L’église Saint-Savin de Saint-Savin-sur-Gartempe
Cette église est réputée pour son
ensemble de fresques décorant le plafond de la nef. Il
s’agit de l’ensemble le plus important de France, tant par
la superficie recouverte que par la qualité de l’exécution.
Dans la page qui suit, nous ne décrirons pas ces fresques
dans le détail. Cette étude a dû faire l’objet de multiples
publications et ce que nous pourrions dire sur ces fresques
n’apporterait sans doute rien de plus à ce qui a déjà été
dit. Nous allons seulement essayer de distinguer les données
architecturales ou iconographiques permettant d’envisager
une datation de l’édifice et de ses fresques.
Essai de datation de l’église et de ses fresques
1. Concernant l’église
Sur le plan de l'image 1 (issu
du livre « Haut-Poitou
Roman » de la collection Zodiaque),
les légendes font apparaître 6 campagnes différentes de
construction romane
(de fait, il n’y en aurait peut être que 5, les deux
premières, en noir, n’étant pas nettement différenciées).
Remarquons qu'aucune de ces campagnes n’est datée.
Cependant, la lecture logique de ce plan permet de penser
que la plus ancienne des campagnes serait, d’après les
rédacteurs du plan, celle représentée en noir. C’est à dire
le chevet. Viendraient ensuite les trois premières travées
de la nef côté Ouest. Puis les six travées comprises entre
la partie Ouest et le transept. Des ajouts de moindre
importance, comme des contreforts, auraient été effectués
ultérieurement. Mais toujours durant la période romane.
C’est-à-dire, si on se fie à la « vulgate » des historiens
de l’art, au XIeou au XIIesiècle. Une
question se pose : pourquoi les historiens de l’art
n’ont-ils pas daté toutes ces constructions du XIIesiècle
? C’est ce que l’on voit dans la pratique : toute église
dite « romane » un tant soit peu importante est datée du XIIe
siècle. Nous aurons la réponse un peu plus loin.
Pour l’heure, contentons nous d’étudier ce plan avec nos
propres critères d’évaluation. Le chevet (image
1) est à déambulatoire et chapelles rayonnantes.
Nous pensons que ce type de chevet est tardif dans l’art des
édifices antérieurs à l’an 1200. Le chevet à déambulatoire
serait apparu vers l’an 1100. Les chapelles rayonnantes
auraient été, quant à elles, ajoutées plus tard. Ce qui fait
que ce type de chevet pourrait dater du milieu du XIIesiècle
: an 1150 avec un écart de 75 ans.
Une telle datation du chevet ne constitue pas une gêne pour
la datation de la nef. Loin s’en faut ! Il peut sembler
logique que la construction du sanctuaire, partie
essentielle du chevet, précède celle de la nef. Et c’est
logique en effet. Mais il est encore plus logique
d’envisager que cet élément essentiel de la liturgie soit
modifié au cours du temps. Et donc, nous devons aussi
envisager que ce chevet a pu remplacer un chevet plus
ancien, de dimensions plus modestes et moins adapté à la
liturgie.
La nef pourrait donc être plus ancienne que le chevet à
déambulatoire.
C'est en tout cas ce que l’on constate au niveau des
fenêtres (images 3 et 4 ).
Ces fenêtres seraient de type « carolingien » (ou « ottonien
»), analogues à celles que l’on voit dans les grandes
cathédrales romanes d’Allemagne. De grandes fenêtres
protégées par des arcs, dépourvues de décorations, à simple
ressaut. Datation envisagée pour ce type de fenêtre : an 925
avec un écart de 125 ans.
Par contre les fenêtres du chevet (images
6 et 7), encadrées de colonnettes et de chapiteaux,
semblent nettement plus récentes : an 1125 avec un écart de
75 ans.
Les images
11 et 12 du vaisseau central de la nef ainsi que
l'image 10 d’un
collatéral et le plan de l'image
1 (déjà vu auparavant) font apparaître qu’il
existe deux parties dans cette nef.
Les 6 travées les plus proches du transept sont
caractérisées par des piliers cylindriques de type C0000
surmontés de chapiteaux uniques. La voûte du vaisseau
central est en berceau plein cintre sans doubleau. Les
collatéraux sont voûtés d’arêtes.
Les trois travées suivantes ont des piliers rectangulaires
de type R1111.
Chaque pilier est surmonté par quatre chapiteaux. Sur cette
partie, le vaisseau principal est voûté en berceau plein
cintre sur doubleaux plein cintre. Les collatéraux sont
voûtés d’arêtes comme ceux de la partie précédente. Il
existe un seul arc doubleau dans chacun des collatéraux. Il
est situé à la frontière des deux parties. Ces
particularités amènent à penser que les deux parties de la
nef ont été construites indépendamment (c’est-à-dire
successivement).
