La basilique et l'église Saint-Étienne de Vézelay  

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Dans cette page, nous étudions les deux églises suivantes de Vézelay : la basilique Sainte-Marie-Madeleine et l'église Saint-Étienne.


La basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay

La basilique de Vézelay constitue pour nous un élément très important pour une meilleure connaissance des édifices antérieurs à l’an mille. Pourtant, a priori, elle ne devrait pas faire partie de notre étude : elle est postérieure d’environ un siècle à l’an mille. Mais, alors que pour la quasi-totalité des édifices antérieurs à l’an 1100, une sérieuse datation est pratiquement impossible, nous disposons d’éléments suffisamment probants qui permettent d’envisager la datation de la nef de Vézelay (avec cependant une marge d’incertitude de plusieurs dizaines d’années).

Les renseignements concernant cette datation proviennent d’Internet. Voici tout d’abord un extrait du texte raconté par la page du site Internet Wikipedia relatif à cet édifice : « Entre les années 1050 et 1250, Vézelay fut le plus grand sanctuaire magdalénien d‘Europe occidentale. [...] Il faut attendre une bulle pontificale pour que Madeleine devienne officiellement la patronne de l'abbaye (1050). Une telle prospérité attire Cluny : celle-ci soumet Vézelay et lui impose l'abbé clunisien Artaud.

En 1060, Vézelay obtient le droit de commune.


En 1096, Urbain II prêche la première croisade ; la construction de l’abbatiale est décidée. Elle est consacrée en 1104. L'impôt établi pour réaliser cette entreprise exaspère les habitants qui se révoltent en 1106 et assassinent l'abbé Artaud. Après bien des vicissitudes (révoltes, conflits seigneuriaux, incendie de 1120 provoqué par la foudre), le narthex ou église des Pèlerins pénitents est construit ; il n'est dédicacé qu'en 1132. En 1137, l’abbé Albéric signe avec les habitants une charte qui définit les droits de l'abbaye et des bourgeois : acte de sagesse qui est loué en termes élogieux par saint Bernard de Clairvaux. »



Le site Bourgogne romane nous apprend ceci sur l’histoire de cette église : « Une première église carolingienne est consacrée en 878 par le pape Jean VIII. [...] Un incendie au début du Xe siècle nécessite des restaurations. L'abbaye devient de plus en plus importante après l'arrivée des reliques de Sainte-Marie-Madeleine, venues de Provence et confirmées vers 1050 par le pape. L'abbatiale est alors dédiée à Sainte-Marie-Madeleine. [...] L'afflux de pèlerins venant vénérer les précieuses reliques devient de plus en plus grand et l'abbé Artaud décide d'agrandir l'abbatiale à la fin du XIe siècle. Un nouveau chœur roman avec déambulatoire est consacré en 1104 par le pape Pascal II, tout en conservant l'ancienne nef carolingienne. Cette nef a fait l'objet d'un grave incendie l'été 1120, elle est en grande partie détruite et un grand nombre de pèlerins et fidèles ont été tués par le feu ce jour noir. L'abbé Renaud, originaire de Brionnais, commence un grand projet de reconstruction dans le nouveau style roman provenant de son pays natal. La grande nef est construite dans les années 1120-1140 et est consacrée en 1132 par le pape Innocent II. Un large narthex est ensuite construit par l'abbé Ponce de Montboissier pour héberger les pèlerins dont le nombre ne cesse de croître. [...] Un nouvel incendie en 1165 cause la destruction de la crypte primitive et du chœur de l'abbé Artaud. Une fois de plus, un grand projet de reconstruction est décidé, par l'abbé Girard d’Arcy : un grand chœur et un transept sont construits dans le nouveau style gothique primitif à la fin du XIIe siècle. Après l'ajout d'arcs-boutants au XIIIe siècle, l'église est en grande partie achevée dans l'état qu'elle conserve aujourd'hui, après avoir traversé les multiples terreurs de l'histoire. »


On constate des différences notables entre les deux textes. Si le premier parle de la prédication de la première croisade en 1096, le second n’y fait pas allusion.

Concernant le premier texte on apprend ceci : « En 1096, Urbain II prêche la première croisade ; la construction de l’abbatiale est décidée. Elle est consacrée en 1104. ». Ce qui signifierait que l’abbatiale aurait été construite en huit ans. Ce qui nous semble un délai un peu court. Rappelons toutefois qu’une date de consécration ne correspond pas forcément à une date d’achèvement des travaux.

