La Gaule et les Gaulois : essai de synthèse 

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Rappelons tout d'abord la démarche que nous avons développée dans les trois pages précédentes.

Dans la première page intitulée, Les gaulois et la Gaule : à l'an 1 de notre ère, nous avons parlé des Gaulois ou, plus exactement des Celtes, qui ont occupé une vaste zone en Europe. Nous avons envisagé que les gaulois, battus par les romains vers l'an -50, avaient cessé d'exister en tant que nation, mais n'avaient probablement pas cessé d'exister en tant que peuple, et ce, au moins jusqu'aux débuts du Premier Millénaire. Nous avons essayé de repérer des traces d'implantion gauloise en France par l'étymologie des noms des communes (noms en « dunum »). La répartition s'est révélée un peu surprenante dans la mesure où de vastes régions, pourtant à l'origine peuplées, semblaient être totalement dépourvues de forteresses gauloises.

Dans la deuxième page intitulée, Les gaulois et la Gaule : les cités à la fin du IVe siècle, nous avons principalement utilisé l'ouvrage, établi sous l'empereur Théosose, Le Catalogue des Provinces Romaines, pour identifier les principales villes et les provinces romaines situées entre les Pyrénées et le Rhin.

Dans la troisième page intitulée, Les gaulois et la Gaule : les routes, nous avons eu recours à divers Itinéraires et à la carte de Peutinger. Nous avons ainsi pu montrer que le territoire de l'actuelle France avait été quadrillé par un réseau routier assez dense. Nous avons aussi mis en évidence l'existence de frontières entre provinces, voire même à l'intérieur de provinces.

Il est temps à présent d'opérer une synthèse de ce qui a été fait,  une synthèse qui sera éventuellement complétée par de nouvelles observations ; une synthèse en trois paragraphes : les celtes appelés gaulois, la Gaule, les habitants de la Gaule.



1. Les celtes appelés gaulois

Nous avons dit que le peuple celte avait probablement survécu au désastre de l'an 50 avant Jésus-Christ. Mais pour combien de temps encore ? Traditionnellement, les historiens désignent du nom de « gallo-romains » les habitants de la Gaule sous occupation romaine. On devine qu'il y a eu durant cette période postérieure à l'an -50 un passage progressif du « gallo » au « romain ». Mais combien de temps ce transfert progressif a-t-il duré ?

L'étude étymologique des noms de lieu nous a permis d'envisager que les villes fortifiées gauloises (noms de lieux en « dunum ») ont pu subsister jusqu'aux débuts du Premier Millénaire. Mais ces noms de lieux en « dunum », on ne les voit pas apparaître (du moins pour de nouveaux noms de lieux) dans les documents ultérieurs. Seul l'Itinéraire d'Antonin, daté de la fin du IIIe siècle, en cite quelques uns : Augustodunum (Autun), Noviodunum (Nevers), Augusta Suessonum prius Noviodunum (Soissons), Ebroduno (Embrun), Caesaroduno (Tours), Acitodunum (Ahun), Naedunum postea Diablintes (Jublains). On doit pouvoir ajouter à ces villes Brivodurum (Briare), Augusto Veromondorum (Saint-Quentin), Breviodurum (Brionne), Ernodurum (Saint-Ambroise?), Divodurum (Metz). Certainess de ces localités ont déjà été citése dans la page 1. D'autres ne l'ont pas été parce qu'elles n'avaient pas été repérées dans la recherche systématique, mais elles devraient faire partie de la liste. Les seules cités en « dunum » qui auraient pu avoir été créées après l'an 1 ne pourraient être que les Noviodunum ou Naedunum.

On ne peut que constater la rareté des villes portant un toponyme dérivé de « dunum » sur l'Itinéraire d'Antonin. Et par contre, l'importance plus grande attachée aux localités en « mago » ou en « condate »  (trouvées sur les divers itinétaitres et la Table de Peutinger).

