De la Vierge romane à la Vierge à l'Enfant
• Évolution
des éléments de décor et de l’iconographie • Article
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Certaines des images de cette page sont extraites de
galeries recueillies sur Internet.
L'intitulé de cette page laisse penser qu'il puisse y avoir
à la fois des différences notables entre les Vierges romanes
et les Vierges à l'Enfant, et une continuité chronologique
dans l'exécution de ces œuvres. On pourrait ainsi penser
qu'il n'y a pas de représentation de l'Enfant dans les
Vierges romanes ou que les Vierges à l'Enfant sont toutes
gothiques. Ce n'est pas le cas. Les différences se situent
surtout au niveau des symboles exprimés par ces œuvres. La
réflexion que nous effectuons ici ne fait que débuter. Nous
l'engageons sur 4 axes permettant d'envisager une
chronologie : les prémices, les Vierges en majesté, les
Vierges romanes, les Vierges à l'Enfant.
Prémices : les divinités
assises
Nos premières approches de Vierges Romanes ont suscité notre
incompréhension. L'attitude hiératique des personnages, la
Vierge et l'Enfant Jésus, leur apparente insensibilité
contrastaient fortement avec l'image pieuse qui nous avait
été donnée par les artistes de la Renaissance ou du Baroque.
Et la question s'est immédiatement posée : d'où cela
vient-il ?
Parce qu'en lisant la Bible, à aucun moment il n'était écrit
que la Vierge Marie était assise sur un fauteuil portant son
Enfant sur les genoux. Et, à la réflexion, il n'était pas
non plus écrit qu'Elle était debout portant son Enfant dans
ses bras.
Nous pensons que l'origine de la représentation de Vierge
assise dans une attitude très statique doit se situer dans
celles de divinités antiques comme la Déesse-mère de l'image 1, le mercure de
l'image 2 (remarquer
que son corps est inscrit dans un rectangle qui
symboliserait la Terre et sa tête dans une demi-sphère
outrepassée qui symboliserait le Ciel, le Lucullus au
guéridon de l'image 3.
L'image 5 de la
face supérieure d'une lampe à huile (image
4) représente une femme assise entre 4 personnages.
L'ensemble fait penser au tétramorphe (nous la réexaminerons
dans la page suivante). Manifestement, le tétramorphe étant
un symbole chrétien, cette image doit avoir une
signification religieuse (pas forcément chrétienne). On y
voit une femme assise portant couronne.
La statue de Sainte-Foy de Conques (image
6) est bien connue. C'est un reliquaire qui a été
vénéré (et l'est sans doute encore) par les chrétiens. On
peut se poser la question suivante : ne serait-il pas
possible que cette statue-reliquaire ait été vénérée par des
païens avant de l'être par des chrétiens ? Une telle
question apparaît hérétique, voire athée, aux yeux d'un
croyant. Mais, en tout premier, il faut réfléchir à la
question : « qu'est ce qu'un croyant ? » . La réponse est
simple : « c'est quelqu'un qui à la foi ». Sauf qu'il n'y a
pas qu'une seule foi mais énormément. Chaque fidèle a sa
foi. Si on devait interroger à la sortie d'une messe chaque
pratiquant sur les passages du credo qu'il vient de réciter,
on aurait probablement 100% d'hérétiques ou d'incroyants..
En conséquence, rien n'empêche que, durant la période
antique, un groupe de personnes ait vénéré une statue
païenne de déesse-mère et qu'au cours des siècles et des
transmissions de connaissance, la déesse-mère soit devenue
une autre mère, la Vierge Marie, voire Saint Anne, mère de
Marie, ou Sainte Foy (à ce propos, il est possible que
Sainte Foy n'ait jamais existé en tant que personne vivante.
Par contre, on doit fortement envisager qu'un sermon
affirmant que la sagesse, proclamée sainte, a pour filles la
foi, l'espérance, la charité, a donné crédit à l'existence
passée de Sainte Sophie (traduction en grec de Sagesse) qui
a eu pour filles Sainte Foy, Sainte Espérance et Sainte
Charité.
Mais revenons à notre statue de Sainte Foy et constatons que
son visage et sa chevelure sont ceux d'un homme (la
chevelure fait penser à celle d'une tête de sculpture
romaine).
Image 1 : Statue
d'une déesse-mère déposée au Musée de l'Avallonais
(Avallon/Yonne/Bourgogne/France). Antérieure à 268 ap.
J.-C., date d'abandon de la villa. Selon une notice
explicative :
« La déesse est assise sur un siège à haut dossier.
