Conclusions sur l’étude des monuments d’Espagne 

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Nous avons recensé dans toute la péninsule ibérique plus de 140 monuments susceptibles de dater du premier millénaire. Nous pensons qu’il doit en exister d’autres encore, certes moins remarquables, mais pour certains d’entre eux peut-être plus riches en informations.

D’ores et déjà, les données que nous avons recueillies nous permettent de faire des regroupements. Nous avons ci-dessous étudié quelques uns des groupes ainsi constitués. Si on ne doit pas minimiser l’importance de cette étude, on ne doit pas non plus l’exagérer. Bien que l’échantillon de 140 monuments soit relativement important, il est minoré par suite de la diversité et de la complexité des situations. Nous le réaliserons lors de l’étude détaillée de chacun des groupes que nous avons ainsi définis : le groupe romain, le groupe romain tardif, le groupe « wisigoth », le groupe « peuples divers », le groupe « mozarabe », le groupe « Haut Moyen-Âge », le groupe « arcatures lombardes ».



1. Le groupe romain

La carte ci-dessous du groupe romain ne prétend pas décrire tous les monuments romains de la péninsule mais seulement un tout petit nombre de ceux qui nous semblent les plus représentatifs pour notre recherche. Nous rappelons en effet que nous avons décidé dès le début d’exclure les monuments romains hormis ceux qui permettaient de comprendre la période suivante (à partir de l’an 400). Les monuments romains nous semblaient avoir été très étudiés dans le passé et il nous semblait inutile de revenir à la description d ‘édifices tels que les amphithéâtres, les théâtres, les thermes, les forums.

Nous avons seulement indiqué la présence de temples romains à Evora (image 1) et à Mérida. Nous avions négligé leur importance. Non seulement sur le plan architectural, mais aussi sur le plan des idées. En effet, on constate qu’en moins de deux siècles s’est produit un changement radical. Le temple antique dont le plan se retrouve presque identique à la fois dans les mondes grec, égyptien et romain, mais aussi dans le temple d’Hérode à Jérusalem, disparaît au profit de la basilique chrétienne. Cette transformation est liée à l’idée que le temple n’est plus la demeure exclusive de Dieu : tout croyant, s’il est chrétien, a sa place dans cette demeure.




  • Légende :   Temple romain   Autre édifice romain   Basilique romaine

    Carte interactive : groupe romain

  •      La carte ci-contre du groupe romain ne prétend pas
        décrire tous les monuments romains de la péninsule
        mais seulement un tout petit nombre de ceux qui nous
        semblent les plus représentatifs pour notre recherche.


     

    Les autres monuments romains sont les basiliques. Toutes celles représentées ici sont à l’état de ruines. On les trouve à Tarragone, à Casa Herera (image 2) près de Mérida, à San Pedro de Alcantara. En ce qui concerne les deux dernières, elles ont la particularité d’avoir deux absides opposées. On retrouve la même originalité à Volubilis au Maroc. Cette particularité que nous n’arrivons pas à expliquer est-elle spécifique à la région ou à un groupe d’hommes ? Nous n’avons pas suffisamment d’éléments pour en juger.

    Nous avons ajouté un autre monument à cette petite liste. Il s’agit de l’église Santa Eulalia de Bóveda (image 3), en Galice. Il s’agit d’un édifice que nous n’arrivons pas à définir. Bien que désignée sous le nom d’une église, elle n’a rien d’une église chrétienne. Sa nef est un grand bassin peu profond. Elle ne peut être apparentée à un baptistère. En tout cas, le décor peint de la voûte semble typiquement romain.


     

    2. Le groupe romain tardif

    Ce groupe est formé d’édifices de type « basilique à trois vaisseaux ». On constate que, dans la plupart des cas, le vaisseau central est porté par des piliers à plan rectangulaire à impostes. On trouve deux types d’impostes : les impostes à saillie dans toutes les directions se retrouvent principalement dans les Asturies. Alors que les impostes à saillie vers l’intrados se trouvent plutôt en Catalogne, principalement à Gérone. Nous pensons que ces dernières églises (à impostes à saillie vers l’intrados) sont les plus récentes. Plusieurs indices permettent de le supposer : en particulier, la grandeur des édifices montrant que les architectes avaient acquis une expertise.

