La chapelle Saint-Clamens de Belloc-Saint-Clamens
Bien que n'ayant pas eu l'occasion de la
visiter, nous avons rédigé, en septembre 2019, une brève
notice sur cette église à partir d'images extraites
d'Internet. Voici ce que nous avions écrit :
« Nous
n'avons que peu de choses sur cette église que nous
n'avons pas visitée. Les images sont issues d'Internet.
Il s'agit d'une église à nef unique. Cette nef est
probablement charpentée. La nef est prolongée par une
abside, elle aussi unique, voûtée en cul-de-four. Trois
fenêtres situées en hauteur éclairent cette abside. Les
ouvertures de ces fenêtres sont encadrées par des
colonnettes, tant à l'extérieur qu'à l'extérieur. Tous ces
détails sont caractéristiques d'un art roman de deuxième
période (an 1125 avec un écart de 75 ans). L'abside
pourrait donc dater de la même période. Cela ne
permettrait pas pour autant de dater l'ensemble de
l'église de cette période. On sait en effet que, dans de
nombreux cas, des parties d'une église peuvent être
entièrement refaites. Et ce phénomène de
destruction-reconstruction affecte principalement les
sanctuaires, objets de tous les soins. En conséquence, les
nefs sont très souvent plus anciennes que les chœurs.
Cela pourrait être le cas à l'église Saint-Clamens. En
effet, l'église serait installée sur un cimetière de
l'antiquité tardive. En tout cas, un très beau sarcophage
antique a été réemployé comme autel principal. Le
couvercle et la cuve de ce sarcophage semblent issus de
deux marbres différents. Ce qui pourrait signifier que les
deux éléments ne sont pas issus d'un seul sarcophage. Il
est manifeste que le décor des deux pièces, cuve et
couvercle, est rempli de symboles. Lesquels ? Il nous est
difficile de le savoir. Nous avons cependant une idée
concernant la scène du couvercle. Deux enfants dotés de
petites ailes jouent à faire rouler une roue à l'aide d'un
bâton. Le symbole est relativement simple. Les cercles
représentent la trajectoire du soleil autour de la terre
(selon les vues pré-coperniciennes). Mais ce soleil, il
faut le faire tourner : c'est le rôle des angelots. Et la
marche du soleil, qui meurt chaque soir et qui renaît
chaque matin, est le symbole de l'immortalité, gravée ici
sur le dernier refuge du défunt.
Datation du sarcophage : an 250 avec un écart supérieur à
100 ans.
Concernant l'église, nous ne pouvons nous prononcer sur
une datation. »
Nous avons eu la possibilité de visiter cette église en juin
2021. Comme il arrive fréquemment, une visite un peu
prolongée permet de remettre en question des observations
antérieures.
Mais avant la description de cette
visite, consultons la notice consacrée à cette église dans
l'ouvrage écrit par Jean Cabanot, Gascogne
Romane, de la Collection Zodiaque.
En commençant par examiner le plan de l'image
1, extrait
de cet ouvrage. Il s'agit là d'un plan établi avec
précision. Nous aurions certainement mis beaucoup plus de
temps à l'élaborer que celui que nous avons consacré à notre
visite. Mais … un plan où l'on retrouve tous les poncifs que
nous ne cessons de critiquer. Les légendes de ce plan sont
les suivantes ; le tracé de murs en noir : XIe
siècle ; en hachures : XIe siècle, 2e
période ; en blanc : moderne. Selon nous, la datation de cet
édifice est le résultat du raisonnement suivant tout à fait
logique : cette église est romane (voir sur les photos les
arcs en plein cintre) ; donc elle date du XIe ou
du XIIe siècle (lire sur le dictionnaire Petit
Larousse la définition de l'art roman : « se
dit de l'art qui s'est épanoui en Europe aux XI e
ou XII e siècles ». Et de toute façon
les églises du IVe, Ve, VIe,
VIIe, VIIIe, IXe et Xe
siècle, il n'y en a pas, les méchants barbares les ont
toutes détruites ! Par ailleurs, on repère dans cette église
des traces d'archaïsme (voir les photos). Donc l'église est
du XIe siècle. Mais de plus, on constate sur l'image 2 que l'avant et
l'arrière sont deux parties bien différentes. Il y a donc eu
deux périodes de travaux. Et logiquement, c'est le chœur qui
a été construit en premier. D'où les légendes du plan.