Quant au second texte, sa description se révèle d’une grande précision : « l'abbé Artaud décide d'agrandir l'abbatiale à la fin du XIe siècle. Un nouveau chœur roman avec déambulatoire est consacré en 1104 par le pape Pascal II, tout en conservant l'ancienne nef carolingienne. Cette nef a fait l'objet d'un grave incendie l'été 1120, elle est en grande partie détruite. [...] L'abbé Renaud, originaire de Brionnais, commence un grand projet de reconstruction dans le nouveau style roman provenant de son pays natal. La grande nef est construite dans les années 1120-1140 et est consacrée en 1132. ». Une telle précision est suspecte. Comment l’auteur de ce texte a-t-il déterminé que c’était le chœur qui avait été consacré en 1104, tout en conservant l’ancienne nef carolingienne qui n’est reconstruite qu’après 1120 ? S’est-il inspiré d’un texte d’époque ? Probablement pas.

En fait, l’auteur a voulu adapter la vérité à son imagination. Il lui semblait logique que la nouvelle abbatiale dont la construction avait été programmée avant 1100 ait été construite à partir de l’Est. C’est-à-dire du chœur. Compte tenu des délais de construction, il a imaginé qu’en 1104 l’église n’était pas terminée. Ce qui signifie pour l’auteur que la nef carolingienne existait en 1104.

Une telle analyse est trop élémentaire. L’auteur estime que les travaux du début du XIesiècle ont commencé par le chœur. Mais d’autres solutions sont envisageables. Il arrive souvent que, dans une église ancienne, le chœur ait été remplacé par un chœur plus récent et mieux adapté (cela arrive dans de nombreux cas). Si on décide d’effectuer de nouvelles constructions, ce n’est certainement pas par le chœur qu’on commencera. En conséquence, on a très bien pu commencer les travaux par la nef, laissant le chœur inchangé.


L’analyse que fait Raymond Oursel dans le livre « Bourgogne Romane » de la collection Zodiaque nous semble être la plus pertinente et la plus détaillée. Il nous apprend tout d’abord que l’essor, à partir du début du XIesiècle, du monastère Vézelay serait dû au fait qu’il détenait « le corps de Marie-Madeleine, apporté tout exprès de Jérusalem par un moine du lieu nommé Badilon... ». Plus loin, nous apprenons que :  « en 1050, Vézelay passe sous le patronage de la sainte, dont les reliques, huit ans plus tard, sont reconnues solennellement par le pape ». Cette décision est aussitôt contestée par les moines provençaux de Saint-Maximin qui disent détenir le corps de la sainte qui aurait terminé ses jours dans une grotte du massif de la Sainte-Baume. Mais, « les moines obtiennent l’appui du pape Pascal II qui, en 1103, leur concède une bulle d’approbation... ». Dans ce début d’exposé de Raymond Oursel, rien n’est dit sur la construction de l’abbatiale. En particulier, nous n’avons pas de phrase du style de celle-ci écrite sur la page d’internet : « En 1096, Urbain II prêche la première croisade ; la construction de l’abbatiale est décidée. ». Par contre, un peu plus loin, nous apprenons ceci : « Saint Bernard, en 1146, y prêche la deuxième croisade. ». L’histoire qui nous avait été rapportée il y a près de 50 ans selon laquelle la première croisade aurait été prêchée à Vézelay risque bien de relever de la légende.

Raymond Oursel nous apprend par la suite que, dans la nuit du 21 au 22 juillet 1120, un énorme incendie ravage l’abbaye.

Mais l’information la plus importante que nous donne Raymond Oursel semble être celle d’une enquête effectuée en 1151 sur les droits respectifs sur la ville de Vézelay des évêques d’Autun et des abbés de Vézelay. Grâce aux dires des témoins cités dans cette enquête, on peut identifier au moins trois édifices : la major ecclesia, le chorus monachorum, l’ecclesia peregrinorum. « Plusieurs témoins introduisent en outre des distinctions sur lesquelles se joue l’histoire monumentale de la Madeleine. Les uns ont vu l’évêque d’Autun , Etienne de Bâgé, consacrer l’autel du chœur des moines (altare de choro monachorum) ; d’autres l’ont vu également procéder à la dédicace de l’ecclesia peregrinorum. L’un des témoins de l’évêque, l’archiprêtre Hébrard, se rappelle que la seconde cérémonie eut lieu lors du séjour à Vézelay du pape Innocent II. »  Ce séjour du pape Innocent II se déroule vers 1131.

Autre information donnée par le livre « Bourgogne Romane » : le plan de l’édifice. La nef est datée de 1120-1132 ; le narthex, de 1132-1138 ; le chœur, de la fin du XIIesiècle.

