Les deux autruches
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Il y a un peu plus d’un mois, nous avons reçu sur la page de
contacts de notre site un courriel d’un de nos lecteurs,
André Waller, habitant en Alsace. Ce message concernait un
fragment de bas-relief représentant deux oiseaux, image
30 de la page de ce site : La
cathédrale de la Nativité-de-Marie de Vence
(Alpes-Maritimes).
Nous n’avions pas su interpréter interpréter cette image
énigmatique (images 1 et
2). Voici le contenu du message de André Waller :
« Il y a de nombreuses
années, j’ai photographié ce fragment qui m’avait dit
quelque chose... je propose d’y voir “l’autruche qui
délivra son poussin d’un vase de verre par le sang d’un
vermisseau...”, préfiguration de la délivrance apportée
par le Christ descendu aux enfers. Voir à ce sujet Louis
Charbonneau-Lassy, le Bestiaire du Christ, 2006, p. 839,
ainsi que diverses versions du Speculum humanae
salvationis, chap. 28.
Le ver, image du Christ (Psaume 22 (21) v.7) est bien
visible dans sa double contorsion, à gauche du grand
oiseau. Ce Psaume est celui que prie Jésus au moment de
son agonie sur la croix. Le sang qui coule est “efficace”
puisqu’il ouvre le domaine de la mort, comme il ouvre les
yeux de Longin, le porte- lance.
>cf aussi Réau Iconographie I,1 p86. En allemand, le
“Lexikon der christlichen Ikonographie, l’article
“Strauss” (autruche). Ces propositions d’interprétation ne
sont bien sûr que des hypothèses. J’ignore de quand date
ce fragment, Le Speculum humanae salvationis a été élaboré
au XIIIe siècle, mais l’exégèse typologique est
aussi ancienne que les évangiles !
Je suis curieux de connaitre vos réactions à mes propos.
»
Nous avons répondu à Monsieur Waller que cette explication
nous convenait parfaitement. Il s’en est suivi un échange
épistolaire. Monsieur Waller nous a fait parvenir un
volumineux dossier dont nous donnons ici quelques extraits.
Et en particulier les images de cette page.
Voici donc certains extraits des
documents que nous a fait parvenir Monsieur Waller :
« Au Moyen-Âge, on
prétendait tenir de tradition très ancienne qu’un jour, le
roi Salomon, ayant trouvé un poussin d’autruche, le fit
mettre dans une épaisse cage de verre d’une seule pièce et
semblable à une cloche. Mais l’autruche vint et vit son
petit captif sans qu’elle puisse rien faire pour le
délivrer. Elle partit donc pour le désert et peu après, en
revint avec un vermisseau qu’elle tua sur le verre de la
cloche. Et sous le sang du ver, celle-ci se partagea
subitement en deux parts et laissa ainsi le jeune oiseau
s'évader.
C’est ce que raconta, vers 1160, Pierre Comestor, de
Troyes, dans son livre ; «Scholastica Historia », où nous
lisons textuellement » (suit le texte en latin,
puis sa traduction).
« L’autruche délivra son
poussin d’un vase de verre par le sang d’un vermisseau.
Cette (salvation) fut en effet préfigurée dans l’autruche
de Salomon. Le roi Salomon avait enfermé le poussin dans
un vase de verre. L’autruche désirant délivrer son poussin
s’en alla dans un désert et en rapporta un petit ver. En
l’écrasant sur le vase de verre, elle en exprima le sang,
et, à ce contact, le verre se fendit par le milieu. Ainsi,
quand le sang du Christ en fut exprimé sur le gibet de la
croix, l’enfer fut brisé comme un verre, et homme sortit
libre. O bon Jésus, daigne nous garder de l’enfer, et fais
nous parvenir heureusement en ta présence. » Louis
Charbonneau-Lassy, Le Bestiaire du Christ 2006 p.839.
Un commentaire sur l’Autruche extrait de « Iconographie de
l’art chrétien », nous apprend ceci : « D’après
l’Historia Scolastica de Pierre Comestor et le Speculum
Humanae Salvationis, l’autruche délivre son petit enfermé
dans une cage de verre ; c’est la figure du Christ
descendant aux Limbes et délivrant les âmes du Purgatoire.
Voici l’explication qu’on donne de cette étrange
assimilation. De même que l’autruche brise avec le sang
d’un vermisseau appelé chamir le vaisseau de verre où elle
avait enclos ses poussins… par le sang du Christ ; l’Enfer
est brisé comme verre et les Patriarches qui gémissaient
dans les Limbes « en jaillissent , hors franchement »,
c’est-à-dire sont mis en liberté. »
Un autre trait rapporté par le Physiologus (Bestiaire latin
du IIe ou du IVe siècle de notre
ère), c’est que «
l’autruche fait couver ses œufs par le soleil. Les
théologiens ont vu dans l’œuf d’autruche qui, déposé dans
le sable, éclot par la seule chaleur du soleil, l’image du
Christ, ressuscité par Dieu le Père : c’est pourquoi on en
suspendait un dans certaines églises entre le Vendredi
Saint et le matin de Pâques. »
Monsieur Waller a joint un tableau
synoptique faisant apparaître les correspondances entre
certaines scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament. Nous
notons la coïncidence des événements suivants :
1 : Le séjour des
morts dans lequel pénètre Jésus-Christ, les Limbes, le Sein
d’Abraham, le Limbe des enfants, l’enfer des damnés .