L'image 18 fait
apparaître à gauche les voûtes de deux travées de la
première partie, et à droite les voûtes des travées de la
deuxième partie. On constate sur l'image
20 que, dans la première partie, de faux doubleaux
sont dessinés à l’intérieur des fresques.
Nous avons déjà effectué une évaluation de la datation du
chevet. Essayons de faire de même pour chacune des deux
parties de la nef. Il nous semble logique d’envisager le
déroulement suivant : la construction de l’église commence
par un premier chevet de dimensions modestes. Dans la
foulée, les six premières travées de la nef sont
construites. Les trois travées suivantes sont construites
postérieurement. Le fait que les piliers des six premières
travées soient cylindriques témoigne d’un certain archaïsme
dans l’art roman. On constate en effet que les églises
romanes les plus évoluées sont dotées de piliers
rectangulaires de type R1111
(cruciformes).
Cette première partie de six travées présente certaines
caractéristiques : les premières basiliques romaines étaient
à piliers cylindriques, souvent en marbre. C’est le cas ici.
Avec ceci de particulier que les piliers sont recouverts
d’un décor imitant le marbre. Mais dans les basiliques
romaines, il y décalage entre les toits des collatéraux et
les toits plus élevés des toits du vaisseau central. Ici les
collatéraux et le vaisseau central sont sous-couverts par un
toit unique à deux pentes. Et il semblerait que cela ait été
prévu dans le plan initial. Les architectes ont prévu dès le
début de construire des collatéraux élevés avec de larges
fenêtres permettant d'éclairer le vaisseau central, sans
passer par l’intermédiaire de fenêtres supérieures.
Les arcs entre piliers sont à simple rouleau. Selon nous,
l’arc à simple rouleau est moins performant que l’arc à
double rouleau et doit donc être antérieur à celui-ci. Mais
ici, le fait que les arcs soient posés sur des chapiteaux
uniques empêche la pose d’arcs doubles. La pose sur ces
chapiteaux de la voûte d’arêtes des collatéraux apparaît
aussi incongrue. Nous pensons que, primitivement, les
collatéraux étaient charpentés. Ce n’est que plus tard que
ces collatéraux auraient été recouverts d’une voûte d’arêtes
inspirée de celle de la deuxième partie de la nef.
Datation envisagée pour la première partie de la nef à
piliers cylindriques : an 925 avec un écart de 125 ans.
La deuxième partie de la nef (trois dernières travées) est
plus classique : nous la datons de l’an 1050 avec un écart
de 75 ans. Pour une telle datation, les arcs entre piliers
devraient être à double révolution, mais les constructeurs
ont sans doute préféré pour des raisons d’esthétique des
arcs simples analogues à ceux de la première partie de la
nef. Et il faut bien constater que les deux parties de la
nef, bien que différentes, constituent un tout harmonieux.
2. Concernant les fresques
Il faut bien admettre que la datation des fresques doit être
indépendante de celle des constructions. Bien sûr, les
fresques ne peuvent être peintes que sur une église déjà
construite. Mais cette église peut avoir été construite
longtemps auparavant. De plus il n’est pas rare que des
fresques recouvrent d’autres fresques plus anciennes.
Les fresques de l'image 19
ont été peintes au plafond de la deuxième partie de
la nef, considérée comme la plus récente des deux. Ces
fresques aux tons rouges s’apparentent à celles de
Nohant-Vic (bientôt sur ce site). Elles figurent des scènes
de la Genèse : Création du Monde, Naissance d’Ève, Adam et
Ève au Paradis, le Péché Originel. Nous pensons que ces
fresques ont été réalisées au XIesiècle juste
après la construction de cette deuxième partie de la nef.
Nous pensons par ailleurs que le deuxième ensemble de
fresques situé dans les six travées de la première partie de
la nef (images 18, 20, 21,
22 et 23) est plus récent que le précédent : les
couleurs sont plus affirmées, l’iconographie représente des
scènes bibliques plus variées, et caractéristiques du XIIe
siècle, que les scènes précédentes.
Datation envisagée pour ces fresques : an 1150 avec un écart
de 75 ans.
Nous aurions donc une construction en 4 étapes de travaux.
Au IXeou Xesiècle, construction d’une
église à chevet de dimensions réduites et avec une nef à six
travées charpentées.
Au XIesiècle, ajout de trois travées à la nef
précédente. Cette partie de la nef est recouverte de
fresques. C’est la partie que l’on voit actuellement.
Au XIIesiècle, la première partie de la nef est
voûtée d’une façon analogue à la deuxième partie.
Toujours au XIIesiècle (avant ? ou après ?
l’étape précédente), le chevet ancien est remplacé par le
chevet actuel.
Il nous faut à présent comparer ces résultats avec les
données fournies par les textes historiques.