    Sur la carte ci-dessous, on constate que les régions des Asturies et de Catalogne sont les plus fournies. Cela peut s’expliquer pour plusieurs raisons. D’une part, la région de Castille contient un autre groupe d’églises que nous définirons plus loin, les églises « mozarabes » : les deux types d’églises ont pu coexister. D’autre part, pour des raisons historiques la région des Asturies considéré comme le point de départ de la Reconquista a pu être privilégiée aux dépens d’autres régions comme la Galice ou la Cantabrie. Il est donc possible qu’une étude exhaustive permette de découvrir d’autres monuments dans ces régions.




  • Périodes :   300-500   500-800    800-1000   Fortifications ou ruines

    Carte interactive : groupe romain tardif

  •     Sur la carte ci-contre, on constate que les régions des
        Asturies et de Catalogne sont les plus fournies.

        On constate aussi sur la carte que ces églises sont
        principalement localisées à proximité des côtes de
        la Péninsule Ibérique.

     

    Nous avons appelé ce groupe romain tardif, car nous pensons que la romanité a survécu longtemps après la chute de Rome. Grégoire de Tours, qui vivait dans la deuxième moitié du VIe siècle, nous décrit les villes de Tours ou de Clermont-Ferrand comme des villes romaines et non franques : le roi était franc, mais l’organisation des cités était romaine.

    On constate aussi sur la carte que ces églises sont principalement localisées à proximité des côtes de la Péninsule Ibérique. Là encore le caractère romain se confirme. La colonisation d’un territoire s’effectue en général à partir des côtes. Le colonisateur commence à créer un comptoir, ou plutôt une chaîne de comptoirs dispersés le long de la côte, pour commercer avec le pays, puis un territoire autour de ce(s) comptoir(s), territoire qu’il étend progressivement. La datation de ces édifices se situe dans une large fourchette aux alentours de l’an 600.


     

    3. Le groupe « wisigoth »

    Le mot « wisigoth » est ici mis entre guillemets, car nous ne sommes pas tout à fait certains que toutes les églises de ce groupe doivent être attribuées aux wisigoths. Inversement, il est possible que des édifices d’autres groupes étudiés dans cette page peuvent aussi être d’origine wisigothe. Nous pensons en particulier que ce doit être le cas des églises du groupe dit « mozarabe », que nous avons différenciées de celles de l’actuel groupe.

    Nous distinguons deux parties dans ce groupe « wisigoth » :

    1. Il y a tout d’abord les églises à plan complexe. L’idée de base est un édifice à trois vaisseaux dont le vaisseau central a été conservé et les vaisseaux latéraux partagés en une série de pièces. Chacune de ces pièces devait avoir un usage bien précis mais on ne sait lequel. Le plan type est celui de San Pedro de la Nave. Mais il peut y avoir plusieurs plan possibles. Il faut par ailleurs tenir compte du fait qu’au cours du temps les structures ont évolué. Appartiennent à ce sous-groupe les églises suivantes : São Gião de Nazaré, Santa Lucia del Trampal, Santa María de Melque (image 8), San Pedro de la Mata (image 7), San Pedro de la Nave (image 9), Quintanilla de la Viñas, l’église inférieure du monastère de San Juan de la Peña, Sant Quirze de Pedret.

    2. Pour le deuxième groupe, le plan est apparemment très simple. Une longue nef rectangulaire terminée par une abside à plan carré de coté plus réduit que la largeur de la nef. L’arc triomphal séparant le chœur de la nef est en général outrepassé. À remarquer que ce groupe franchit les Pyrénées puisqu’on le trouve largement représenté dans le Bas-Languedoc. Appartiennent à ce sous-groupe les églises suivantes : San Baudelio de Berlanga (image 12), San Pedro de Mérida, San Salvador du Palat del Rey à León, Santa Coloma en Andorre, Sant Vicenç d’Obiols (image 11), Santa Fe dels Solers, Santa Maria del Marquet, Sant Critofol de Cabrils, Sant Julià de Boada (image 10).




  • Légende :   Église à plan complexe    Église à plan simple

    Carte interactive : groupe « wisigoth »

  •     Nous distinguons deux parties dans ce groupe :

        1. Il y a tout d’abord les églises à plan complexe.

        2. Pour le deuxième groupe, le plan est apparem-
        ment très simple.

     

    La datation de chacun des deux groupes est délicate. Ils ont d’ailleurs pu coexister pendant une longue durée. L’idée est que les églises du premier groupe auraient été confiées à plusieurs célébrants (un prêtre et ses acolytes) alors que celles du second groupe n’auraient eu qu’un célébrant.


