Réappropriation des sources non écrites (exemple 1 : la toponymie) 

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La présente page n'apporte pas de grandes informations. C'est plutôt un appel à la recherche d'informations sur la toponymie, discipline qui étudie les noms propres désignant un lieu.

À remarquer que le titre de cette page, « Réappropriation des sources non écrites (exemple 1 : la toponymie) », apparaît tout à fait incongru. Car l'étymologie des noms de lieux est avant tout basée sur des sources écrites. Mais il ne s'agit pas là de sources historiques brutes. La lecture étymologique est soumise à interprétation. Et donc à des discussions entre chercheurs. Nous-mêmes qui avions écrit il y a une vingtaine d'années un CD-Rom intitulé Béziers 2002, avions donné, sur la foi de divers documents, les étymologies des diverses communes du Biterrois. En voici trois :
« Nézignan l’Évêque : le village de Nézignan tire son nom d’un domaine gallo-romain, lui-même défini par le gentilice “Nasinius” muni du suffixe “anum”, soit “Nasinianum”. Cassan : Le lieu était à l’origine un domaine gallo-romain. Son nom est formé du gentilice “catius”, suivi du suffixe “anum”. Roujan : Le nom est issu d’un domaine gallo-romain. Il est formé par l’adjonction au gentilice latin “Roius” du suffixe “anum”. »
Nous ne sommes, à présent, plus du tout certains que ces interprétations soient les bonnes. Nous avons par ailleurs constaté une évolution rapide dans la recherche étymologique. Sur le site Internet Wikipedia, il y a eu en quelques années des changements significatifs d’explications des noms de lieux.


Aigurande

Ces changements nous ont d'ailleurs parfois pris de court. Il en est ainsi du nom de lieu « Aigurande », commune de l'Indre. Il y a quelque mois, il était dit qu'à l'origine, le nom devait être tiré du nom gallo-romain aequirandus et signifiait : « à égalité de distance (entre deux grandes villes) ». Voici l'interprétation actuelle : « Le nom d'Aigurande procède du toponyme gaulois egoranda ou equoranda dont l'évolution la plus fréquente en France est Ingrandes. Egoranda devait fondamentalement signifier limite”  et correspondait souvent à la frontière entre deux peuples gaulois. À l'époque gauloise, Aigurande se trouvait à la frontière entre le territoire des Lémovices et celui des Bituriges Cubes, ultérieurement limite entre les anciens diocèses de Limoges et de Bourges, puis entre le Limousin et le Berry. »

Et, tout récemment, nous allons voulu faire une recherche sur les noms de lieux de même racine étymologique que Aigurande. Nous avons eu la surprise de découvrir ceci concernant le mot Ingrandes : « Ingrandes procède du toponyme gaulois Egoranda ou Equoranda, correspondant le plus souvent à une frontière de civitates de peuples gaulois. Dans cette acception, il est possible de l'étendre à des toponymes en dérivant tels que Aigurande, Eygurande, Eygurande et Gardedeuil, Iguerande, Ingrannes, Ygrande, Yvrandes. Si l'on prend en compte les lieux-dits, 120 toponymes dérivent d'egoranda. ». Et un peu plus loin : « La signification en serait limite ou frontière (randa) marquée par l'eau. Pour Jacques Lacroix, le radical ic- correspond bien à “eau", on le retrouve par exemple dans Icauna (déesse de rivière à Auxerre). »

Nous devons avouer que nous avons été battus, largement distancés, probablement par Jacques Lacroix, auteur de l'ouvrage Les Noms d'origine gauloise. La Gaule des combats, Éditions Errance, Paris, 2003, pp. 45-52.

