Le monastère San Juan de la Peña
• Espagne-Portugal •
Article
précédent • Article
suivant
Voici ce qu’en dit la page de l’encyclopédie en ligne
Wikipedia consacrée à ce monastère : « Symbole
du maintien de la foi chrétienne dans les Pyrénées au
temps de l’occupation musulmane, ce monastère a été choisi
comme panthéon par les rois et les nobles
d’Aragon-Navarre. Il fut fondé en 920 dans ce site très
reculé par Galindo II Aznàrès, comte d’Aragon, sur des
lieux anciennement occupés par les ermites qui s’étaient
retirés dans ce coin caché des Pyrénées, à la suite de
l’invasion musulmane aux alentours de 720.
Au XIe siècle, le couvent adopte la réforme
clunisienne. Les généreuses donations royales attirent ici
de nombreux moines souvent français. »
Avant de passer à l’analyse de ce
monastère, nous pouvons observer à partir de l'image
1 qu’il est constitué de deux parties bien
distinctes. On distingue au milieu de l’image, sur le
plateau, le monastère neuf qui abrite les ruines d’un
monastère du Moyen-Âge. Le monastère vieux, quant à lui, est
situé dans la grande cavité en bas des falaises au premier
plan. C’est cette partie du monastère qui se révèle la plus
intéressante à visiter.
Sous le rocher, un grand bâtiment perpendiculaire à la paroi
(à droite sur l'image 2 ,
à gauche sur l'image 3)
divise l’espace en deux parties. Ce bâtiment contient une
église inférieure et une église supérieure. À sa gauche, se
trouve le panthéon des rois d’Aragon, à sa droite, le
cloître roman.
Revenons à présent au texte extrait de
Wikipedia. Sans vouloir créer une polémique inutile, je dois
dire qu’on y trouve tous les éléments d’une attitude que
j’ai souvent rencontrée en France et que je ne suis pas
encore arrivé à définir correctement : certitude confuse?
Précision sans objet? Rhétorique basée sur du néant? En
effet, ce texte est empreint de certitudes : le monastère a
été fondé en 920, des ermites se sont installés ici à la
suite de l’invasion arabe de 720. Et ces certitudes
affichées entrainent d’autres certitudes : si ce monastère a
été fondé en 920, c’est qu’il n’existait rien avant. Mais
alors, pourquoi parle-t-on des ermites venus après 720 ?
Quels restes ont-ils laissés ?
Pour bien comprendre mon point de vue, il nous faut
imaginer, ami lecteur, que nous connaissions la date de
mariage d’un individu X. Devons nous obligatoirement en
déduire que la maison de ce monsieur X a été construite à la
même date? Et qu’elle est restée inchangée depuis cette date
? Même si la famille de ce Monsieur X s’est agrandie ?
Le questionnement doit être identique en ce qui concerne le
monastère de San Juan de la Peña et, en règle générale, de
tous les monastères. On s’imagine qu’un monastère est un
ensemble de bâtiments. Ce n’est pas le cas : un monastère
c’est un ensemble de personnes vivant en communauté. La
fondation d’un monastère, c’est un peu comme un mariage.
C’est un contrat entre deux communautés : une communauté de
laïcs qui demandent à des religieux d’attirer la protection
divine sur leur groupe, une communauté de religieux, qui en
retour, demande aux laïcs d’assurer la survie matérielle de
leur propre groupe.
En l’occurrence, en 920, le comte
Gallindo a fait venir sur le site de San Juan de la Peña un
groupe de religieux. Il ne les a certainement pas laissés
sans ressource. Comme le texte l’indique, il est probable
que ce groupe ait remplacé un autre groupe religieux
installé ici auparavant. De là à dire que ce dernier groupe
était venu à cet endroit chassé par les invasions arabes, il
y a un pas que nous ne voulons pas franchir. D’une part, les
invasions arabes n’ont certainement pas entraîné dans
l’immédiat la persécution des chrétiens. Les arabes avaient
trop besoin de l’aide ou, au moins, de la neutralité de
groupes chrétiens pour poursuivre leurs conquêtes. Cette
persécution serait venue plus tard, au IXeou
au Xesiècle, sous forme d’un impôt dû par
les infidèles.