Le vêtement est indiqué par une ligne d'arrêt au dessus
du poignet et des pieds. Les mains disproportionnées
tiennent sur les genoux une patère et un objet rond,
attributs d'une déesse de l'abondance. Découverte en
1958 dans les vestiges de la villa gallo-romaine de la
“Tête de fer” à Grimaude (89). »
Image 2 : Stèle
gallo-romaine représentant Mercure déposée au Musée de
l'Avallonais (Avallon/Yonne/Bourgogne/France). Selon une
notice explicative : « Le
dieu est assis entre deux piliers surmontés d'un arc. La
sculpture schématique semble due à “la main d'un artiste
gaulois”. Les plis sur le haut du torse évoquent un
manteau (chlamyde) qui retombe sur le bras gauche. La main
droite repose sur un pilier, la gauche tient une bourse,
attribut habituel de Mercure, dieu du commerce, des
voyageurs et des voleurs. Il est le messager des autres
dieux. Découverte dans les vestiges d'une villa
gallo-romaine. [...] »
Image 3 :
Lucullus au guéridon. Ier siècle ap. J.-C. (?)
Statue déposée au Musée de l'Avallonais
(Avallon/Yonne/Bourgogne/France). Selon une notice
explicative : « Dieu
assis sur un siège à haut dossier. [...] Le
bras gauche contient une corne d'abondance d'où sortent
des fruits. Entre les jambes, un guéridon à plateau rond
supporte une galette coupée en quatre et deux petits
gâteaux. Au niveau du pied gauche du dieu, une jarre à
deux anses symbolise l'eau et la fertilité. Ces attributs
sont ceux des dieux de l'abondance. »
Image 4 : Lampe à
huile du Musée Romain-Germanique de Cologne (Rhénanie du
Nord-Westphalie/Allemagne).
Nous pensons que les lampes en terre cuite ont été utilisées
pendant de longs siècles. Plus sans doute que les vases en
céramique sigillée qui se seraient répandus du premier au
quatrième siècle. En conséquence, il nous est difficile de
dater cette lampe à huile.
Image 5 : Détail
de l'objet précédent.
Image 6 :
Statue-reliquaire de Sainte-Foy de Conques
(Aveyron/Occitanie/France).
Les Vierges en Majesté
Il nous est difficile de distinguer les Vierges en Majesté
des Vierges romanes. Nous pensons que la Vierge en Majesté
succède à la déesse-mère dans l'inconscient populaire. C'est
d'ailleurs ce qui est vécu à l'heure actuelle dans des
affirmations telles que : « Marie,
c'est notre Mère à tous ». Nous pensons donc que
des représentations anciennes de la Vierge Marie telles que
celles des images 7, 8 et
9 ou des représentations peut-être plus récentes,
mais dans un cadre où elle est glorifiée, portée par des
anges dans le Ciel (images
10, 11, 12) pourraient définir ce que nous appelons
des « Vierges en Majesté ».
Image 7 : Vierge
en Majesté de Talin (Arménie).
Image 8 :
Chapiteau de l'église Saint-Genest de Lavardin
(Loir-et-Cher/région Centre/France).
Image 9 : Vierge
en Majesté. Détail de l'image précédente.
Image 10 : Vierge
en Majesté d'Arezzo (Toscane/Italie).
Image 11 : Vierge
en Majesté de Tusciana (Latium/Italie).
Image 12 : Vierge
en Majesté de Corneilha-de-Conflent
(Pyrénées-Orientales/Occitanie/France).
Cas
particulier des Vierges de l'Adoration des Mages
Dans le livre de la Bible, il y a beaucoup de passages qui
peuvent être traités comme anecdotes et décrits dans des
représentations iconographiques. Certains de ces passages
comme le Reniement de Pierre, représentés au IIIe
ou au IVe siècle, ont disparu durant les siècles
suivants. Nous pensons qu'une étude fine des thèmes
représentés pourrait permettre de mieux connaître les
motivations de ceux qui les ont créés.
Examinons en particulier certains thèmes bibliques. Il y a
les thèmes liés aux fondements mêmes de la doctrine
chrétienne : la création par Dieu, l'unicité de Dieu, la
Trinité (un Dieu en trois personnes), l'Incarnation, la Mort
de Jésus, sa Résurrection, le Salut (Résurrection des Morts
et vie éternelle au Ciel). Et puis, il y a des thèmes que
l'on pourrait considérer comme anecdotiques, cités mais peu
commentés dans la Bible : le Péché Originel, le Sacrifice
d'Abraham, Daniel dans la fosse aux lions, Jonas,
l'Annonciation, l'adoration des bergers, l'adoration des
mages, etc. On pourrait penser que ces thèmes anecdotiques
sont souvent plus représentés que les thèmes fondamentaux.