L'auteur étudie en détail les aspects linguistique et toponymique et, grâce à quelques cartes de cités gauloises, montre que le toponyme est présent tout au long de leur limite. Non seulement cet auteur a trouvé 120 toponymes dérivés d'egoranda (ce que nous n'aurions pas eu le temps matériel de faire), mais en plus il a établi des cartes permettant de localiser ces frontières à l'intérieur de la Gaule. Et ça, c'est ce que nous avons essayé de faire dans les pages de ce site intitulées : La Gaule et les Gaulois à l'an 1 de notre ère (noms en dunum), La Gaule et les Gaulois (fin du IVe siècle : les cités), La Gaule et les Gaulois (fin du IVe siècle : les routes), La Gaule et les Gaulois : essai de synthèse.

Si elle est complète, cette étude de Jacques Lacroix, que nous n'avons pas consultée, entre bien dans le cadre de ce que nous appelons la « Réappropriation des sources non écrites ». Car, de la simple interprétation de noms de lieux, elle permet de déduire des frontières entre peuples. Il faut bien comprendre qu'il existe deux types de frontières entre territoires : les frontières « virtuelles » et les frontières « réelles ». Le franchissement des frontières virtuelles est presque imperceptible, comme l'est par exemple celui d'un département français à un autre. Le passage des frontières « réelles » est plus difficile : il exige des temps d'attente, des visas, la sensation de passer à l'étranger, d'arriver en intrus. La mise en évidence de frontières « réelles » entre dans le cadre historique. Comme exemple : il existe une histoire du « rideau de fer ». Et c'est une histoire bien différente de celle de la frontière qui existe actuellement entre la Belgique et le Luxembourg. Les traditionnelles cartes de la Gaule élaborées grâce aux comptes-rendus de divers historiens, comme Pline l'Ancien, indiquaient la présence de diverses tribus (image 1). Mais elles n'indiquaient pas la présence de frontières, et si on en juge par l'importance que leur donne la toponymie, de frontières bien réelles entre des états indépendants et susceptibles de guerroyer entre eux.


Les Cheyennes, les Volques, les Alamans

Quel lien peut-on établir entre ces peuples ? Les Cheyennes constituent une tribu amérindienne. Le nom de « Cheyenne » leur aurait été donné par des colons français car, avant les attaques, ils poussaient des cris analogues à des aboiements de chiens. Mais, entre eux, ils se donnaient un autre nom que « Cheyennes ». On peut penser qu'il en a été de même pour certains peuples habitant l'Empire Romain. Prenons le cas des « Volques ». On sait qu'il y a eu deux groupes de Volques en Occitanie : les Tectosages et les Arécomiques. Et il y aurait eu aussi des Volques en Autriche ou ailleurs dans le monde romain. Notons la ressemblance entre « Volque » et « Folk », qui ; dans les langues germaniques signifie « peuple ». Le mot « Volque » pourrait donc être un terme générique signifiant « peuple ». Passons enfin à « Alaman » qui fait penser aux deux mots allemands « all » et « mann » et qui pourrait être la traduction de « tous les hommes ». Le mot « alaman » serait donc un terme générique désignant, non une tribu particulière, mais un ensemble de tribus ayant une identité commune. Il pourrait en être de même pour « germain ».


