Les figures en héraldique
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Petit rappel
: lorsque nous avons étudié les sirènes (consulter sur notre
site : cette page ),
nous nous sommes aperçus que, au Moyen Âge, l’image des
sirènes ne correspondait pas aux descriptions antiques. De
plus, nous avons identifié deux types de sirènes : les
sirènes à deux queues et les sirènes à une queue. Pour
diverses raisons, les sirènes à deux queues sont apparues
plus anciennes que les sirènes à une queue. Les sirènes à
deux queues peuvent être, soit des hommes, soit des femmes ;
les sirènes à une queue sont féminines et plus proches de la
description actuelle des sirènes.
Nous avons donc étudié plus particulièrement les sirènes à
deux queues (consulter sur notre site : cette
page).
Durant cette étude, nous avons constaté que les sirènes à
deux queues (image 4)
pouvaient « hériter » de représentations d’ancêtres
tutélaires analogues à celles de Saint-Bénigne de Dijon (images 1 et 2), ou de
Saint-Désiré (image 3).
D’autres représentations, comme celles d’hommes nus levant
les jambes (images 5 et 6),
semblent suivre la même inspiration.
L’idée nous est donc venue que ces chapiteaux aux thèmes
incompréhensibles, voire scabreux, pouvaient être des sortes
de signatures de familles nobles désireuses d’être
représentées dans les églises. Il faut comprendre que, si
parfois des œuvres sculptées à l’époque romane sont signées
- exemple : « Ghislebertus me fecit » -, il n’en est pas de
même pour les réalisations architecturales. Il n’existe pas
d’épitaphe permettant d’affirmer qu’une église a été
commanditée par tel évêque, conçue par tel architecte,
financée par tel groupe de fidèles.
Nous avons donc envisagé que ces thèmes
surprenants pouvaient symboliser des familles ayant
participé à la construction de ces églises ou à leur
défense.
En conséquence, nous avons pensé que l’emblème de la sirène
pouvait symboliser une association ou une famille de nobles.
Plus récemment, une autre idée a surgi : si la figure de la
sirène pouvait représenter une famille de nobles au Xeou
au XIesiècle, serait-il possible que cet emblème
ait survécu jusqu’au XVeou au XVIesiècle,
lorsque l’héraldique a été codifiée ?
Et cela a été notre grande surprise : la figure de la
sirène, à une ou deux queues, se retrouve en héraldique (images 8 et 9).
Alors, bien sûr, nous avons pensé à d’autres figures en
héraldique.
Ainsi on retrouve le centaure (consulter sur notre site : cette page). Le centaure
est présent en héraldique sous les traits d’une femme à
arrière-train de cheval
(image 10).
On retrouve aussi l’agneau pascal (images
11 et 12 ; consulter sur notre site : cette
page).
Mais aussi les animaux affrontés (image
13 ; consulter sur notre site : cette
page).
Et les griffons (image 14
; consulter sur notre site : cette
page).
L'image 15 ci-dessous
présente 6 figures héraldiques : le dragon, le griffon,
Pégase, la licorne, la sirène, et l’agneau pascal. Nous
remarquons que sur ces 6 figures codifiées au XVesiècle,
trois au moins étaient bien présentes au XIesiècle
: la sirène, l’agneau pascal, et dans une moindre mesure, le
griffon. Mais il faudrait ajouter à la liste le centaure,
plus caractérisé que le griffon. Le dragon, Pégase et la
licorne, n’ont pas été clairement identifiés. Mais nous
n’avons pas terminé nos investigations. De plus, il est
possible que le dragon, Pégase et la licorne, soient trois «
avatars » d’un même animal fantastique, présent dès la
période celte : le cheval solaire.
Nous n’avons pas encore rédigé sur notre
site la page concernant l’aigle impérial, mais il est bien
présent sur de nombreux chapiteaux du Xeou XIesiècle.