Une autre considération entre en jeu. Le monachisme est une
tradition très ancienne de l’église. Ses principaux
fondateurs ont pour noms Saint Pacôme (291, 348), Saint
Antoine (251, 356), Saint Benoît de Nursie (480, 547). Les
premiers moines étaient des ermites qui se retiraient à
l’écart du monde dans des endroits désolés, souvent dans des
cavernes ou des abris sous roche. On trouve de tels
monastères principalement en Orient. Mais aussi en Occident
: Italie (Subiaco), Provence (Carluc, la Sainte-Baume). Tous
ces monastères rupestres semblent contemporains aux moines
fondateurs. Il ne serait donc pas surprenant que le site de
San Juan de la Peña ait été occupé dès le Veou
le VIesiècle, bien avant l’invasion arabe au
début du VIIIesiècle.
En conséquence de ces observations, les
dates de 720 et de 920 ne sont pas suffisamment probantes
pour envisager une datation. Seule l’analyse détaillée de
l’architecture des bâtiments peut apporter des informations
supplémentaires.
Le plan (image 4)
révèle deux niveaux. Au niveau inférieur (b)
se trouve l’église inférieure (images
5, 6, 7, 8, 9). Au niveau supérieur (a)
se trouvent le musée contenant des sarcophages (images
10 et 11), le panthéon des nobles aragonais (images 12, 13, 14, 15, 16),
l’église supérieure (images
de 17 à 27), le cloître (images
de 28 à 33).
Concernant l’église inférieure, on
constate sur le plan (image
4) que sa nef est divisée en deux parties par une
arcade constituée de deux arcs s’appuyant sur un pilier
intermédiaire (image 7).
Les deux parties de la nef sont terminées par deux absides (image 5 et image 9). Il faut
comprendre que l’existence d’une nef à deux vaisseaux
presque jumeaux est un peu problématique dans la mesure où
les nefs des églises du Moyen-Âge (et même du Haut
Moyen-Âge) sont presque toujours à 1 ou 3 vaisseaux. Il est
possible que cette particularité soit due à la configuration
des lieux. En effet, les deux absides ont été creusées dans
la roche. L’abside de gauche (image
5) était décorée d’une fresque dont subsistent
des fragments (image 6).
Concernant l’abside de droite, l’arc triomphal (images
8 et 9) semble outrepassé. Les arcs de séparation
des deux nefs (image 7)
sont aussi outrepassés. Néanmoins, le chapiteau et le pilier
semblent récents. Peut-être le résultat d’une restauration ?
En superposant sur une même image les deux niveaux a
et b, nous nous
sommes aperçus que l’église inférieure était en net retrait
par rapport à l’église supérieure : les deux absides de
l’église inférieure ne sont pas situées sous les trois
absides de l’église supérieure, mais en retrait par rapport
à elles, sous l’avant-chœur. Nous pensons que la nef de
l’église inférieure et la nef de l’église supérieure, bâties
dans une continuité de construction, sont contemporaines.
Par contre, les deux absides de l’église inférieure
pourraient être plus anciennes, antérieures aux invasions
arabes.
Le couvercle de sarcophage, de forme
trapézoïdale, de l'image
10 , pourrait dater du VIeou VIIesiècle.
Cependant, nous n’avons pas encore d’éléments suffisants de
comparaison. Par contre, la cuve du sarcophage de l'image
11 , décorée de palmettes très étalées inscrites
dans un cadre presque circulaire, s'apparente à des modèles
wisigothiques de cette période (VIeou VIIesiècle).
Le Panthéon des nobles d’Aragon a très probablement fait
l’objet d’une forte restauration au XIXeou au
XXesiècle. Ne comprenant pas l’espagnol et
notre guide
(images 12 et 31)
ne comprenant pas le français, nous n’avons pas été en
mesure de connaître l’étendue des transformations. Tout au
plus peut-on dire que la plupart des plaques tombales sont
anciennes. Les chrismes (images
13, 14 et 15) sont connus depuis l’antiquité.
Ceux-là seraient plus tardifs, mais nous n’avons pas encore
défini les critères de comparaison. Les autres croix (images 13, 14 et 15)
sont dites aragonaises. Ces diverses pierres tombales
pourraient dater des débuts du deuxième millénaire. Hormis
peut-être celle représentant un cavalier (image
13) d'inspiration gauloise ? Et surtout celle de
l'image 16. On y
voit au-dessus dans une mandorle, l’âme du défunt portée par
les anges vers le paradis. Tandis que, au-dessous, un être
hybride semble représenter l’enfer alors que, à droite, une
sorte de diable semble se saisir d’une autre âme. Les longs
costumes des personnages font envisager une datation
antérieure à l’an 1000.