Dernière information, mais non des moindres : l’édifice a été restauré par Viollet-le-Duc à partir de 1840.


Voilà donc pour toutes ces informations dont certaines peuvent apporter des éléments contradictoires. Peut-on cependant envisager une datation ?

Ayant apporté notre confiance en l’information selon laquelle une prédication en faveur de la première croisade avait été effectuée à Vézelay en 1096, nous en avions aussitôt déduit que cette prédication n’avait pu être faite qu'à l’intérieur de l’actuelle nef.

Il semblerait que cette information soit fausse, ou au moins douteuse.

Cela étant, notre hypothèse d’une construction de la nef de Vézelay avant l’an 1100 doit-elle être rejetée ? Certainement pas !

Le texte de 1151 nous apprend que, lors du séjour du pape Innocent II à Vézelay (ou Autun), en 1131, on aurait procédé à la dédicace de l’ecclesia peregrinorum. Raymond Oursel ne nous dit pas quelle est cette « ecclesia peregrinorum », mais nous pensons qu’il s’agit du narthex ou ouvrage Ouest (images 1, 4, 17 , 18 ). Nous avons en effet constaté à plusieurs reprises que ces réalisations détenaient en général à l’étage supérieur des espaces sacrés souvent dédiés à Saint Michel (Voir à ce sujet et concernant la Bourgogne, la page consacrée à l’abbatiale Saint-Philibert de Tournus). Mais nous avons aussi constaté que l’étage inférieur, accessible à tous, devait être destiné à l’accueil des pèlerins (peregrinorum) (Voir à ce sujet et concernant la Bourgogne, la page consacrée à l’abbatiale de Perrecy-les-Forges). On remarquera qu’il existe dans le narthex de cette abbatiale une cour intérieure, que nous avons appelée « cour des miracles », tout à fait semblable à celle du narthex de Vézelay (images 17 et 18).

Résumons-nous ! Si notre hypothèse est bonne, le narthex de Vézelay aurait été dédicacé en 1131.

Comparons à présent les images 8, d’une travée de la nef, et 18, du narthex. Que constate-ton ? Sur l'image 8, les arcs inférieurs sont doubles et en plein cintre. Il n’y a pas de galerie supérieure. Sur l'image 18, les arcs inférieurs sont doubles et brisés. Il y a une galerie supérieure. Ce que l’on constate, c’est que les plans des deux constructions sont différents, celui du narthex étant plus évolué que celui de la nef.

D’après le plan de l’édifice donné par le livre « Bourgogne Romane », la nef est datée de 1120-1132 et le narthex, de 1132-1138. Ce qui signifierait que la nef et le narthex ont été construits « dans la foulée ». Nous ne pensons pas que ce soit le cas : les styles sont trop différents. Nous envisageons donc qu’il a dû y avoir interruption d’au moins un quart de siècle entre les deux constructions.

Faisons donc le bilan en partant de la fin : achèvement des travaux du narthex : 1131; durée des travaux du narthex (5 ans ?) ; interruption des travaux entre nef et narthex (au moins 25 ans) ; durée des travaux de la nef (10 ans ?).

Résultat : 1131-5-25-10= 1091. Date qui correspondrait au début de construction de la nef. On arrive à une conclusion peu différente de celle envisagée auparavant : une construction de peu antérieure à l’an 1100.


Passons à l’étude architecturale de la nef.

Les images 5 , 6, 7 et 8 du vaisseau central ainsi que l'image 9 d’un collatéral permettent de fournir sur cette nef les informations suivantes : c’est une nef à trois vaisseaux. Les trois vaisseaux sont voûtés d’arêtes sur doubleaux plein cintre. Les piliers sont de type R1212 (ce qui signifie que les arcs doubleaux soutenant les voûtes d’arêtes sont eux-mêmes des arcs doubles). Les arcs reliant les piliers sont doubles.

L'image 7 montre un des piliers de la nef. On distingue trois parties sur les piliers de la nef. Une partie inférieure (image 11), une partie moyenne (image 12), une partie supérieure (image 13).

Cette image 7 est révélatrice d’une perfection. Tout en effet montre que le plan de ce pilier et, puisqu’il y a identité des piliers, le plan d’ensemble de la nef ont été imaginés dès l’origine.

Considérons les images 11 et 12. Une corniche horizontale continue traverse chacune de ces images.

Il faut savoir qu'à de nombreuses reprises nous avons eu l’occasion de voir des nefs qui, primitivement charpentées, avaient été ultérieurement voûtées. Les piliers de ces nefs étaient pour la plupart de type R1010. Ce qui signifie que côté collatéral et côté vaisseau central, il n’y avait pas de pilastre adossé au pilier.