Pour les « mago » : Rotomago (Rouen), Ritumago (Écouis), Noviomago (Lisieux), Argantomago (Argenton), Sostomago (Castelnaudary ?), Eburomago (Bram), Condatomago (Saint-Rome), Juliomago (Angers), Carantomago (Villefranche d’Aveyron?). On peut leur ajouter Noviomago (Nyons) et Noviomago (Noyon) qui ne sont pas indiquées sur les itinéraires ou la carte de Peutinger. Par contre, on trouve dans ces derniers documents des  « mago » situés hors de France. Tout particulièrement dans l'ancienne Germanie : Noviomago (Neumagen, Nimègues, Spire), Magontiaco (Mayence), Borbitomago (Worms), Brocomacus (Brumpt).

Pour les « condate » : Condate (Cosne), Condate (Montereau), Condate (Condé-sur-Iton), Condate (Rennes), Condate (Saint-Arcons-de-Barges). On peut ajouter à ceux-là : Condate (Condat) et d'autres Condé- (en-Normandie, sur-Noireau, sur-Vire, en-Brie). Et il y en a sans doute encore d'autres.

Les « mago » auraient désigné en langue celtique les surfaces plates, plaines ou plateaux. Ils auraient servi à l'installation de marchés. Le mot  « mago » signifierait donc à la fois « plaine » et « marché ». À la suite de leur victoire sur les celtes, les romains auraient établi leur « pax romana ». Durant cette période de paix, les anciens « dunum » auraient été au fur et à mesure désertés au profit des « mago ». Il est bien sûr resté quelques « dunum ». En particulier de nouveaux « dunum », fondés par les romains. Nous pensons que la désertion des  « dunum » et la création des  « mago » a été relativement rapide. Une période qui a pu durer pusieurs siécles. Une période cependant courte par rapport à celle de la conservation du parler breton (près de 1500 ans) ou basque (plus de 2000 ans).

Il y aurait eu plusieurs étapes successives. La première d'entre elles découle de la Pax Romana qui suit de peu la conquête romaine. Les anciens sites fortifiés gaulois sont désertés au profit de nouvelles agglomérations situées dans les plaines ou aux frontières des anciennes cités-états. Cependant, les langues celtiques sont conservées pour désigner ces nouvelles agglomérations. Ainsi les noms de « eburo », qui signifierait « if » ou « frontière », de « rando » qui signifierait aussi « frontière », ou du déjà vu
« mago », seraient tous d'origine celtique. Cette transformation aurait eu lieu dans les tous premiers siècles de notre ère. C'est du moins ce qui est envisagé en ce qui concerne la Germanie (pour les bords du Rhin où l'on retrouve beaucoup de noms de lieux gaulois en « mago »), qui aurait été colonisée au premier siècle de notre ère.

Mais une deuxième transformation se réalise aux alentours du troisième siècle. Regardons de plus près certains itinéraires.


Pour l'itinéraire d'Antonin qui daterait de la fin du troisième siècle (par ordre alphabétique) :

Beauvais
Caesaromago 


Bourges
Avaricum(postea Bituriges) 

Limoges
Augustoritum (postea Lemovicca)

Orléans
Cenabum (al. Genabum postea Aurelianos) 
Paris 
Luticia (sive Lutecia postea Parisii ) 

Périgueux
Vesuna (postea Petrocoriis) 

Reims
Durocortoro (postea Remis) 

Senlis
Augustomago 


Sens
Agredicum (leg. Agedincum,postea Sennones) 
Soissons
Suessonas (al. Augustam Suessionum prius Noviodunum) 
Troyes 
Augustobona (postea Tricasses) 




Pour la Table de Peutinger : datation incertaine, la carte ayant été complétée au cours des siècles entre le Ieret le IVe siècle (par ordre alphabétique) :

Amiens
Sammarobriva (al. Samarobriva postea Ambiani)
Angers
Juliomago (postea Andecavis) 

Arras
Nemetaco (postea Atrebatibus)

Beauvais 
Casaromago (al. Caesaromago, postea Bellovacis) 
Cahors 
Bibona (al. Divona, postea Cadurci) 

Clermont-Ferrand Aug. Nemeto (leg. Augustonemeto, postea Arvernis)
Langres 
Andemantunno (al. Andemantuno, postea Lingonibus) 
Limoges
Matricora (leg. Mediomatricum) 