     

    4. Le groupe « peuples divers »

    Au cours du premier millénaire, la péninsule ibérique a été occupée par divers groupes ethniques ou religieux aux sensibilités différentes. Il est tout à fait normal que ces sensibilités se soient exprimées au travers de l’art et de l’architecture. Les historiens retiennent deux peuples différents : les romains et les latins. Ils ajoutent les arabes à la fin du premier millénaire. Nous pensons que la sensibilité proprement « arabe » s’est très peu exprimée avant l’an 1000, la mosquée de Cordoue pouvant constituer une exception. Il nous faut cependant avouer notre méconnaissance de l’Andalousie première, région d’Espagne occupée par les Arabes.

    Les romains et les wisigoths ayant été les principaux occupants et maîtres de la péninsule, il est tout à fait normal qu’ils aient été les principaux bâtisseurs. Mais on a trop tendance à oublier qu’ils n’étaient pas les seuls.

    Il y avait tout d’abord les populations autochtones qui étaient installées dans la péninsule avant la conquête romaine. On le sait pour le peuple basque originaire de la vallée de l’Ebre qui aurait été refoulé vers les vallées pyrénéennes. Mais le même scénario s’est sans doute reproduit pour d’autres peuples dont on a oublié le nom. Ces peuples refusant les dominations successives des romains, des wisigoths et des arabes auraient trouvé refuge dans les hautes vallées du nord de la péninsule.

    Par ailleurs, il faut savoir que les wisigoths ne sont pas les seuls peuples barbares à avoir occupé la péninsule. Les suèves, au nord-ouest de la péninsule, et les vandales en Bétique (actuelle Andalousie) auraient participé à cette occupation aux Ve et VIe siècles. La situation est sans doute encore plus complexe si on tient compte de la tradition « celtique » de la Galice, des Asturies et du Nord du Portugal.




  • Légende :   Asturien   Suève   Vandale   Autres peuples

    Carte interactive : groupe « peuples divers »

  •     Au cours du premier millénaire, la péninsule ibérique
        a été occupée par divers groupes ethniques ou religieux
        aux sensibilités différentes.



     

    Les divers sous-groupes sont les suivants :
    Le sous-groupe asturien, constitué de San Miguel de Lillo (image 13), Santa Cristina de Lena (image 14), Santa María de Naranco (image 15). Il est défini par divers éléments dont le plus caractéristique est un bas relief discoïdal installé à la naissance des arcs.


    Le sous-groupe « suève » constitué de São Frutuoso de Montélios à Braga (image 16), San Miguel de Celanova (images 17 et 18), Peñalba de Santiago, Santo Tomás de la Ollas, Santa Coloma (La Rioja). Les églises généralement très petites sont caractérisées par une nef terminée, à l’Est et à l’Ouest, par une abside à plan carré. Le plan de São Frutuoso de Montélios échappe un peu à ce modèle, mais il y a similitude des frontons avec San Miguel de Celanova. Nous l’avons désigné sous le nom de « suève » mais sans grande conviction, les éléments « barbares » ou apparentés n’apparaissant pas dans les constructions. Il est possible que certains de ces monuments soient des baptistères.


    Le sous-groupe « vandale » représenté par un seul élément, l’hôpital de Masona à Mérida. Il ne reste rien de ce bâtiment, hormis les piliers qui ont été réutilisés pour construire une citerne (image 19). Ces piliers sont de facture barbare. Mais nous ne pensons pas qu’ils soient l’œuvre de wisigoths. Cette région ayant été occupée par les vandales, nous leur attribuons la facture de ces piliers, mais sans grande certitude.

    Le sous-groupe « autres peuples » : Nous avons rassemblé dans ce sous-groupe divers autres édifices que nous n’arrivons pas à définir : Santa Comba de Bande, définie généralement comme « wisigothique » mais qui a subi de nombreuses modifications, San Xes de Francelos à Ribadavia (image 21), elle aussi désignée comme étant wisigothique, mais dont les bas-reliefs sculptés ne s’apparentent pas au modèle wisigothique, San Tirso de Sahagún difficile à identifier, et enfin la première église de Leyre, dont les massifs chapiteaux ont été utilisés ultérieurement pour soutenir la voûte de la crypte (image 20).