Les Éburons

Venons en à présent aux Éburons. En cherchant dans la toponymie de certaines villes, nous les avons rencontrés un grand nombre de fois. La première fois, c'était dans la toponymie de Bram, petite ville de l'Aude. Le nom d'origine était eburomagus. La première traduction était « marché des Éburons ». Mais nous avons vu aussi Yverdon (Suisse, eburodunum), Avrolles (eburobrigga). On retrouve le mot eburo à l'origine de nombreuses localités comme Ébreuil, Évreux, Ivry (Ivry-sur-Seine, Ivry-le-Temple, Ivry-la-Bataille), Évry, Embrun. Ou à l’étranger : York (Angleterre), Évora (Portugal). Le nom désigne aussi sur la carte de l'image 1 des peuples, l'un au Sud de la Seine, l'autre tout en haut, en Belgique. Mais Pline l'Ancien en cite aussi au Portugal, ou, toujours au Sud de la Seine, les Éburovices. Cela fait tout de même beaucoup d'Éburons. La plupart des spécialistes ont vu dans le mot eburo le nom de l'if. Et ils ont traduit eburomagus par « marché de l'if », eburodunum  par «colline de l'if », eburobrigga par « forteresse de l'if ». Mais d'autres spécialistes ont vu traduit ce mot par « frontière ». Et nous sommes plutôt en faveur de cette hypothèse qui ferait des Éburons, non un peuple mais des « frontaliers » et des éburovices, des « villages frontaliers » (dérivé de eburo vici). Notons cependant qu'il est possible que le mot eburo ait eu les deux significations « if » et « frontière ». L'if est l'arbre des cimetières ; il symbolise la frontière qui sépare les vivants des morts.


Rando

Il s'agit là d'une autre racine étymologique signifiant « frontière ». On la retrouve dans Chateauneuf-de-Randon ou, peut-être, Randan.



Autres noms signifiant « frontière » : fines, limes

La page du site Internet Wikipedia consacrée à Ingrandes nous apprend aussi ceci : « On peut leur ajouter les toponymes procédant du latin Fines, qui est une traduction simplifiée du mot gaulois à l'époque gallo-romaine ; par exemple : Fain-les-Moutiers, commune de la Côte d'Or ; Feins-en-Gâtinais, commune du Loiret ; Fins, commune de la Somme ; Fismes, commune de la Marne. »

Il existe quelques autres toponymes qui peuvent marquer d'anciennes frontières, mais d'origine différente, notamment le latin basilica qui est devenu Basoche, Bazoges, etc. Nous ajoutons à ces mots celui de limes. Les limes étaient des lignes de défense romaines. Les plus connues sont celles situées au Nord de l'Angleterre et entre Rhin et Danube. Mais il est possible qu'il y ait eu d'autres fortifications du limes en Gaule. Est-ce le cas de Limas, quartier de Villefranche-sur-Saône ? Cela avait été envisagé pour Le Mans mais il semblerait que le nom d'origine du Mans soit celui de la tribu gauloise des Cenomans. Concernant Limoges, la page Wikipedia nous indique ceci : « Le nom de Limoges résulte de l'évolution phonétique de Lemovicas, forme issue du nom de la Civitas Lemovicum, la cité des Lémovices. Ce nom est préféré dès le IV e siècle à la dénomination gallo-romaine d'Augustoritum le gué d'Auguste", en usage à la fin du I ersiècle. Cette substitution du nom de la tribu au toponyme d'origine s'est produite dans de nombreux autres cas en Gaule. Lemovicas est directement issu du nom des Lémovices, peuple gaulois vivant sur le territoire limousin durant l’Antiquité.

Lemovicas et Lemovicum seraient construits sur la base de lemo, l'orme, et vices, qui vainquent. Lemovicis>Limoges pourrait donc se traduire par « ceux qui vainquent avec l'orme » ou encore « Ceux-qui-combattent-avec-l’arc » (fait en bois d’orme). Le nom de la ville ferait ainsi référence à l'essence forestière que les Gaulois occupant le site auraient utilisée pour confectionner leurs armes. ».

Cette interprétation nous semble un peu douteuse. Nous lui préférons une interprétation analogue à celle évoquée ci-dessus concernant le mot eburovices. Dans le cas présent, Lemovicum serait dérivé de limes vicus et signifierait « village du limes ». ? Cela dit sous toute réserve : nous ne sommes pas spécialistes de la question.