C'est le cas de l'Adoration des Mages.
L'adoration des Mages est traitée dans la Bible comme un
événement secondaire. Pourtant, pour la période que nous
étudions, elle a revêtu une importance primordiale, et,
maintenant encore, elle prime sur Noël (Nativité de Jésus)
chez les orthodoxes. À quoi cela est il dû ?
Constatons d'abord que la Vierge est assise sur un trône
comme l'étaient la déesse-mère ou la Vierge en Majesté. Elle
porte l'Enfant Jésus sur les genoux (images
de 13 à 18). Hormis l'image
17, elle
n'est pas présentée face au spectateur. Cela n'était pas
possible car il fallait qu'elle se tourne vers les mages.
Ceux-ci, dont certains portent le bonnet phrygien, ne sont
pas encore des rois (images
de 13 à 16).
Pourquoi l'Adoration des Mages est-elle si souvent
représentée ? Nous pensons que c'est pour exprimer la
primauté du spirituel sur le temporel.
Image 13 :
Adoration des Mages de Villagrazia di Carini_
(Sicile/Italie).
Image 14 :
Adoration des Mages de Villagrazia di Carini_
(Sicile/Italie).
Image 15 :
Adoration des Mages du Musée de Zadar (Dalmatie/Croatie)
Image 16 :
Adoration des Mages de Cividale del Friuli_ (Frioul/Italie).
Image 17 :
Adoration des Mages d'un chapiteau de Sainte-Engrace
(Pyrénées-Atlantiques/Nouvelle Aquitaine/France).
Image 18 :
Adoration des Mages du tympan de Saint-Bertrand-de-Comminges
(Ariège/Occitanie/France).
Vierges
romanes? Ou Vierges de l'Assomption ?
Nous avons constaté que dans une forte proportion, les
cathédrales ainsi que des églises de grandes paroisses
étaient dédiées à Notre-Dame de l'Assomption. Et que, bien
souvent, des églises dédiées à un autre saint avaient été
auparavant dédiées à Notre-Dame de l'Assomption. Nous en
avons déduit qu'à l'origine, toutes les églises où l'on
baptisait avaient été ainsi dédiées, car les évêques étaient
successeurs des apôtres qui avaient été envoyés évangéliser
et baptiser les nations par la Vierge Marie lors de son
Assomption.
Examinons à présent les images
de 19 à 25. On y voit la Vierge portant l'Enfant
Jésus. Mais ce qui choque, c'est que cet enfant Jésus n'a
pas les traits d'un enfant mais d'un adulte, un adulte
jeune, parfois un adolescent, mais pas un enfant ! Et encore
moins un bébé, ce qui normalement devrait être le cas.
D'ailleurs, c'est ainsi qu'il sera représenté plusieurs
siècles après. Par ailleurs, il porte des vêtements
d'adulte.
Nous pensons que le personnage qui est ici représenté n'est
pas l'Enfant Jésus mais un évêque, en modèle réduit par
rapport à la grande Vierge Marie qui l'impose aux fidèles,
non pas comme une Vierge de la Nativité mais comme une
Vierge de l'Assomption.
Image 19 : Vierge
romane de Saint-Nectaire (Puy-de-Dôme/Auvergne/France).
Image 20 : Vierge
romane de Saint-Saturnin (Puy-de-Dôme/Auvergne/France).
Image 21 : Vierge
romane de Massiac (Puy-de-Dôme/Auvergne/France).
Image 22 : Vierge
romane de Corneilha-de-Conflent
(Pyrénées-Orientales/Occitanie/France).
Image 23 : Vierge
romane d'Orcival (Puy-de-Dôme/Auvergne/France).
Image 24 : Vierge
romane de Saint-Julien-des-Chazes
(Haute-Loire/Rhône-Alpes/France).
Image
25 : Vierge romane de Mont-devant-Sassey
(Meuse/Grand-Est/France).
Et aussi sur les fresques
!
On retrouve les Vierges romanes sur des fresques sur les images 26 à 30.
Même attitude rigide des personnages, même position
face au spectateur, même apparence d'adulte pour l'Enfant.
On note cependant des signes d'évolution.