Il nous semble qu'un tel système de datation, chacun peut le
réaliser pour son propre compte ... et dans son fauteuil.
Cela peut impressionner la galerie mais cela risque d'être
très éloigné de la réalité. En tout cas, en relisant ce que
nous avions précédemment écrit sur cette église, sans
l'avoir visitée et depuis notre fauteuil, « Tous
ces détails (en ce qui concerne le chœur) sont
caractéristiques d'un art roman de deuxième période (an
1125 avec un écart de 75 ans). L'abside pourrait donc
dater de la même période. Cela ne permettrait pas pour
autant de dater l'ensemble de l'église de cette période.
On sait en effet que, dans de nombreux cas, des parties
d'une église peuvent être entièrement refaites. Et ce
phénomène de destruction-reconstruction affecte
principalement les sanctuaires, objets de tous les soins.
En conséquence, les nefs sont très souvent plus anciennes
que les chœurs. », nous réalisons que notre analyse
était fort différente, et sans doute, comme nous le verrons
plus loin, plus proche de la vérité.
Dans sa notice, Jean Cabanot ne reprend pas cette datation
seulement suggérée par le plan. Inversement, il donne
quelques précisions sur l'appareil des murs :
« L'appareil
des parties anciennes est fort différent de celui que l'on
observe d'ordinaire dans la région au XI e
siècle : les petits moellons plus ou moins réguliers que
l'on trouvait encore à Larreule ont fait place ici à un
appareil soigné d'assez grandes dimensions qui comporte de
nombreux blocs plus hauts que larges qui alternent parfois
avec des lits plus étroits. Faute de tout élément de
comparaison, il est difficile d'expliquer l'origine de
tels procédés. [...] ». L'image
10 du mur Sud de la nef permet de comprendre ces
explications. En effet, on observe sur cette image, de bas
en haut, un lit d'une rangée de blocs quadrangulaires en
gros appareil. Puis un lit de trois rangées de moellons en
appareil moyen. Un lit de quatre rangées de blocs
quadrangulaires en gros appareil ; et enfin, un lit de six
rangées de moellons en appareil moyen (les rangées les plus
hautes sont moins régulières). Cette disposition en
alternance de lits de pierre est effectivement inusitée.
Nous avons déjà rencontré l'alternance de pierres et de
briques. Mais l'alternance de blocs de même nature et de
dimensions différentes est nouvelle pour nous. Cette
alternance est-elle issue d'une technique architecturale
volontaire ? Ou ces lits de pierre sont-ils le résultat de
plusieurs périodes de travaux ? En tout cas, on constate que
dans la rangée inférieure, en au moins deux endroits, un
bloc très effilé est placé entre deux blocs plus importants.
On songe à des ouvertures de type meurtrière qui auraient
été obturées par une pierre plus étroite.
Poursuivons notre lecture du texte de
M. Cabanot : « Il
en va tout autrement, semble-t-il, des dispositions assez
étranges adoptées pour les fenêtres; en effet, si leur arc
appareillé repose très normalement à l'intérieur sur des
colonnes et des chapiteaux d'ailleurs dépourvus de base et
de tailloir (images
19, 20 et suivantes),
à l'extérieur, il retombe exactement à la verticale du
jambage; des colonnes et des chapiteaux sont pourtant
encore appliqués contre ces jambages et même reliés entre
eux par un tableau prismatique qui fait office de tailloir
mais ils ne supportent rien (images
3, 5 et 8).
On a vu dans cette incohérence la preuve d'un remploi
d'éléments dans une fenêtre conçue pour n'en point
comporter, mais il est probable qu'elle s'explique plutôt
par la difficulté éprouvée par un maître d’œuvre
traditionnel pour organiser des éléments pourtant bien
banals. [...] »
Petit commentaire sur la disposition révélée par les
images 3, 5 et 8 (caractère « outrepassé » des arcs
qui surmontent chacune des fenêtres). Ce n'est pas la
première fois que nous rencontrons ce type d'anomalie, bien
que dans le cas présent c'est plus flagrant : il n'y a rien
au-dessus des chapiteaux alors qu'il devrait y avoir quelque
chose. Et de fait, en de nombreux endroits, nous avons vu
des chapiteaux qui portaient quelque chose. Ce « quelque
chose » pouvait être un arc (généralement de forme torique).