     

    5. Le groupe « mozarabe »

    À quelques exceptions près, ce groupe est formé d'églises à plan basical à nef à trois vaisseaux. La particularité de ces églises est dans le fait que les arcs entre piliers sont nettement outrepassés. Et ce, à la différence des églises à trois vaisseaux du paragraphe « groupe romain tardif ».

    Nous avons donné le nom de « mozarabe » à ce type d’église. C’est son nom usuel. Il lui a été donné par les historiens de l’art qui estimaient qu’il était influencé par l’art arabe (plus exactement l’art musulman). Nous estimons que cette opinion est erronée. La grande majorité de ces édifices « mozarabes » sont des édifices chrétiens ... et l’ont toujours été. Le seul édifice qui pourrait avoir été une mosquée est l’actuelle église Cristo de la Luz. À quoi le voyons nous ? L’église Cristo de la Luz est un édifice à trois vaisseaux identiques. Les autres monuments « mozarabes » sont des édifices à trois vaisseaux distincts, le vaisseau central étant plus large que les collatéraux. Ce sont bien des basiliques de plan tout à fait semblable à celui des premières basiliques romaines.

    Nous pensons que ce sont des basiliques wisigothiques. Leur taille et leur élégance font penser qu’elles sont plus récentes que les autres églises wisigothiques précédemment citées.




  • Périodes :   500-800    800-1000      Fortifications ou ruines

    Carte interactive : groupe « mozarabe »

  •     À quelques exceptions près, ce groupe est formé
        d'églises à plan basical à nef à trois vaisseaux.
        La particularité de ces églises est dans le fait que les
        arcs entre piliers sont nettement outrepassés.



     

    On aura vu sur la carte la présence de deux types de drapeaux : drapeaux oranges et drapeaux verts. Un drapeau orange correspond à une date appartenant à l’intervalle (500-800). Un drapeau orange correspond à une date appartenant à l’intervalle (800-1000). Nous estimons que ces édifices « mozarabes » ont été construits aux alentours de l’an 800. La présence de ces deux couleurs est donc tout à fait normale.


     


    6. Le groupe « Haut Moyen-Âge »

    Il s’agit d’un ensemble de monuments appartenant (plus exactement que nous estimons appartenir) à une période comprise entre le début du VIIIesiècle et la fin du premier millénaire. C’est à dire une période postérieure aux invasions arabes. Nous avons enlevé de ce groupe les édifices dits « mozarabes » (voir paragraphe précédent) qui appartiennent à la même période.

    Bon nombre de ces édifices sont décorés d’arcatures lombardes. Nous avons consacré un paragraphe spécial aux arcatures lombardes, après celui-ci. Cependant, nous ne devons pas différencier parmi les édifices du Haut Moyen-Âge ceux qui ont des arcatures lombardes de ceux qui n’en ont pas, car les arcatures lombardes sont souvent des ajouts ultérieurs sur certaines parties des édifices.



  • Périodes :   500-800   800-1000   1000-1150

    Carte interactive : groupe « Haut Moyen-Âge »

  •      Il s’agit d’un ensemble de monuments que nous
        estimons appartenir à une période comprise entre le
        début du VIIIesiècle et la fin du premier millénaire.

     

    Il faut de plus être conscient que d’autres différences importantes existent. Des églises comme San Pere de Rodes (image 26) ou Santa María de Porqueres (image 27) témoignent d’une grande originalité et sont très différentes entre elles. Nous n’avons pas voulu marquer ces différences. Ou pas pu par suite d’une méconnaissance de ces édifices. Nous pensons par ailleurs que bon nombre de ces édifices font partie d’ensembles plus vastes que la seule péninsule ibérique. C’est le cas des églises construites durant la période des arcatures lombardes. C’est aussi le cas de San Pere de Rodes qui s’apparente à l’église de Nant en Aveyon/France.


     

    7. Le groupe arcatures lombardes

    Il faut tout d’abord noter que ce groupe d’églises aux arcatures lombardes n’est pas aussi homogène qu’il paraît au premier abord. Dans la plupart des cas, ce n’est pas l’ensemble de l’édifice qui est doté d’arcatures lombardes, mais seulement une partie : le clocher, le chevet ou la nef. Ceci s’explique par le fait que les parties à arcatures lombardes ont pu avoir été construites avant ou après le reste de l’édifice. Il est aussi possible que, dans certains cas, seules les arcatures lombardes aient été construites sur un mur plus ancien afin de faciliter le voûtement d’une nef ou d’une abside.