Et bien sûr, il est aussi bien représenté dans les figures
de héraldique (image 16).
Le cerf (image 17).
est, quant à lui, moins souvent observé sur les chapiteaux.
Il existe en héraldique un grand nombre de formes de croix (images 18 et 19).
Toutes ces formes n’existaient pas avant l’an 1000. Nous
pensons cependant que certaines de ces formes dérivent de
celles qui existaient avant l’an 1000. Ainsi la croix pattée
(consulter sur notre site : cette
page) a pu donner naissance à la croix pattée alésée,
à la croix de Malte, à la croix de Toulouse, voire à la
croix ancrée ou à la croix fleuronnée. Et de même, la croix
potencée a pu susciter la croix pommelée et la croix
tréflée. Concernant la croix de Lorraine ou la croix triple,
elles peuvent être issues des croix gravées sur des
sarcophages pictons.
Concernant les figures héraldiques
représentant des animaux (images
20 et 21), nous avons déjà dit que le cerf était
présent avant l’an mille. Le loup est plus difficile à
identifier car il peut être confondu avec le lion.
L’éléphant et le sanglier sont rarement représentés. Parmi
les oiseaux, nous avons repéré la chouette à plusieurs
reprises.
Compte tenu des changements qui ont pu
se produire entre le XIe et le XVesiècle,
il semble bien que la corrélation entre les thèmes de
chapiteaux du XIesiècle et les figures en
héraldique du XVesiècle soit forte.
Il reste cependant à répondre à une question : « Comment se
fait-il qu’une puissance temporelle, et probablement
guerrière comme celle des nobles, intervienne dans une
église tournée vers la prière et l’adoration divine ? ».
Il nous faut accepter l’idée selon laquelle, durant le Haut
Moyen-Âge, il n’y avait d’opposition stricte entre le
religieux et le militaire. À l’appui de cette idée, nous
citons le texte suivant de Grégoire de Tours (fin du VIesiècle)
: « Les
scandales que le diable avait élevés dans le monastère de
Poitiers croissaient tous les jours en iniquité.
Chrodielde ayant rassemblé autour d’elle, comme nous
l’avons dit, des meurtriers, des sorciers, des adultères
et des gens coupables de plusieurs autres crimes, se
tenait toujours prête à exciter quelque émeute ; elle leur
ordonna une nuit de faire irruption dans le monastère et
d’en tirer l’abbesse... ». Grégoire, qui rapporte
l’incident, est peu objectif : il décrit Chrodielde comme
une usurpatrice qui se réclame de sang royal et exige le
respect dû à son rang. Très certainement, Chrodielde est
effectivement de sang royal et elle a été enfermée contre
son gré dans ce monastère. Toujours est-il que l’affaire
prend un tour très belliqueux avec morts d’hommes. On
constate que Chrodielde, qui ne devait pas avoir beaucoup
d’argent, disposait d’une petite armée prête à se sacrifier
pour elle.
Racontons une autre anecdote : lors d’une visite du Mont
Saint-Michel, le guide a expliqué que le Mont avait été
attaqué à de nombreuses reprises, mais avait toujours réussi
à repousser ses agresseurs. Et aussitôt une question a fusé
: « Comment se fait-il que de simples moines tournés vers la
prière et peu entraînés au combat aient réussi cet exploit ?
» . Ce à quoi le guide a répondu qu’il y avait au Mont un
certain nombre de familles (80 ?) attachées à l’entretien et
à la protection du Mont.
Et le même genre de protection pouvait exister dans d’autres
abbayes ou églises rurales.
Dernière remarque : la ville de Tudela, auparavant occupée
par les arabes, a été prise par les chrétiens au début du
XII esiècle. Sa cathédrale a été probablement
édifiée vers le milieu du XIIesiècle (image
22). On remarque que parmi les chapiteaux trônent
des écus, bien représentatifs d’un ordre militaire (images
23 et 24).