Nantes
Portunamnéto (sive Condivicno) 

Rennes
Condate (postea Redones)

Poitiers 
Lemuno (al. Limono, postea Pictavis) 
Pontoise 
Bruussara (al. Briva Isara)

Rodez 
Segodum (leg. Segodunum postea Rutenos ) 
Rouen
Ratumagus (sive Rotomagus ) 

Saintes
Mediolano Saneorum (al. Mediolano, postea Santonibus) 
Senlis
Aug. Magus (leg. Augustomagus postea Silvanectes) 
Sens
Agetincum (al. Agedincum, postea Senones)
Tours 
Casaroduno (al. Caesaroduno, postea Turonibus ) 
Troyes 
Aug. Bona (leg. Augustobona, postea Tricasses) 



Rappelons que ces renseignements sont extraits du livre Recueil des Itinéraires Anciens, publié par M. le Mis de Fortia d’Urban. Les annotations entre parenthèses ont été rédigées par l'auteur. À titre d'exemple, la ligne « Poitiers : Lemuno (al. Limono , postea Pictavis) » signifie que la ville de Poitiers s'appelait primitivement Lemuno sur la carte de Peutinger (ou Limono sur un autre document). Elle a été appelée plus tard Pictavis (du nom de la tribu des Pictons) qui est devenu Poitiers.

On constate sur cette liste que dans la plupart des cas, lorsqu'un nom de cette liste a été remplacé par un autre nom (le nom qui suit « postea »), ce dernier était celui d'une tribu gauloise citée par Pline l'Ancien, historien du premier siècle. Les noms ce des tribus gauloises ont été inscrits sur la carte de l'image 2 dans la page Les gaulois et la Gaule : à l'an 1 de notre ère.

Lisons à présent le Catalogue des Provinces Romaines, daté de la fin du IVe siècle (règne de Théodose)

La Province Aquitaine Première comprend huit villes : La métropole Bourges (Bituricum), Clermont (Arvenorum) , Rodez (Rutenorum),..., Cahors(Cadurcorum), Limoges (Lemovicum), …

La Province Aquitaine Deuxième comprend six villes : la métropole Bordeaux (Bordegalensium), ... Saintes (Santonum), Poitiers (Pictavorum), Périgueux (Petrocororium)...

La Province Belgique Deuxième comprend douze villes : La métropole Reims (Remorum), Soissons (Suessionum), Châlons-sur-Marne (Catahurorum),..., Arras (Atrebatum),..., Senlis (Silvanectum),,., Beauvais (Bellovacorum), Amiens (Ambianensium)....

On retrouve à peu de différences près les mêmes villes que celles de l'Itinéraire d'Antonin et de la table de Peutinger. Sauf que cette fois-ci, les villes ont pris leurs noms définitifs, celui des tribus « gauloises » citées par Pline l'Ancien au premier siècle. Les anciens noms de villes sont d'origine celte (Divona, Noviodunum) ou romaine (Juliomagus, Augustomagus). Il y a là quelque chose de paradoxal que nous pouvons cependant expliquer. Les tribus « gauloises » décrites par Pline l'Ancien n'étaient probablement pas gauloises !  Il faudrait d'ailleurs plutôt dire : pas celtiques. Selon nous, lorsque les celtes ont colonisé la Gaule à partir du VIe siècle avant Jésus-Christ, cette colonisation s'est faite progressivement, et probablement pas d'une façon homogène. Un peu comme l'a été la colonisation de l'Afrique Noire aux XIXe et première motié du XXe siècle : par des français, mais aussi des anglais, des allemands, des portuguais. Et des missionaires catholiques, protestants, musulmans, … Mais aussi , toute comme l'était la population africaine au XIXe siècle, les peuples qui occupaient la Gaule avant la colonisation des celtes ne devaient pas eux aussi constituer un groupe homogène : ils avaient leurs langues, leurs coutumes, leurs religions. La colonisation des celtes a eu très certainement un rôle unificateur, mais pas assez pour imposer une langue unique. Après leur victoire sur les celtes, les romains ont pris le relais de la colonisation. Le changement de nom des villes, dans la seconde moitié du IVe siècle, est pour nous le signe qu'au cours de cette période, il y a eu un processus de décolonisation. Les populations locales ont essayé de retrouver leurs racines, tout en restant attachées à certaines innovations apportées par les romains : le latin, la religion chrétienne, l'art de bâtir.