Mais ce pouvait être aussi un linteau ou un tympan en forme
de demi-disque. L'idée que nous proposons est que, pour
chacune des fenêtres de cet édifice, ce
« quelque chose », soit n'a jamais été placé, soit a
disparu, été volé ou détruit. Notons que cette dernière
explication n'engage pas la responsabilité du maître d’œuvre
comme le fait M. Cabanot en écrivant : « la
difficulté éprouvée par un maître d’œuvre traditionnel
pour organiser des éléments pourtant bien banals.
[...] ». Les historiens de l'art ont trop souvent tendance à
expliquer une anomalie de l’œuvre par la maladresse de
l'artiste qui l'a conçue. On a même pour cela une expression
récurrente : un « repentir ».
Cette anomalie visible sur les trois fenêtres ne doit pas
occulter ce qui nous semble plus important encore : en
arrière de chacune des fenêtres, on découvre trois autres
fenêtres. Ceci est particulièrement visible sur les
images 3, 4, 5, 8 et 9. On y voit en arrière-plan
de grandes plaques, semble-t-il rectangulaires percées d'une
ouverture à forme rectangulaire à sommet semi-circulaire.
Ces plaques sont elles monolithes ? Seul un examen détaillé
permettrait de conclure. Il semblerait que ces plaques et le
mur qui les porte aient été recouverts par le mur portant
colonnes et chapiteaux. C'est particulièrement visible sur
l'image 8 où les
deux murs apparaissent détachés l'un de l'autre. Et sur l'image 9,
on distingue sur la plaque du fond deux petits
liserés qui soulignent le demi-cercle. Ces éléments
permettent d'envisager que le mur portant les colonnes et
les chapiteaux (pouvant dater du XIIe siècle) a
été superposé à un mur antérieur portant les plaques percées
faisant office de fenêtres. Les chapiteaux des images
4 , 6, 7 et 9 sont ornés d'entrelacs et de
palmettes qui développent des thèmes archaïques. Ils peuvent
être de remploi.
Les chapiteaux des images
21 à 25 développent les mêmes thèmes mais nous
semblent plus anciens encore. Plus particulièrement celui,
très original, de l'image
25, qui rassemble dans une même scène des motifs
géométriques (zigzags, arcades) et une sorte de feuillage
au-dessus d'un astragale cordé.
Nous avons eu l'occasion au cours de
cette visite d'admirer le très beau sarcophage de marbre qui
constitue le fleuron de cette église. Nous ne sommes pas
certains que les deux pièces de ce sarcophage, la cuve et le
couvercle, proviennent d'un même ensemble ; les marbres sont
différents. Il est fort probable que ce sarcophage antique a
été trouvé sur place, le site ayant été occupé par une villa
romaine.
Sur le couvercle du sarcophage, quatre angelots sont
représentés jouant à faire rouler un cerceau avec un bâton.
Selon un commentaire laissé sur place (que nous n'avons
malheureusement pas songé à photographier dans son
ensemble), trois angelots représenteraient les âges de la
vie : l'enfance, la maturité, la vieillesse. Nous en
déduisons que le quatrième pourrait représenter la vie après
la mort. Cette interprétation n'est pas incompatible avec
celle que nous avons donnée au début. Elle serait même
plutôt complémentaire. Le cerceau représenterait le cosmos
contenant le soleil, la lune et les étoiles. Les quatre
angelots seraient les forces surnaturelles qui font tourner
le cosmos. D'ailleurs, dans d'autres représentations
sculptées, les angelots conduisent des quadriges symboles de
chars solaires. Ces angelots organisent le macrocosme. Ce
sont eux qui règlent les quatre temps de la journée (matin,
midi, soir, nuit), les quatre périodes de l'année
(printemps, été, automne, hiver). Et ils sont censés aussi
organiser le microcosme, et, dans ce microcosme, les quatre
temps de la vie humaine, l'enfance : l'âge adulte, la
vieillesse et la vie après la mort (la « nuit » de la mort).
Pourquoi ces éléments moteurs du cosmos sont-ils représentés
par des enfants en bas-âge ? Nous pensons que c'était une
question de culture : pour les romains, la vie ne commençait
pas à la sortie du ventre de la mère mais beaucoup plus
tard, lorsque l'enfant commençait à marcher et à parler.