2 : Les trois
jeunes hébreux dans la fournaise, protégés et rafraîchis par
un ange.
3 : Daniel
dans la fosse aux lions, nourri par un ange.
4 : L’autruche
libérant son poussin enfermé dans un vase de verre, grâce au
sang d’une dragon (ver).
L'image 3 fait
apparaître la correspondance entre la scène (3) de Daniel et
la scène (4) de l’Autruche. Il en est de même pour l'image
5. Sur l'image 6,
on peut voir Salomon participant à la scène. À
remarquer que sur ces images
3, 4, 5 et 6, le
ver est remplacé par un dragon.
André Waller a poursuivi ses recherches dans diverses
directions, se détachant un peu du thème principal des «
deux autruches ». Ainsi, les textes qu’il a trouvés sur
Salomon ou sur les légendes juives, dont celle du chamir, se
révèlent d’un grand intérêt, et pourraient se révéler utiles
pour la compréhension d’autres scènes énigmatiques. La
petite autruche dans sa cage de verre l’a conduit à penser
que la représentation d’un oiseau en cage (images
7 et 9) pouvait avoir une signification
symbolique analogue. Une telle interprétation n’est pas pour
nous déplaire : concernant les mosaïques romaines, nous
avons estimé que certaines d’entre elles, apparemment
figuratives ou décoratives, ont un sens symbolique caché. La
mosaïque de Ma’on (image
8) que Monsieur Waller nous a transmise témoigne
bien de ces symboles (Chandelier à 7 branches, lions de
Juda, pampres de vigne, oiseau en cage , canthares, arbre de
vie.)
Notes personnelles
Nous nous sommes reposés la question de la justesse de
l’interprétation proposée par Monsieur Waller. Son
explication sur le bas-relief de Vence est-elle en accord
avec la légende des « deux autruches » rapportée par
Comestor ? Nous aurions pu établir un tableau des
convergences et des divergences, une sorte de fichier ADN
permettant d’obtenir un degré de parenté entre les diverses
représentations. Nous aurions vu sans doute que cette
parenté est très forte, supérieure à 97%, entre le texte de
Comestor et les images 3,
4, 5, 6. Elle est nettement moins grande,
inférieure à 20%, entre le texte de Comestor et les images
7 et 9 de l’oiseau en cage. Le degré de parenté
reste fort, supérieur à 95% de similitudes entre le teste de
Comestor et le panneau sculpté de Vence (images
1 et 2). Examinons de plus près les différences.
À Vence :
- les « autruches » ne sont pas des autruches, mais plutôt
des pies, en ce qui concerne le plus petit des deux oiseaux.
- Le vase n’est pas en verre, mais ressemble plus à une
solide amphore.
- Le ver s’apparente plus à un serpent qu’à un ver.
- Le fait que ce ver soit de l’autre côté de l’oiseau par
rapport au vase fait envisager une différence fondamentale.
Néanmoins un examen plus attentif de l'image
2 révèle que la queue du ver passe derrière le cou
de l’autruche pour arriver à son bec, directement appuyé sur
le vase.
En conséquence, nous estimons que l’hypothèse de monsieur
Waller est fondée. Qui plus est, il semblerait que la
légende a peu évolué durant de nombreux siècles. En effet,
si les images 3, 4, 5, 6
sont extraites de manuscrits datant du XIIIe au
XVesiècle, le bas-relief de l'image
1 pourrait être nettement plus ancien, issu d’un
sarcophage paléochrétien ou d’une plaque de chancel, tous
objets antérieurs à l’an mille.
Concernant cette légende des deux autruches, il nous faut
essayer de la comprendre. En l’analysant, nous avons songé à
une autre légende. Une légende qui peut surprendre : le
conte de la Belle au Bois Dormant ! On connaît cette petite
histoire : Un belle dame est endormie dans un château
mystérieux. Un prince passant par là la découvre, pose un
baiser sur son front et du même coup la réveille. Ce prince
auquel on donne le nom de « Prince Charmant », non parce
qu’il est plus beau que les autres, mais parce qu’il est
doté d’un « charme » ou sortilège, délivre la princesse du
mauvais sort. On connaît bien cette histoire. On sait moins
qu’il existe une histoire analogue dans les « Contes des
Mille et Une Nuits », plus anciens que ceux de Charles
Perrault. Les chercheurs qui ont étudié ces deux contes ont
pensé qu’ils pouvaient être en relation, avec les pratiques
funéraires de l’Ancienne Égypte. Les corps des princes et
princesses étaient embaumés et reposaient endormis dans leur
dernier sommeil. Ces corps attendaient qu’un charme les
libère de leurs enveloppes terrestres.
On peut donc supposer qu’il existe une continuité entre les
pratiques funéraires de l’Ancienne Égypte et l’histoire des
« deux autruches » rapportée par Pierre Comestor. A
contrario, on pourrait objecter que l’intervalle de temps
entre les deux est trop important. Mais, d’une part, on sait
que les pratiques funéraires des anciens égyptiens se sont
poursuivies longtemps après la période dynastique. Ainsi,
les portraits du Fayoum sont datés du I er au IVesiècle
de notre ère. D’autre part, nous avons découvert en faisant
ce site que de nombreux symboles ou images iconographiques
ont pu subsister pendant des siècles, voire des millénaires,
sans qu’on sache exactement les raisons de cette survivance.