Ainsi, pour toutes ces images, la tête de l'Enfant est
entourée du nimbe crucifère. Cette fois-ci, c'est bien le
Christ qui est célébré et non un évêque exposé à l'assemblée
des fidèles. Sur l'image
27, il
élève le bras droit dans l'attitude du Christ enseignant. Et
sur l'image 28, il élève le bras
droit et tient un livre dans la main gauche, dans une
attitude décontractée. Sur l'image
29, il a
le visage d'un enfant. On retrouve les mages sur l'image
30. Mais
cette fois-ci, ils sont devenus rois, preuve que cette scène
est plus tardive que celles des
images de 13 à 16. Mais dans les représentations
postérieures, un des rois est noir. L'image n'est pas
arrivée à ce stade.
Image 26 : Fresque
de Subiaco (Latium/Italie).
Image 27 : Fresque
de la crypte de Vaste di Poggardio (Pouilles/Italie).
Image 28 : Fresque
du Puy (Haute-Loire/Rhône-Alpes/France).
Image 29 : Fresque
d'Olevano sul Tusciano (Campanie/Italie).
Image 30 : Fresque
de l'église Sainte-Marie de Tahull (Catalogne/Espagne).
Les Vierges à l'Enfant
On en arrive aux images
31, 32 et 33. Là encore, on pourrait éventuellement
parler de vierges romanes. Mais ce n'est plus tout à fait le
modèle précédent. L'enfant n'est plus centré sur les genoux
de sa mère, mais il est dans ses bras et, sur l'image
33, il y
a le geste délicat de la main de la mère posée sur celle de
l'enfant et le geste de l'enfant caressant les cheveux de sa
mère. On devine que l'affection est venue modifier le
contenu de la symbolique précédente.
Les images
suivantes de 34 à 39
décrivent des attitudes analogues à celles que nous venons
de voir : moins de hiératisme, plus de sensibilité, et pour
le Christ; plus de ressemblance à un vrai enfant. Le
changement va se poursuivre et au XVe siècle, la
rigidité des protagonistes et les scènes évoqueront la
maternité de la Vierge (Vierges allaitant, Vierges d'amour
vis-à-vis de l'Enfant, Vierges de douleur dans les Piétas).
Image 31 : Vierge
à l'Enfant de l'église Saint-Hilaire de Cawl
(Bade-Wurtenberg/Allemagne).
Image 32 : Vierge
à l'Enfant de l'église Saint-Denis de Bökenförde
(Westphalie/Allemagne).
Image 33 : Vierge
à l'Enfant de l'église de Jaleyrac (Cantal/Auvergne/France).
Image 34 :
Fresque de la crypte Santa Margherita de Mottola
(Pouilles/Italie).
Image 35 :
Fresque de l'église de San Angelo in Formis
(Campanie/Italie).
Image 36 :
Fresque de l'église Sainte Marie de Bisceglie
(Pouilles/Italie).
Image 37 : Fonts
baptismaux de Altenstadt bei Schongau (Bavière/Allemagne).
Image 38 :
Bas-relief de Petersberg (Bavière/Allemagne).
Image 39 : Retable
de l'église Santa Maria del Regno d'Ardara
(Sardaigne/Italie).
Carte
interactive et conclusions sur cette page
La carte interactive ci-dessous a été éditée pour la
première fois en Mars 2025 à partir de données établies sur
l'étude de plus de 2500 monuments. Il faut comprendre que le
fichier Excel ayant permis d'enregistrer ces données n'a été
installé qu'en cours d'étude et que, de plus, nous n'avions
pas prévu lors de la création du site de collecter des
données sur l'iconographie, au vu de la complexité de la
recherche sur ce thème. En conséquence, dans la carte
interactive ci-dessous, des représentations de vierges
romanes ou de vierges à l'Enfant peuvent avoir été ignorées.
Il y a aussi des « trous » dans cette carte : à la date de
Mars 2025, des régions comme l'Île-de-France en Franee, La
Toscane, le Trentin-Haut-Adige, la Vallée d'Aoste, la
Vénétie en Italie, la Suisse n'avaient pas été étudiées et
devraient l'être progressivement.
Il y a aussi très certainement des erreurs d'attribution.
Enfin, il faut comprendre que notre recherche est en pleine
évolution. À l'origine, nous n'avions pas prévu d'étudier
les vierges romanes. Après avoir abordé cette étude, nous
avons distingué les vierges romanes des vierges à l'Enfant
puis fait un rapprochement avec les vierges de l'Assomption.
Et la présente page évoque les déesses-mères et les vierges
de l'Adoration des Mages.
Par conséquent, la carte interactive ci-dessous ne peut
servir qu'à titre indicatoire. Ainsi il semble au vu de
cette carte qu'il y ait absence de vierge romane en Espagne,
hors Catalogne.