on pu démontrer que ... ? Et au bout du compte, on arrive à la réponse : parce que l'église de Saramon est de la seconde moitié du XIe siècle ! Nous n'avon bien sûr pas cherché à remonter ce raisonnement. Nous nous sommes seulement arrêtés à Peyrusse-Grande, qui selon nous, est antérieure à l'an mille.
Un raisonnement qui évacue les problèmes. M. Balagna a fort heureusement constaté les fortes ressemblances de certaines parties de Saramon avec « les constructions préromanes, notamment hispaniques ... l'architecture wisigothique,... les arts asturien ou mozarabe ... » mais il écarte d'un trait les conclusions qu'il pourrait en tirer : « Ces exemples sont cependant trop éloignés dans le temps et dans l'espace pour présenter un véritable intérêt... ». Des exemples, nous en avons pourtant trouvé plus proches dans l'espace et aussi dans le temps, mais à condition de revoir la datation du XIe siècle.
En ce qui concerne l'étude faite par Catherine Viers, nous constatons le même type de dérive, le refus d'accepter qu'un édifice puisse être antérieur à l'an mille et ce alors que beaucoup d'arguments sont en faveur d'une telle datation.