L'église San Andrèu de Salardú
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À l'occasion d'un séjour en Ariège en juin 2022, nous avons
pu visiter cette église San Andrèu de Salardú qui, par
chance, était ouverte. Cette église possède d'intéressantes
fresques du XIVe siècle mais aussi des
témoignages des siècles précédents. Voici donc certains
éléments caractéristiques que nous avons pu repérer.
La façade Sud de l'église San Andrèu (image
1) est flanquée d'un campanile octogonal dont la
base est probablement romane. Sur cette façade, se détachent
: un majestueux portail roman, et de part et d'autre de ce
portail, une série d'arcades. La différence de couleur de
matériau entre les parties de mur supérieures au portail et
aux arcs et les parties inférieures (images
1, 3 et 9) conduit à imaginer deux phases de
construction. Probablement, le portail, les arcades et les
pans de murs supérieurs ont été accolés sur des structures
plus anciennes.. Nous ne comprenons cependant pas pourquoi
les arcades ont été posées.
La vue extérieure du chevet (image
2) fait apparaître 2 absides sur les 3 de ce
chevet. Celui-ci précède une nef surmontée d'un toit à deux
pentes. On pourrait penser que la nef est à un seul vaisseau
mais l'existence des trois absides fait envisager une nef à
trois vaisseaux, ce que la visite de l'intérieur permet de
confirmer.
Les voussures du portail présentent des motifs originaux que
nous avons essayé d'identifier. Ainsi, pour la voussure
extérieure posée à gauche et à droite sur des masques
humains grimaçants, un motif de cordelette en zigzag (images 4 et 8). La
voussure intérieure présente quant à elle un décor plus
varié : des palmiers stylisés (images
4 et 8), un feuillage et une fleur de lys (image
5), une croix hexagonale trouée, une croix pattée
trouée, une croix pattée et une rondelle (image
6), des figures énigmatiques et un loup (image
7). Notons la présence d'un chrisme (image
7).
Nous avons attaché une attention plus
particulière au chapiteau situé à la base des arcs (images
9 et 10). Le tailloir de ce chapiteau est décoré
d'un serpent et de petites fleurs en forme de croix. Sur les
deux angles de ce chapiteau, se développe le thème que nous
avons appelé les « oiseaux au canthare ». Il s'agit d'un
thème que nous avons vu reproduit un grand nombre de fois
mais avec aussi un grand nombre de variantes. À partir du
thème principal, deux oiseaux vus symétriquement encadrant
un vase de libation, on obtient un thème différent en
remplaçant le vase par un arbre de Vie ou par une croix. Les
oiseaux peuvent aussi être remplacés par des griffons ou des
cerfs. Et ce, sans qu'on puisse donner une explication
satisfaisante à la symbolique de cette représentation et de
ses variantes. Dans le cas présent, les figures sont plus
énigmatiques encore. Dans l'image
11, les
deux oiseaux s'attaquent à un autre et pour l'image
12, ils
picorent un monstre à tête de fouine.
En entrant dans cette église, on est
surpris par la hauteur de la nef (images
13 et 14). Les voûtes sont sur croisées d'ogives
mais nous avons eu l'occasion de rencontrer à de nombreuses
reprises des nefs, initialement charpentées, ultérieurement
voûtées.
Les piliers sont dotés d'impostes (images
15, 16, 17) . On remarque que ces impostes sont
décalées entre elles. Celles qui sont situées côté vaisseau
central sont un cran au dessus de celles qui supportent les
arcs reliant les piliers. Nous voyons dans cette disposition
apparemment peu esthétique (car les impostes devraient être
alignées) un indice qu'il y a eu deux campagnes de travaux.
Primitivement, les piliers devaient être à plan
rectangulaire et les vaisseaux devaient être charpentés.
Seules existaient les impostes des arcs reliant les piliers.
Au cours d'une deuxième campagne de travaux, on a décidé de
voûter l'église. Pour ce faire, on a accolé aux piliers,
côtés collatéral et vaisseau central, des pilastres devant
servir à porter les arcs doubleaux qui, eux-mêmes, devaient
porter la voûte. Mais avant d'installer ces arcs doubleaux,
il fallait placer les impostes qui devaient les porter. Il
fallait d'abord faire passer les pilastres à travers les
impostes qui existaient précédemment. Car ces impostes
faisaient saillie sur toutes les faces du pilier. Pas de
problème sur ce point : il suffisait de marteler la saillie
à l'endroit où passait le pilastre. Il fallait ensuite
placer les impostes qui devaient porter les arcs doubleaux.
Mais pour éviter des problèmes de basculement, on devait
insérer les impostes dans le mur. Donc il fallait creuser le
mur pour placer l'imposte. Pour des problèmes d'esthétique,
il aurait été opportun de creuser à l'emplacement de
l'imposte précédente. Mais, ce faisant, on détruisait une
partie de cette imposte et peut-être même l'imposte en
entier créant ainsi des problèmes de stabilité de l'édifice.