Afin de voûter les collatéraux et le vaisseau central, des pilastres ont été accolés aux piliers. Mais lorsque, comme dans le cas présent, il y avait une corniche horizontale, cette corniche a été coupée afin que le pilastre puisse passer verticalement.

C’est une des observations qui nous permet de repérer une nef qui a été voûtée après avoir été préalablement charpentée.

Concernant les images 11 et 12, on constate que, dans chaque cas, la corniche contourne le pilastre et la demi-colonne adossés au pilier. Ce qui signifie que, dès le début, il était prévu que cette nef soit voûtée d’arêtes.


Les images 20 et 21 sont celles du fameux tympan de Vézelay. Le portail sur lequel est installé ce tympan fait communiquer le narthex et la nef. Deux autres portails font aussi communiquer le narthex et la nef (images 22 et 23).

Toutes ces sculptures ainsi que celles des chapiteaux (images 24 à 33) ont été amplement décrites et commentées. Elles ont fait l’objet d’une abondante documentation. Et certains symboles ont été correctement décrits. Comme celui du « Moulin Mystique » (image 24).

Ces sculptures sont romanes. Cependant, par leur finesse, elles se rapprochent énormément des sculptures gothiques postérieures de près d’un siècle. Par ailleurs, les thèmes évoqués comme les vies de saints, les scènes bibliques, sont aussi un peu différents de ceux observés dans l’art roman. Certes, les thèmes bibliques (scènes de la Vie de Jésus-Christ) se retrouvent dans l’art roman, mais à une date postérieure (vers 1150).

Le fait que cette église ait été restaurée par Viollet-le-Duc pose question. Quelle est l’authenticité de l’ensemble ? En particulier, quelle est l’authenticité des chapiteaux ?

Datation envisagée pour la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay : an 1090 avec un écart de 30 ans.



L'église Saint-Étienne de Vézelay

Nous avons visité cette église en septembre 2024. Les images de 34 à 39 suivantes ont été prises à cette occasion.

Un panonceau situé à proximité de cette église nous apprend ceci :

« Vézelay possédait autrefois au moins deux églises paroissiales : Saint-Étienne et Saint-Pierre. La date précise de la construction de l'église Saint-Étienne n'est pas connue mais elle est mentionnée dans un texte d'Hugues de Poitiers, secrétaire de l'abbé de Vézelay, Guillaume de Mello, de 1140 à 1167. Hugues y mentionne les deux églises paroissiales en parlant de l'excommunication lancée contre les habitants de Vézelay alors en révolte contre le pouvoir abbatial. Lors de fouilles réalisées aux XVIIIe et XIXe siècles, on a découvert des éléments d'architecture suggérant une construction très ancienne. L'hypothèse d'un temple dédié à Bacchus a même été avancée. Un mémoire du curé Guenot, qui disputait la préséance au curé de Saint-Pierre, mentionne cette découverte faite en 1700, précisant que la place publique située devant le portail occidental était nommée place du Bacque, ajoutant que Vézelay était depuis l'époque gallo-romaine un vignoble réputé. Le curé Gourlet, de Saint-Pierre, répondit en 1701 que l'église Saint-Étienne était la chapelle de la léproserie située sur les remparts. Chapelle transférée ensuite, en raison du grand nombre des malades, à la Maladrerie Saint-Barthélémy. Église du haut, église du bas : les nantis, les moins nantis. L'antiquité de Saint-Étienne est bien démontrée et son rôle dans la vie religieuse de la partie inférieure du bourg dédiée aux foires, aux marchands, aux artisans, évident.

L'église abbatiale de la Madeleine, rendue au culte après la Révolution, devient église paroissiale après 1791, les deux paroisses Saint-Étienne et Saint-Pierre étant alors supprimées. L'église Saint-Étienne fut transformée en marché aux grains en 1793 puis vendue à un particulier en 1797. Plusieurs propriétaires privés se sont succédé jusqu'à aujourd'hui. »


Nous avons pu visiter cette église devenue magasin d'antiquités. Ce qu'il en reste est un peu décevant tant à l'extérieur (images 34 et 35) qu'à l'intérieur (images 37, 38 et 39). Les chapiteaux sont à feuilles larges étalées dites feuilles d'eau (image 37) ou à crochets (images 38 et 39). Les piliers sont de type R1111.

Datation envisagée pour l'église Saint-Étienne de Vézelay : an 1150 avec un écart de 25 ans.