On accède ensuite à l’église supérieure.
Le chevet (image 17)
est typiquement roman et on pourrait le dater du premier
coup d’œil du XIe, voire du XIIesiècle.
Cependant certains détails retiennent l’attention. D’une
part, sur l'image 18 ,
les chapiteaux de la colonnade de l’abside semblent en bon
état alors que, sur la droite, un chapiteau plus gros que
les précédents est très endommagé.
On retrouve le même chapiteau sur l'image
19 avec en face de lui un autre chapiteau de mêmes
dimensions. Ce dernier chapiteau est décoré d’entrelacs
caractéristiques du premier millénaire. Et on retrouve
encore le chapiteau sur l'image
21. Mais cette fois-ci, l’image est suffisamment
nette et agrandie pour voir que le chapiteau de l’arcade
recouvre en partie un décor de palmettes. Les mêmes
observations peuvent être faites concernant les images
20 et 22.
Notre hypothèse est la suivante : Le chevet primitif était à
trois absides rectangulaires. Au XIIesiècle,
il a été décidé de transformer ce chevet en dotant les
absides de culs-de four. Afin d’asseoir les voûtes de ces
culs-de-four, on a construit les colonnades sur un plan
semi-circulaire. La pose des chapiteaux situés aux bords a
entraîné la destruction partielle ou le recouvrement des
chapiteaux des baies de communication entre absides. Le
décor de palmettes de ces chapiteaux (image
22), d’une grande finesse, fait penser à une
œuvre d’inspiration wisigothique ou arabe.
La nef supérieure est formée de quatre
travées : sur l'image 23,
de gauche à droite, une travée d’avant-chœur, puis
successivement trois travées semblables avant d’arriver au
fond de l’église. Celui-ci (image
27), avec ses trois grandes fenêtres identiques
est de type « clunisien » (aux alentours de l’an 1000). La
grande baie située en dessous de ces trois fenêtres semble
disproportionnée par rapport à ces fenêtres. En tout cas,
elle s’insère très mal dans l’arc qui la surplombe. En fait,
cet arc devait primitivement protéger un portail.
Les trois dernières travées font partie du même bâtiment. La
travée de l’avant-chœur, à plan en forme de quadrilatère
irrégulier, a certainement été rajoutée pour recoller la nef
et le chevet.
Observons enfin que les trois travées supposées identiques
ne le sont pas du tout (les voûtes reposent côté murs sur
des arcs différents).
Les images
28 , 29, 30 sont celles du très bel arc outrepassé
du portail d’accès au cloître. L’arc a été en partie
détruit. L’imposte qui le supportait (image
29) est aussi endommagée. La destruction est
probablement volontaire, mais on ignore si cette destruction
correspond à une nécessité technique (par exemple ajuster
une porte), ou à une intention symbolique (supprimer ce qui
peut apparaître comme musulman). En fait, le caractère
musulman n’est pas établi. Cette porte pourrait être
wisigothique (VIe- VIIesiècle).
Il reste le cloître (images
31, 32, 33). C’est, du point de vue artistique, la
partie la plus intéressante. C’est aussi le principal
intérêt touristique. Néanmoins nous n’en parlerons pas car,
daté de la fin de la période romane (XIIesiècle),
il se situe hors des limites de notre étude.
Datation
Les problèmes liés à la datation ont été abordés tout au
long de cette page. Nous ne faisons ici qu’un résumé :
Avant les invasions arabes, installation d’une communauté
religieuse. Il resterait de cette occupation les deux
absides de l’église inférieure, les trois absides de
l’église supérieure, les baies de communication entre ces
absides et le portail d’accès au cloître.
Vers l’an mille : construction de la nef (parties
inférieures et supérieures).
Au XIeou XIIesiècle, voûtement
en cul-de-four des absides après installation de la
colonnade.
Au XIIesiècle, construction du cloître.
Ne connaissant pas d’ouvrage de référence, il nous est
difficile d’évaluer la datation du Panthéon des Nobles
d’Aragon.