    Nous pensons que le décor d’arcatures lombardes s’est développé suivant une longue période du Xe au XIIe siècle. S’agit-il bien d’un décor ? ou d’une technique ? C’est difficile de trancher. En effet, ce type de construction permettait une meilleure assise des faîtes des murs. Il coïncide avec le voûtement des nefs ou des absides. Il devait donc avoir un intérêt sur le plan architectural.

    Mais comme nous le verrons ci-après, il devait avoir aussi un intérêt esthétique en permettant de différencier un groupe humain.



    Sur la carte ci-dessous de la péninsule ibérique, nous avons repéré les monuments à arcatures lombardes. Nous constatons que tous ou presque sont localisés dans le voisinage des Pyrénées (Catalogne, Andorre, Aragon). Nous savons aussi que côté français, il existe, au pied des Pyrénées, une forte concentration d’édifices à arcatures lombardes (Pyrénées Orientales, Aude). Ce qui est aussi remarquable, c’est la quasi absence d’édifices à arcatures lombardes en dehors du voisinage des Pyrénées. Il semblerait donc que ces arcatures lombardes constituent un marqueur régional. Du moins pour l’Espagne, car pour l’Europe, les édifices à arcatures lombardes ne sont pas localisés seulement autour des Pyrénées. Nous émettons l’hypothèse suivante : entre la fin du VIIe siècle et le Xe siècle, l’histoire de la France est très mal connue. Nous savons seulement que durant cette période, il y a eu une série d’affrontements entre les francs et les arabes. Et nous nous doutons que les goths ou d’autres populations locales ont été mêlés à ces affrontements. Toujours est-il qu’à la fin de cette période, on découvre l’existence d’un comté à Toulouse, de marquisats (sous contrôle des francs) en Gothie et à Barcelone, et de royaumes en Navarre, Aragon et Castille. On ne peut qu’en déduire une expansion des francs vers la Méditerranée, et à tout le moins, une forte influence en Aragon, Navarre, voire même Castille. On sait par ailleurs que Charlemagne et ses successeurs se sont préoccupés de repeupler les régions languedociennes. Il est donc fort possible qu’ils aient lancé des opérations de colonisation en direction des marquisats qu’ils contrôlaient. Les édifices à arcatures lombardes seraient donc les résultats de ces opérations.



  • Datation des arcatures lombardes :   800-1000   1000-1150. La datation de l'édifice peut être antérieure.

    Carte interactive : groupe arcatures lombardes

  •     Nous constatons que tous les édifices à arcatures
        lombardes ou presque sont localisés dans le voisinage
        des Pyrénées (Catalogne, Andorre, Aragon).




     


    Conclusion provisoire

    L’actuelle page conclut provisoirement notre étude sur les monuments d’Espagne attribuables au Premier Millénaire. L’adjectif « provisoire » peut sembler inutile pour ceux qui estiment que cette étude est achevée : tous les monuments du premier millénaire semblent en effet avoir été au moins en partie étudiés.

    Nous pensons cependant que cette étude est très incomplète. D’une part, nous n'avons pas pu visiter un grand nombre d’édifices dûment répertoriés. Et pour les autres, nous n’avons pas souvent pu pénétrer à l’intérieur des monuments. Dans la plupart des cas, de telles visites ne révèleraient rien de nouveau, mais nous avons appris que certains édifices, même très modestes, peuvent se révéler essentiels pour notre compréhension.

    Nous pensons surtout que des édifices restent à découvrir. Considérons par exemple l’église San Xes de Francelos en Galice : elle nous était inconnue. Nous l’avons découverte récemment par quelques clics sur Internet. Combien d’édifices analogues sont-ils ignorés de tous alors qu’une visite systématique aurait permis de les mettre en valeur ?

    Mais il y a plus encore ! Les diverses cartes que nous avons installées sur l’actuelle page font apparaître des groupes bien localisés. Ces groupes n’ont pas été créés artificiellement. Ces localisations correspondent à des réalités. Ainsi le groupe « wisigoth » est installé dans la région occupée anciennement par les wisigoths. Le groupe romain et le groupe romain tardif sont localisés près des côtes.