3. L’analyse des textes
On se doute que, depuis que l’intérêt de cette église a été
révélé par de géniaux conservateurs du patrimoine comme
Prosper Mérimée, cette église a fait l’objet de nombreuses
recherches, en particulier en ce qui concerne les textes de
fondation. Aussi, sauf découverte inattendue, tout a dû être
découvert en ce qui concerne ces textes.
Voici quelques extraits des informations données par la page
du site Internet Wikipedia consacrée à cette édifice. : « La
charte de fondation de l'abbaye ayant disparu lors des
guerres de religion en 1598, la date de sa fondation reste
imprécise, mais celle-ci a été fondée sous Charlemagne au
début du IXesiècle . Elle fut édifiée pour les
saints Savin et Cyprien dont on ignore beaucoup de choses
encore aujourd'hui. Au XI ème siècle, a été
créé un ouvrage, La Passion de Saint Savin et Saint
Cyprien, qui tient surtout du genre épique.
D'après
la tradition, c'est au Vesiècle que deux
frères, Savin et Cyprien, qui fuyaient la Macédoine, où
ils étaient persécutés car ils étaient chrétiens, furent
finalement rejoints sur les bords de la Gartempe. Ils y
furent martyrisés et décapités. Savin fut inhumé par des
prêtres non loin de la ville actuelle, en un endroit
appelé Cerisier.
Trois siècles plus tard, les reliques des deux martyrs
ayant été retrouvées sur les lieux de leur massacre,
Badillus, clerc à la cour de Charlemagne, décida d'y
fonder une église abbatiale pour y conserver les
précieuses reliques. Saint Benoît d’Aniane en 821, y fit
appliquer la règle de saint Benoît et y fit installer une
vingtaine de moines. Il désigna l'abbé Eudes Ier,
qui fit construire la première église.
En
1010, Aumode, comtesse du Poitou et d'Aquitaine, fit un
don considérable à l'abbaye pour le salut de son âme et
celui de sa famille. Cette somme d'argent permit de
construire l'église abbatiale actuelle. La construction et
la décoration durèrent de 1040 à 1090 sous la direction
des abbés Odon et Gervais. C'est au cours de ces travaux
qu'on redécouvrit l'ensemble des reliques de l'abbaye
enfouies un ou deux siècles plus tôt, peut-être lors
d'incursions normandes. »
Nous avons plusieurs remarques à faire
au sujet de ces données historiques. La première d’entre
elles est qu’elles devraient être complétées par les textes
d’époque et leurs traductions. Nous avons en effet constaté
à de nombreuses reprises que de simples actes donnant des
informations imprécises, mais datées, pouvaient être
interprétés différemment et sur le ton de la certitude.
Ainsi une date de citation d’une église devient la date de
construction de cette église.
Concernant la vie de Saint Savin et Saint Cyprien, il faut
savoir que ces vies de saints ont été nombreuses à partir du
XIesiècle (mais d’autres vies ont peut être été
construites auparavant). Toutes ces vies sont en général de
peu d’intérêt. Elles semblent copiées les une sur les
autres. Cependant, elles peuvent fournir des détails
intéressants. Ainsi, la vie des Saints Savin et Cyprien nous
indique qu’ils venaient de Macédoine et qu’ils étaient
pourchassés comme chrétiens. Une telle information n’est pas
forcément une pure invention. Bien sûr, toutes les vies de
saint ont un aspect légendaire. Mais cela ne signifie
qu’elles sont totalement fausses. Grégoire de Tours parle
d’un des contemporains, évêque d’Antioche, qu’il a accueilli
dans son diocèse car il était victime de persécutions. On
peut penser qu’une communauté issue de Macédoine ait été
accueillie sur les bords de la Gartempe. Les descendants
auraient gardé une vénération pour les chefs Savin et
Cyprien qui avaient accompagné la communauté dans son
installation. Les problèmes d’immigration que nous
connaissons actuellement ont dû exister aussi durant le
premier millénaire.
Notons aussi la remarque : « En
1010, Aumode, comtesse du Poitou et d'Aquitaine, fit un
don considérable à l'abbaye pour le salut de son âme et
celui de sa famille. Cette somme d'argent permit de
construire l'église abbatiale actuelle. La construction et
la décoration durèrent de 1040 à 1090 sous la direction
des abbés Odon et Gervais. »
Nous aimerions savoir comment les auteurs de ce texte ont pu
déterminer avec certitude que la construction de l’ensemble
a pu être effectuée entre l’an 1040 et 1090. Comme on l’a vu
ci-dessus, notre propre évaluation couvre plusieurs siècles,
du IXeau XIIesiècle.
En tout cas, cette évaluation probablement issue
probablement de la lecture de textes anciens datés du XIesiècle,
permet de comprendre pourquoi les auteurs datent cette
église du XIesiècle et non du XIIesiècle
comme on pourrait s’y attendre.