Église Saint-Pierre-le-Vieux d'Huesca
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Préambule : Les églises
d’Aragon
Dans les pages qui suivent, nous n’avons décrit que les
quatre églises que nous avons eu l’occasion de visiter. Très
certainement, il en existe d’autres tout aussi
intéressantes, mais les images recueillies sur Internet ne
sont pas suffisamment éloquentes pour la constitution de
dossiers.
Tout comme pour d’autres régions d’Espagne voisines des
Pyrénées – mais aussi tout comme pour la France – la
datation des monuments d’Aragon n’a probablement pas échappé
à des préjugés. Quels pourraient être ces préjugés ? Tout
simplement que, du fait que l’Aragon a été reconquis sur les
arabes à la fin du XIesiècle ou au début du XIIesiècle
(1096 pour Huesca, 1118 pour Saragosse), il ne subsiste dans
cette région aucune église chrétienne antérieure à l’an
1100. Ce qui est curieux, c’est qu’il n’existe pas non plus
d’édifice arabe.
Nous pensons que la réalité est beaucoup plus complexe. Et
qu’une forte communauté chrétienne devait subsister sous «
domination arabe » (l’utilisation des guillemets est
nécessaire pour traduire la complexité des relations qui
devaient exister entre populations autochtones et immigrées
venus du Maghreb, entre chrétiens, musulmans, juifs,
nouveaux convertis, entre princes et paysans).
L’église
Saint-Pierre-le-Vieux d'Huesca
A l’entrée de l’église, un panonceau nous apprend que « En ce lieu, selon une
tradition il y avait un temple antique qui fut concédé à
la communauté chrétienne durant l’époque arabe. Au moment
de la conquête de la cité en 1096 ; le roi Pierre Ier
d’Aragon fit appel à des moines de Saint Pons de Thomières
(France) qui fondèrent un prieuré.
L’édifice de la nouvelle église fut construit à partir de
1117, et, à la fin du XIIesiècle, le beau
cloître aux chapiteaux historiés de meilleur art roman
aragonais. »
La cause est entendue : cette église
daterait donc du XIIesiècle. Nous en sommes
beaucoup moins sûrs. Examinons la minutieusement.
Tout d‘abord, le clocher (image
2) : son étage inférieur est d’apparence romane.
C’est confirmé par les deux fenêtres encadrées par des
colonnettes. La datation estimée est la fin du XIe
- début du XIIesiècle.
Mais c’est le portail (image
3 et image 4)
qui se révèle le plus intéressant. Il est très dégradé et
deux voussures sont illisibles. La voussure en damier a été
vue sur des portails anciens (Lapeyre en Aveyron). Il manque
les quatre colonnettes qui supportaient les voussures.
Le tympan est décoré d’un chrisme. La représentation du
chrisme remonte au moins au «labarum » de Constantin le
Grand (début du quatrième siècle). Mais elle s’est
poursuivie pendant plusieurs siècles. Tout particulièrement
dans les régions voisines des Pyrénées. Celui-ci semble
tardif … mais antérieur à l’an mille. Remarquer la
représentation de l’Agneau, en plein centre. Une autre
caractéristique : la petitesse du portail. Les grands
portails de Vézelay ou de Conques apparaissent, selon nous,
au XIesiècle. Il est certes possible que ce
portail date du XIe. Cependant, nous
envisageons une date antérieure, du Xesiècle.
Les images de la nef montrent qu’elle
est à trois vaisseaux voûtés plein cintre sur doubleaux
plein cintre. Les piliers sont de type R1112.
Les arcs entre piliers sont doubles. Toutes les conditions
semblent remplies pour attribuer cette église à la période
romane. Cependant, on dénote un certain archaïsme. Les
colonnes engagées accolées au pilier sont à section
rectangulaire (ces colonnes sont appelées pilastres). Ces
pilastres ne sont pas surmontés de chapiteaux, mais
d’impostes non décorées. Par ailleur, il n’existe pas de
fenêtre haute. Il n’existe pas non plus de tribune (ou
triforium). Il suffit de comparer cette église à
Saint-Étienne de Nevers pour vérifier qu’il y a bien
archaïsme à Saint-Pierre-le-Vieux. Or Saint-Étienne de
Nevers a été construite avant 1100.
Nous estimons qu'en architecture les
innovations se transmettent à une vitesse relativement
rapide. De l’ordre d’une dizaine d’années. Tout bâtisseur
d’église veut que son édifice soit le plus moderne qui soit
? Si donc l’église Saint-Pierre-le-Vieux avait été
construite après 1117, elle serait semblable à Saint-Étienne
de Nevers.
En conséquence, nous envisageons la
situation suivante : cette église a été construite avant
l’an 1000, au IXeou au Xesiècle.
Elle était primitivement charpentée. Un ou deux siècles
après, il a été décidé de la voûter. Pour ce faire, deux
rangs de pilastres ont été accolés aux piliers. Sur ces deux
rangs ont été posés deux rangs de doubleaux ; et là dessus,
la voûte en plein cintre. Cette opération a dû se faire
avant l’an 1100, car plus tard on aurait posé une voûte en
berceau brisé.
Les murs témoignent des transformations.
Image 10 : traces
d’arrachements de pilastres porteurs de doubleaux. Cette
opération a dû se faire après le XIVesiècle,
lorsque les maçons ont réalisé que le pilastre n‘était pas
nécessaire : une console suffisait.
Image 11 :
interruption de la corniche.
Images 12, 13 et 14
: la corniche « à billettes » qui contourne le pilastre est
coupée par une console monolithe (image
13) ou un empilement de briques plates imitant
une corniche (image 14).
Dans ces cas, il y a sans doute eu ajout de l’arc inférieur
afin de renforcer la structure.
Les images
17, 18 et 19 sont celles du très beau cloître qui
pourrait dater, comme indiqué, du XIIesiècle.
Peut-être pas de la fin du XIIesiècle mais
très probablement de la reprise en mains par les moines de
Saint-Pons de Thomières.
Il reste les images de deux tympans. Celui de l'image
21 représenterait l’Adoration des Mages. C’est
probablement une œuvre antérieure à l‘an mille, car toute
différente d’œuvres plus tardives : le Christ n’est pas un
bébé assis sur les genoux de la Vierge. C’est un enfant
debout devant la Vierge aussi debout. Elle porte une jupe
évasée, un peu semblable au « kilt » des wisigoths
observable sur le tympan de Lapeyre (Aveyron). Les mages ne
portent pas de couronne (les « rois » mages n’ont pas encore
été inventés), mais des turbans semblables à ceux des
arabes. Remarquer aussi à gauche un entrelacs « carolingien
».
Au-dessus les anges portent un chrisme.