    La répartition est bien ciblée mais n’est pas uniforme sur la péninsule. On constate que certaines régions ne possèdent pratiquement pas de monument. C’est le cas en particulier de l’Andalousie et de pratiquement tout le Sud de l’Espagne. Il existe un site Internet espagnol consacré à l’art préroman. Nous avons déjà eu l’occasion de dire qu’un site analogue n’existait pas en France : vérité au delà des Pyrénées, erreur en deçà. Cependant, et même si les espagnols ont raison de mettre en exergue les monuments qu’ils estiment préromans, nous constatons là encore que ces monuments ne se trouvent qu’au nord de l’Espagne. À l’exception de quelques édifices découverts lors de fouilles ou isolés dans des zones quasi désertiques. Par ailleurs, ce site Internet ne mentionne par les édifices dits « mozarabes » de Tolède que nous estimons antérieurs à l’an mille. Nous pensons que cette quasi-absence d’édifices antérieurs à l’an mille est anormale. L’Andalousie, pour ne parler que d’elle, est l’ancienne Bétique, occupée par les romains. Il devait fatalement y avoir des monuments romains en nombre suffisant compte tenu de la réputation de cette région. Et durant l’antiquité tardive, l’occupation du sol a dû subsister.

    Essayons d’être un tant soit peu logiques. Vers l’an 400, à la veille des « invasions barbares », la péninsule ibérique est occupée par les romains. Cependant, certaines régions plus proches de Rome sont privilégiées ; ce sont les régions situées près de la Méditerranée : Catalogne, région de Valence, Murcie, Andalousie. Ce sont ces régions-là qui devraient avoir conservé le plus de monuments romains ou de l’antiquité tardive. Voire même plus tard encore, du Haut Moyen-Âge. Et non les régions montagneuses du Nord et de l’Ouest de la péninsule ibérique. Or les cartes nous prouvent qu’il n’en est rien.

    Nous sommes donc face à un réel problème : soit les monuments qui existaient antérieurement à l’an 1000 ont tous subitement disparu. Soit certains des monuments ayant survécu à l’usure du temps et des hommes existent encore mais ils n’ont pas été identifiés.

    Il n’y a pas d’autre alternative. Mais cette alternative introduit une exigence de transparence : dans le premier cas, si ces monuments ont disparu, quelle en est la cause ? une cause devant être suffisamment étayée par des preuves pour expliquer l’incohérence révélée par les cartes.

    Dans le second cas, si de tels monuments existent, encore il faut s’atteler à leur recherche.

    Nous faisons le pari du second choix. Notre hypothèse est la suivante : on n’a pas cherché à identifier les monuments anciens du Sud de l’Espagne par peur de découvrir l’existence de monuments arabes, de montrer que l’apport arabe avait été constitutif de l’Espagne. En fait, nous pensons que, si elle est vraie, cette peur est probablement non fondée. Tout comme nous avons estimé que l’art dit « mozarabe » était plus sûrement un art « wisigothique » (deuxième âge de cet art), nous pensons que, durant le premier millénaire, le peuple arabe était, à l’image des peuples barbares fédérés, un peuple de guerriers assurant la paix de régions christianisées imprégnées de culture latine ou wisigothique. Ce peuple arabe n’avait ni le temps, ni le goût de créer une nouvelle forme d’art. Par contre, il aurait laissé à des populations autochtones, plus ou moins islamisées, le soin de créer ces nouvelles formes d’art. Éventuellement en apportant de nouvelles techniques grâce à des liaisons commerciales plus développées avec les pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée (usage de la brique ?).

    Nous pensons donc que, du moins en ce qui concerne le premier millénaire, il n’y aurait pas « d’art arabe », ni même « d’art arabo-andalou », mais un « art espagnol » qui aurait essaimé dans le monde musulman. Bien sûr tout cela reste à vérifier.

    Pour en finir avec ce paragraphe intitulé « Conclusion provisoire », il nous faut dire que le mot « provisoire » ne nous concerne pas. Pour nous, la conclusion est définitive bien que, à l’occasion de voyages dans la Péninsule Ibérique, nous ajouterons sans doute quelques pages à ce chapitre. Nous devons continuer nos recherches sur d’autres pays que l’Espagne et le Portugal : en particulier l’Italie et la France. Recherches qui peuvent d’ailleurs être liées à celles sur l’Espagne. Le mot « provisoire » concerne ceux d’entre vous qui prendront en charge notre relais.
    Nous pensons plus particulièrement à nos amis espagnols qui sont les plus impliqués dans la mise en valeur de leur patrimoine. Et qui, par leur proximité avec les monuments, par leur connaissance avec la langue espagnole, leurs propres recherches antérieures, sont plus aptes que nous à la découverte de nouveaux monuments.

    Norbert Breton et Alain Le Stang