Pour une étude globale des toponymes : de condate à novilla

Il faut comprendre que la recherche des toponymes s'est, semble-t-il, effectuée d'une façon locale. Un historien, passionné de l'histoire sa ville, cherche à connaître l'origine du nom de cette ville. En conséquence, il compulse les archives de façon à savoir quels ont été dans le passé les noms successifs de cette ville. Parallèlement, il essaie de retrouver dans la documentation l'étymologie de villes portant des noms semblables. C'est ainsi qu'il découvre que, par exemple, Condé vient de condate, ou Neuilly, de novilla. Mais, il s'arrête là. Il ne va pas plus loin ! Il a rempli sa mission. Que signifierait aller plus loin ? Par exemple, chercher à comprendre le pourquoi de condate et de novilla. Selon nous condate serait issu de « cum data », « donné avec », et signifierait que la localité a été donnée en complément de telle ou telle réalisation. Et novilla viendrait de « nouveau village ».

Nous pensons que l'analyse devait être encore plus poussée en essayant, par exemple, de dater les appellations. Ainsi nous avons lu dans l’œuvre de Grégoire de Tours (VIe siècle) qu'un de ses prédécesseurs avait créé deux novillae. Si cette information devait être confirmée par d'autres découvertes, cela permettrait de dater la fondation de la plupart des villes portant des noms comme Neuville, Neuilly, Nouaillé, Nohant, Villeneuve. Il en serait de même pour des Vicq, Vix, Neuvic, Vicnau (issus de Vicus ou Novicus). Ou encore des Meilland, Châteaumeillant (issus du latin Mediolanum).


Et si on poussait encore plus loin la réflexion : Francs, franchise, Franche-Conté, Villefranche

On a tous entendu parler des Francs. Ce serait une tribu originaire des environs de la cité de Tongres, en Belgique. En fait l'histoire serait un peu plus complexe car il n'y aurait pas une seule tribu mais plusieurs. On en connaît au moins deux : les francs ripuaires et les francs saliens. Mais on peut se poser la même question que pour les Alamans ou les Germains. Est-ce que le nom de « francs » ne serait pas un nom générique définissant un ensemble de tribus. Par ailleurs, le mot de « franc » a donné naissance à d'autres mots désignant des qualités : la franchise, la sincérité, la liberté, l’honnêteté. Ne serait-il pas possible que le mot de « franc » ait pu désigner un ensemble d'hommes issus de tribus diverses, mais désireux d'affirmer leur indépendance tout en respectant leurs engagements ? Cette idée se situerait à l'inverse de ce que l'on a l'habitude de penser : à savoir que les qualités dont il est ici question sont issues d'un groupe, alors que ce serait le groupe qui se serait constitué pour vivre ces qualités. Tout comme une communauté monastique se constitue à partir de l'engagement de chaque moine à respecter une règle monastique.

Et maintenant, allons encore un peu plus loin. Nous avons entendu parler de localités appelées « Villefranche ». et du discours qui les accompagne : ce sont des villes qui ont été créées par des personnages puissants (rois, ducs, comtes). Elles disposaient de certaines libertés urbaines, des « franchises ». Est-ce vraiment la seule explication ? Ne pourrait-on pas imaginer que, dans leur expansion en direction du Sud de la France, les Francs aient voulu créer des colonies, des agglomérations peuplées de colons issus du Nord de la France : des villes franques ?

Dernière remarque, on connaît l'histoire des deux Bourgogne. La Bourgogne, anciennement Burgondie, aurait été divisée en deux : le duché de Bourgogne, au début indépendant du Royaume des Francs, et le Comté de Bourgogne, qui lui dépendait au début du Royaume des Francs. Le premier des deux est devenu l'actuelle Bougogne (capitale Dijon), le second, la Franche-Comté (capitale Besançon). Là encore, on a émis l'idée que la Franche-Comté disposait de franchises. Ne devrait-on pas plutôt dire : Franque-Comté ?

Bien sûr, tout cela doit être vérifié. Mais nous devons envisager que, s'ils ont bien existé, les bouleversements territoriaux qui ont pu avoir lieu durant le Premier Millénaire ont eu des effets pendant les siècles suivants.