En conclusion de cette première partie, nous pouvons dire qu'à partir de la fin du quatrième siècle, il n'y a plus de gaulois en Gaule ! Plus exactement, plus d'habitant manifestant les traits caractéristiques issus de la civilisation celte (langue, religion, moeurs). À vrai dire, ce n'est paut-être pas tout à fait exact. Il a bien dû y avoir des individus ayant conservé certains de ces traits caractéristiques mais ils se sont fondus dans la masse.



2. La Gaule

Qu'est ce que la Gaule? La question semble totalement stupide. Pourtant elle mérite d'être posée. La réponse est simple au moment de la conquête de César : la Gaule est le territoire occupé par les gaulois. Elle est moins évidente à la fin du IVe siècle, puisque comme on vient de le dire, il n'y a plus de gaulois en Gaule. Dans une page, nous avions donné lecture d'un texte d'Ammien Marcellin, historien de la fin du IVe siècle, sur la Gaule. Poursuivons cette lecture : « Quand la Gaule eut, de guerre lasse, fait sa soumission au dictateur César, sa superficie entière fut divisée en quatre gouvernements, savoir, celui de la Gaule Narbonnaise, comprenant la Lyonnaise et la Viennoise; celui de l'Aquitaine, qui embrassait tous les peuples du nom d'Aquitains, et deux autres gouvernements par lesquels étaient respectivement régies les Germanies, tant supérieure qu'inférieure, et le pays des Belges.

Son organisation, plus compliquée aujourd'hui, se compose, à partir du couchant, des provinces ci-après : la seconde Germanie, qui possède dans son sein les deux vastes et populeuses cités de Tongres et d'Agrippine (Cologne) ; la première Germanie, où l'on rencontre, entre autres villes municipales, Moguntiacum (Mayence), Vangion (Worms), les Nemètes (Spire), Argentoratum (Strasbourg), célèbre depuis par la défaite des barbares. Vient ensuite la première Belgique, qui s'enorgueillit de Metz et de Trèves, illustres résidences de souverains; la seconde Belgique, limitrophe de la première, où se trouvent Amiens, ville du premier ordre, Chàlons (sur Marne) et Reims. Au pays des Séquanais, on compte Besançon et Rauraque (Augst), qui le cèdent à peu d'autres villes. Lyon, Châlons (sur Saône), Sens, Bourges et enfin Autun, par la splendeur séculaire de leurs murs, font l'ornement de la première Lyonnaise. La seconde étale avec orgueil Rouen; Tours, Mediolanum (Châteaumeillant?) et les Tricasses (Troyes). Les Alpes Grecques et Paenines, sans parler de cités plus obscures, possèdent Avenches, déserte aujourd'hui, mais ville de renom jadis, ainsi que l'attestent encore de nos jours les ruines de ses édifices. Toutes ces provinces et cités sont la fleur de la Gaule. Dans l'Aquitaine, bordée par les Pyrénées et par la mer qui baigne l'Espagne, la première Aquitanique se fait remarquer par la grandeur de ses villes, parmi lesquelles il faut citer de préférence Bordeaux, les Arvernes (Clermont-Ferrand), Saintes et Poitiers. Auch et Bazas sont l'honneur de la Novempopulanie. Euse (Eauze), Narbonne et Toulouse priment entre les cités de la Narbonnaise. La Viennoise n'est pas moins fière de la beauté de ses villes, dont les plus remarquables sont Vienne elle-même, dont elle tire son nom; puis Arles et Valence. II faut y joindre Marseille, puissante auxiliaire de Rome, suivant l'histoire, en plus d'une circonstance critique. Non loin de là sont Saluces (nous pensons qu'il y a erreur de traduction : ce ne serait pas Saluces ville du Piémont Italien trop éloignée de Marseille mais une autre ville : Salon-de-Provence? une Saluces , disparue, enfouie sous les alluvions du Rhône?), Nice, Antipolis et les Staochades (selon nous, les Stoechades seraient un groupe d'îles devenues presqu'îles, Agde, Mèze, Sète). Puisque l'enchaînement de mon sujet m'oblige à parler de ces contrées, taire un fleuve aussi renommé que le Rhône serait une impardonnable omission. Le Rhône, au sortir des Alpes Poenines, précipite impétueusement vers les basses terres une masse d'eau considérable, et, vierge encore de tout tribut, roule déjà dans son lit à pleins bords. Il se jette ensuite dans un lac appelé Léman, qu'il traverse sans se mêler à ses ondes, et sillonnant à la sommité cette masse comparativement inerte; s'y fraye de vive force un passage. De là, sans avoir rien perdu de ses eaux, il passe entre la Savoie et le pays des Séquanais, poursuit son cours, laissant à sa droite la Viennoise, à sa gauche la Lyonnaise, et forme brusquement le coude après s'être associé l'Arar,, originaire de la première Germanie, qu'on appelle dans ce pays la Saône, et qui perd son nom dans cette rencontre.