D'où l'idée de décaler les impostes. En résumé :; les
piliers qui étaient de type R0000
ont été transformés en piliers de type R0101
(lire à ce sujet la page Évolution
des piliers de ce site).
La visite de l'intérieur permet de
découvrir un certain nombre d'objets déposés dans cette
église : un très beau Christ en Croix roman (image
18), un pied d'autel roman ou préroman (images
19 et 20), un fragment de cuve sculpté en
bas-relief (image 21),
des fonts baptismaux (image
22), une cuve parallélépipédique (images
23 et 24).
Concernant le pied d'autel (ou l'autel), se reporter à ce
que nous avons écrit sur celui de l'église très proche de
Bossòst.
Nous ignorons quels étaient les usages des cuves des images 21 et 23.
Peut-être s'agissait-il de fonts baptismaux ? Il ne
serait pas surprenant que des fonts baptismaux issus
d'églises voisines aient été récupérés dans celle-ci.
Cependant la forme parallélépipédique interroge. Bien que,
dans l'un et l'autre cas, la présence d'une croix montre le
caractère sacré de l'objet.
Remarquer sur le décor de l'image
23 la présence, entre une rosace et une croix,
d'une « fleur de lys ». S'agit-il d'ailleurs, d'une vraie «
fleur de lys », celle qui ornait les armoiries des rois de
France. En fait il semblerait d'après un article de
Wikipédia que les premières fleurs de lys connues aient
décoré des ornements carolingiens. Par manque de temps et
d'informations,, nous n'avons pas étudié la question. Mais
nous avons essayé de recenser sur notre site les images que
nous pensions être des
« fleurs de lys » (dans le cas présent de cette église, nous
en voyons deux. Nous espérons en apprendre plus par
l'accumulation des informations).
Datation
Cette église nous a posé un problème. Mais ce problème
pourrait mener à de nouvelles pistes. Le problème est le
suivant. Sur l'image 13 de
la nef vue en direction du sanctuaire, on peut voir une nef
voûtée sur croisée d'ogives. Cette voûte est portée par des
arcs doubleaux brisés. L'arc brisé fait immédiatement penser
à l'art gothique. Et on envisage donc que la voûte a pu être
faite durant la période gothique. Jusque là, pas de
problème, dans la mesure où on a vu qu'il a pu y avoir deux
campagnes de travaux successives. La seconde a très bien pu
se situer durant la période gothique. Non ! Le problème se
situe ailleurs, dans l'image
14. Car, sur cette image, on peut voir l'arc
reliant les piliers. Et cet arc est brisé... donc, a priori,
gothique. Et on se situe au cours de la première période de
travaux. À cela il faut ajouter la présence d'impostes. Or,
selon nous, les systèmes à impostes auraient précédé les
systèmes à chapiteau-tailloir, systèmes qui abondent dans
l'art roman. En conséquence, nous sommes confrontés à une
situation très ambiguë. Les arcs brisés reliant les piliers
donnent à cette nef un statut de « gothique ». Mais dans ce
cas, elle aurait dû être voûtée.
Il y a cependant une échappatoire. Car nous ne pensons pas
que l'arc brisé donne un statut de « gothique ». Pour nous,
ce qui caractérise l'art gothique n'est pas l'arc brisé mais
la croisée d'ogives. L'arc brisé a très bien pu exister
durant l'époque romane mais il ne devait pas être très
répandu. L'arc brisé est plus performant que l'arc en plein
cintre mais il entre en concurrence avec un autre type
d'arc, l'arc double, lui aussi plus performant que l'arc
simple, en plein cintre. Dans notre recherche concernant
l'évolution des nefs à trois vaisseaux et piliers
rectangulaires, nous avons envisagé les étapes successives :
étape 1 : nef entièrement charpentée, arcs simples reliant
les piliers, piliers de type R0000.
étape 2 : nef entièrement charpentée, arcs doubles reliant
les piliers, piliers de type R1010.
étape 3 : vaisseau central charpenté, collatéraux voûtés,
arcs doubles reliant les piliers, piliers de type R1110.
étape 4 : nef entièrement voûtée, arcs doubles reliant les
piliers, piliers de type R1110.
L'analyse de cette église permettrait d'envisager une autre
forme d'évolution des nefs à trois vaisseaux et piliers
rectangulaires :
étape a : nef entièrement charpentée, arcs brisés reliant
les piliers, piliers de type R0000.
étape b : vaisseau central charpenté, collatéraux voûtés,
arcs brisés reliant les piliers, piliers de type R0100.
étape c : nef entièrement voûtée, arcs brisés reliant les
piliers, piliers de type R0101.
Dans le cas présent, on aurait pu passer directement de
l'étape a à l'étape c.
Nous pensons que l'étape a de la deuxième forme
correspondrait à l'étape 2 de la première. Cela signifierait
que les inventions de l'arc brisé et de l'arc double
seraient contemporaines. En conséquence, nous placerions la
construction de cette église (dans sa version primitive)
dans la même période que celle des églises à piliers de type
R1010.
Datation envisagée pour
l'église San Andrèu de Salardú : an 950 avec un écart de 150
ans.