Sur la face avant de la cuve du sarcophage, sont représentés
six personnages encadrant le portrait du défunt; un seul de
ces personnages est vêtu d'une tunique, les autres étant
nus. Ces personnages ont des traits poupins et des corps
d'adultes. Ils ne portent pas d’ailes, à la différence avec
les angelots du couvercle. Deux élèvent le portrait du
défunt soutenu par deux personnages plus petits,
probablement des humains. Les quatre autres personnages
portent des corbeilles de fruits (images
15 et 16). Sur les petits côtés de cette cuve, on
retrouve des angelots analogues à ceux du couvercle (images
17 et 18). Ils récoltent le fruit de la vigne
connue comme étant un arbre de Vie.
Même si couvercle et cuve n'ont pas fait partie d'un même
ensemble, ils appartiennent à la même culture. Quelle est la
religion en rapport avec cette culture ? Probablement une
religion apportée par les romains (typiquement romaine ? Ou
importée d'Asie (cultes de Cybèle ? de Mithra ? de Sol
Invictus ? D'Isis ?) ?
Nous avons ajouté deux images supplémentaires :
• une fresque du XIIIe siècle représentant une
crucifixion (image 26).
• une cuve baptismale octogonale du XIVe siècle
sur laquelle sont sculptées, sur chacune des faces, huit
têtes humaines sous des arcs trilobés. Nous notons la
persistance en plein Moyen-Âge de formes symboliques
héritées des celtes (image
27).
Datation
envisagée pour la chapelle Saint-Clamens de
Belloc-Saint-Clamens : an 850 avec un écart de 200 ans.
Remarque :
cette datation annule la précédente (1125 avec un écart de
75 ans) effectuée à la seule vue des fenêtres encadrées de
colonnettes et de chapiteaux. Nous venons de voir que le mur
portant ces fenêtres recouvrait probablement un mur
antérieur.
Petit ajout au texte précédent
Après avoir consulté un petit livret sur cette chapelle, nous ajoutons les précisions suivantes :
Le cippe (image 11) : « Sa hauteur est de 1,5m, son dé a une largeur de 0,6m environ, son épaisseur est de 0, 49m. Une patère -sorte de soucoupe- et un vase destiné aux sacrifices sont sculptés sur les faces de gauche et de droite du cippe... Le couronnement comporte deux roses à quatre pétales. Un large réservoir de 10cm de profondeur sur 13cm de diamètre y est creusé. Il était destiné à brûler de l'encens et des parfums devant les Dieux mânes du personnage gallo-romain enseveli dans le tombeau. ». D'après l'inscription sur la face avant, ce personnage s'appelait Caïus, Antistius Arullianus.
Le sarcophage. Il serait daté du IIIe ou du IVe siècle. Concernant la cuve, nous ajoutons les précisions suivantes : Le clipeus, cadre circulaire contenant l'image du défunt, est « soulevé par deux Amours représentés en miniature et tenu, à droite comme à gauche, par deux génies. Leurs têtes se détournent de l'imago ... ». Les quatre autre génies disposés de part et d'autre de l'image centrale représenteraient les saisons. « … Ces figures sont identifiables par leurs attribut. À gauche, le Printemps tient dans sa main droite un objet mutilé. Est-ce une branche en fleurs ou un flambeau ? Il porte une corbeille de fleurs ou de fruits. L'animal à ses pieds pourrait être un chien. La figure de l'Été a pour attributs une faucille, une corbeille de fruits, un bélier et une gerbe de blé. Une corbeille de fruits ou de fleurs ou contenant deux canards, une branche sèche bifurquée et un sanglier constituent les attributs de l'Hiver (génie à la tunique). Enfin la figure de l'Automne tient un rameau d'olivier ou du houx et porte une corbeille de fruits ou de fleurs. Cette fois l'animal représenté est une biche. ». Il est possible que le couvercle et la cuve ne proviennent pas d'un même ensemble. Cependant, il est indéniable qu'ils relèvent d'une même pensée : on retrouve des amours ailés dans l'un comme dans l'autre. Mais aussi la même conception cyclique : sur le couvercle, de gauche à droite, le cycle de la vie : l'enfance ou la jeunesse, l'âge mur, la vieillesse et la mort. Sur la cuve, et toujours de gauche à droite, le cycle des saisons : le Printemps, l'Été, l'Automme. Les sculpteurs n'ont pas élaboré ces images pour le plaisir, par un quelconque génie artistique ou une propension à la pédophilie. Il y a là un sens symbolique lié à des croyances religieuses en rapport avec la mort. Dans le cas présent, le rapport avec les saisons nous fait penser à une croyance en la métempsychose, croyance selon laquelle, lorsqu'un individu meurt, il se régénère en quelqu'un d'autre.