C'est ici que commence la Gaule, et les distances se mesurent, à partir de ce point, non plus par milles, mais par lieues. Grossi de cet affluent, le Rhône peut alors recevoir les plus gros navires, ceux même qui ne naviguent ordinairement qu'à voiles. Arrivé enfin au terme marqué à sa course par la nature, il verse son onde écumante dans la mer des Gaules par une vaste embouchure, près de ce qu'on nomme les Échelles , à dix-huit milles d'Arles environ. »

Ce texte apparemment très clair donne une idée de ce qu'était la Gaule à la fin du IVe siècle. Il existe cependant des ambiguités. Ainsi, dans la première partie du texte Ammien Marcellin parle d'un partage en quatre parties : l'Aquitaine, la Gaule Narbonnaise, la Germanie et la Belgique. Il semblerait que, initalement, seule la Narbonnaise (comprenant la Lyonnaise et laViennoise) ait été considérée comme la seule Gaule. Les 3 autres provinces, l'Aquitaine, la Belgique et la Germanie, auraient été ajoutées ultérieurement pour des questions de gestion.

Cette nouvelle province contenait un certain nombre de villes (marquées en caractères gras) situées hors de l'actuelle France. Nous avons aussi souligné la phrase parlant de Marseille, puissante auxiliaire de Rome, Nous avions envisagé presque dès le début de notre étude que les villes d'Agde et de Marseille, anciennes colonies grecques, avaient gardé leur autonomie vis-à-vis de Rome, un peu comme le sont actuellement des principautés comme Monaco et Andorre. Et que leurs territoires étaient devenus les évêchés d'Agde et de Marseille. Ce petit bout de phrase confirme au moins en partie cette idée. Dernière remarque : la phrase « C'est ici que commence la Gaule » apparaît fortement contradictoire avec ce qui vient d'être écrit précédemment. En effet, l'auteur vient de décrire par le menu l'ensemble de la Gaule. Il vient de décrire la Séquanaise, vaste territoire situé au Nord du Rhône et à l'Est de la Saône, et atteignant au Nord les Vosges. Il quitte cette province et aborde le territoire situé à l'Ouest de la Saône et du Rhône, englobant ce fleuve dans sa course vers la mer. Nous pensons qu'en fait, il n'y a pas de contradiction dans l'esprit de l'auteur. Il y aurait en fait deux Gaules : la Gaule et les Gaules. Nous avons des recherches systématiques du mot « gaule » dans les textes ultérieurs au IVe siècle en particulier les écrits de Grégoire de Tours. Nous avons remarqué l'absence presque totale du mot « gaulois » (un seul mot trouvé et très probablement il ne s'agit pas d'un celte mais d'un habitant de la Gaule). Le mot « Gaule » est souvent cité mais tantôt au singulier (la Gaule), tantôt au pluriel. Ce distinguo subtil pourrait définir deux entités différentes : les Gaules pourraient désigner l'ensemble des onze régions (ci-dessous) du Catalogue des Provinces Romaines. La Gaule pourrait être la partie de ce catalogue (en caractères gras) considérée comme l'authentique Gaule (sans pièce rapportée).

