L’église Santa María de Porqueres 

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Nous avons peu de renseignements sur cette église qui semble avoir échappé à la sagacité des concepteurs de sites d’art préroman d’Espagne. Pourtant l’ancienneté de l’édifice est reconnue. Lisons les commentaires du site : catalunya.com

« Il s’agit d’une des rares églises romanes de Catalogne classées monument national à présenter un si bon état de conservation. Elle se trouve au sommet d’une petite colline. Elle fut consacrée au IXesiècle par Raymond Guisall, évêque de Gérone. L’emplacement de la chapelle n’a pas été choisi au hasard : elle se trouve au coin le plus élevé, du côté Est du lac, à l’abri de toute inondation… ».


L’information donnée ci-dessus, « Elle fut consacrée au IXesiècle par Raymond Guisall, évêque de Gérone »,  se révèle intéressante car elle provient probablement d’un document authentique. Il serait plus intéressant encore d’en savoir davantage sur ce document. Il faut cependant remarquer que la date de consécration n’apporte pas de certitude concernant la datation, le même édifice pouvant être consacré à plusieurs reprises.


Concernant le portail d’entrée (image 3), plusieurs observations peuvent être faites. Tout d’abord, les voussures externes forment des arcs nettement outrepassés.

L’arc interne (images 4 et 5) est, quant à lui, en plein cintre, non outrepassé. Il porte de petits disques. Un de ces disques, en bas de l'image 5, est décoré d’une sorte de
« triskèle », forme d’entrelacs datable des alentours de l’an 1000.

La corniche (image 6) soutient les arcs outrepassés. Son décor peut être imité de l’antique est présent des deux côtés du portail. Il se prolonge à l’identique sur les tailloirs de chacun des chapiteaux du portail situés à l’extrême gauche (image 7) et à l’extrême droite (image 8). Ces deux chapiteaux sont légèrement différents des chapiteaux immédiatement voisins. Tous deux portent des grappes de raisin. Alors que la partie inférieure est étroite, presque cylindrique, la partie supérieure est nettement plus développée, en forme de tronc de cône, avec des volutes sous les angles des tailloirs. Alors que les chapiteaux voisins peuvent être confondus avec des chapiteaux romans, ceux-ci ne peuvent pas l’être. Ils s’apparentent plutôt à des chapiteaux arabes. Étant donné que l’origine arabe est loin d’être prouvée, nous les appellerons plutôt « chapiteaux arabisants ».


Les images 9, 10 et 14 font état d’une nef unique terminée par une abside semi-circulaire. De grandes arcades ainsi qu’une épaisseur importante du mur permettent de ménager des absidioles. Il y en aurait cinq en tout mais seules les trois le plus à l’Est semblent servir au culte (il faudrait le vérifier). Si c’est le cas, le modèle serait à comparer à celui de Saint-Quenin de Vaison-la-Romaine ou d’autres églises du Bas-Languedoc et pourrait symboliser la dévotion à la Sante Trinité.

Sur l'image 11, des entrelacs datables des alentours de l’an 1000 décorent un chapiteau du chœur.

Venons en maintenant à ce qui nous semble le plus important et qui a motivé cette étude. Observons l’arc triomphal des images 9 et 14. Et tout d’abord, l’arc lui même formé de plusieurs rangées de voussoirs. L’arc intérieur semble formé d’un matériau différent des autres. Il pourrait être le résultat d’une restauration. Peut être l’arc qui l’a précédé était-il outrepassé ?

En tout cas,on remarque que la partie porteuse de cet arc triomphal n’a rien de roman.

En partant du bas :

Les piliers quadrangulaires portent des colonnes cylindriques. Ceci n’existe pas dans l’art roman traditionnel des XIeou XIIesiècles. Certes, les colonnes sont dotées de bases, mais pas aussi hautes qu’ici. D’ailleurs ici aussi il y a des bases de forme torique placées sur les piliers quadrangulaires. Dans l’art roman traditionnel, les colonnes adossées sont demi-cylindriques et non cylindriques comme ici.

Les colonnes cylindriques portent des chapiteaux « arabisants » (images 15, 16, 21). Le caractère « arabisant » est plus flagrant encore que pour les chapiteaux du portail. On constate sur ces images que ces chapiteaux sont constitués de deux pièces bien distinctes.

Des tailloirs surmontent ces chapiteaux. Mais s’agit-il bien de tailloirs ? ou de corniches ? Dans l’art roman traditionnel, le tailloir et le chapiteau « font corps » : le plan inférieur du tailloir est identique au plan supérieur du chapiteau. Ici, ce n’est pas le cas : le tailloir repose à la fois sur le chapiteau et le pan de mur (image 15). Là encore le modèle n’est pas roman. On le retrouve à Saint-Pierre de Lespignan et Saint-Félix de Bayssan (Hérault/ Occitanie/France). Il serait issu de modèles wisigothiques (Église São Pedro de Balsemão/ Portugal).


Arrêtons nous un instant pour admirer ces deux chapiteaux de l’arc triomphal et leurs tailloirs (images de 15 à 24). Nous pensons être en présence d’un art arrivé à son summum. Un art que nous avons de la difficulté à comprendre. Certaines scènes sont relativement lisibles (image 18 avec la Vierge et l’Enfant, image 24 avec Adam et Ève). L’interprétation des autres est plus difficile. Remarquer les corps tordus dans une attitude relativement moderne.



Datation


Au vu des seules données architecturales ou ornementales, nous aurions envisagé une date de peu antérieure à l’an 1000. L’édifice fait envisager une création wisigothique. Mais il existe des scènes historiées dans les tailloirs. Et jusqu’à présent, nous avions estimé que les scènes historiées apparaissaient avec l’art roman de fin XIe - début du XIIesiècle. Cependant, certaines scènes historiées apparaissent bien avant cette date. Il peut donc se faire que ce soit le cas ici.

Nous sommes donc partagés entre deux choix : accepter la datation du IXesiècle proposée dès le début. Et dans ce cas, accepter que les chapiteaux des images 15 et 21 soient antérieurs de plus d’un siècle à ce que nous avions imaginé. Ou reconnaître pour l’ensemble une datation du Xesiècle.

En conséquence, la date moyenne de l’an 900 avec un écart estimé de 100 ans témoigne de nos hésitations.