La Province Viennoise, La Province Narbonnaise Première, La Province Narbonnaise Deuxième, La Province Aquitaine Première, La Province Aquitaine Deuxième, La Province de Novempopulanie, La Province des Alpes Maritimes, La Province de Belgique Première, La Province de Belgique Deuxième, La Lyonnaise Première, La Lyonnaise Seconde, La Lyonnaise Troisième, La Lyonnaise Senonaise, La Germanie Première, La Germanie Seconde, La Grande Séquanaise, Les Alpes Grecques ou Pennines.

À remarquer que dans notre recherche de noms de pays, nous n'avons vu que les mots de « Gaule » et éventuellement « Germanie » et « Belgique ». Pas de mot « France », « Mérovingie » ou « Carolingie ».



3. Les habitants de la Gaule

On aurait tendance à dire que les habitants de la Gaule sont les Gaulois. Nous n'avons rencontré ce mot qu'une fois dans un texte daté de l'an 849 ; « … Un certain Gaulois, nommé Gottschalk, prêtre et moine du monastère d'Orbais dans la paroisse de Soissons, enflé de sa science et adonné à de certaines superstitions, était allé en Italie sous couleur de religion.... (Annales de Saint Bertin)»

C'est un peu au hasard que nous avons choisi pour mot de recherche « citoyen ». Et à notre grande surprise, nous en avons trouvés. Ainsi, dans ce texte de Grégoire de Tours : « Beaucoup de gens, dans toutes les Gaules, désiraient alors extrêmement être soumis à la domination des Francs. Il arriva que Quintien, évêque de Rodez, haï pour ce sujet, fut chassé de la ville. On lui disait : C’est parce que ton vœu est que la domination des Francs s’étende sur ce pays. Peu de jours après, une querelle s’étant élevée entre lui et les citoyens, les Goths, qui habitaient cette ville, ressentirent de violents soupçons ; car ces citoyens reprochaient à Quintien de vouloir les soumettre aux Francs ; et, ayant tenu conseil, ils résolurent de le tuer. L’homme de Dieu, en ayant été instruit, se leva pendant la nuit avec ses plus fidèles ministres, et, sortant de la ville de Rodez, il se retira en Auvergne, où l’évêque saint Euphrasius, qui avait succédé à Apruncule de Dijon, le reçut avec bonté..., ». Ce texte est intéressant pour plusieurs raisons. Nous apprenons tout d'abord que les Goths contrôlaient la ville de Rodez vers la fin du sixième siècle. On croyait qu'ils avaient été chassés du Sud de la France (hors Septimanie) plus d'un siècle auparavant. Nous apprenons aussi l'existence de trois partis : les Francs, les Goths et les citoyens de Rodez. Il y en avait sans doute même quatre car les citoyens de Rodez étaient eux-mêmes divisés : faut-il faire confiance aux Goths ? faut-il faire confiance aux Francs ? Cet épisode permet de comprendre quels étaient les habitants de la Gaule : c'étaient des citoyens. La Gaule ne devait pas être soumise à un gouvernement. C'était un ensemble de cités-états qui pouvaient se défendre elles-mêmes dans des petits conflits mais qui faisaient confiance à des groupes armés pour les protéger lors de grands conflits. Dans les premiers siècles de notre ère, c'étaient les armées romaines. Plus tard, d'autres groupes ont assuré ce rôle : les Goths, les Francs.

On peut donc en conclure que les habitants de la Gaule n'étaient pas des Gaulois mais tout un peuple de citoyens d'une centaine de villes : Narbonne Lyon, Poitiers, Limoges, etc. Auxquels il faut ajouter les peuples immigrés : colons romains, wisigoths, francs, et tant d'autres peuples connus par les textes. Dans un premier temps, ces peuples sont considérés comme des envahisseurs extérieurs à la Gaule. Mais ils finissent par s'intégrer, tout en gardant, parfois sur une longue durée, des traits qui les caractérisent.