La cathédrale Sainte-Marie de Lescar
Il est toujours bon de rappeler, même si
nous l’avons déjà dit à plusieurs reprises dans ce site, que
notre but est d’identifier parmi tous les édifices dits
romans ceux qui pourraient remonter au Premier Millénaire.
En conséquence, notre démarche est plutôt de recherche et de
réflexion qu’un énoncé de certitudes sans fondement établi.
Nous sommes susceptibles de nous tromper. Et même si nous
pensons que bon nombre d’églises attribuées au XIIe
siècle sont en fait bien antérieures à cette époque et
peuvent même avoir conservé des parties importantes de la
création originale, nous estimons que durant toutes les
époques il y a eu construction de nouvelles églises. En
conséquence nous devons fatalement rencontrer des églises
datant réellement du XIIe siècle. Il peut même
arriver que, ayant auparavant estimé qu’un édifice était
antérieur au XIIe siècle , nous soyons obligés
de réviser notre jugement et d’admettre que l’édifice en
question est bien attribuable au XIIe siècle.
Dans un tel cas deux solutions s’offrent à nous : soit faire
disparaître en douce la page du site concernant l’édifice en
question, soit, au contraire étudier plus profondément cet
édifice afin de mieux connaître tout ce qui peut
caractériser un édifice du XIIe siècle.
C’est cette dernière démarche que nous avons opérée en ce
qui concerne l’église Sainte-Marie de Lescar. Dans un
premier temps, nous avions estimé qu’elle pouvait dater du
premier millénaire. Il y avait deux raisons à cela : de
nombreuses traces de restauration et la mosaïque qui
s’apparentait à des mosaïques romaines. Nous avons réalisé
en effectuant une étude plus fine que nous pouvions nous
tromper.
Par ailleurs, nous avons pour principe de toujours démarrer
notre recherche par l’analyse de l’architecture des
bâtiments et de ne consulter la documentation qu’après cette
première analyse et ce, à titre de vérification des
hypothèses émises au cours de la première analyse.
Les images
1, 2 font apparaître des traces de modifications
dans la construction. Mais ces traces sont localisées autour
des fenêtres. Il n’est pas rare que dans un édifice roman il
y ait élargissement des fenêtres à une époque postérieure.
C’est ce qui s’est passé pour la fenêtre axiale (image
1) et les fenêtres latérales (images
2 et 4) : les fenêtres romanes ont été agrandies à
la période gothique.
Concernant les images 3,
4 et 5
du vaisseau central et des collatéraux, on constate que ces
derniers ne forment pas des vaisseaux parallèles à la nef
comme on le voit dans la plupart des églises. Mais pour
chaque travée, le collatéral a son propre vaisseau
perpendiculaire au vaisseau central.
Il faut comprendre que cette disposition est paradoxale dans
l’art roman et même dans l’art gothique. En général les 3
vaisseaux d’une église sont voûtés suivant des voûtes de
directions parallèles. Ce n’est que plus tard dans le
gothique dit méditerranéen que l’on voit apparaître des
églises à vaisseau unique bordés de chapelles latérales
voûtées perpendiculairement à l’axe principal est-ouest.
L’ensemble apparaît parfaitement ordonné et rien ne laisse
penser que les voûtes des collatéraux aient pu avoir été
installés à une période postérieure à la construction
initiale. Rien ne laisse aussi imaginer que ce type de
construction ait été bâti pour des raisons architectoniques
dans le but de contrebalancer des poussées de voûtes.
Mais alors comment se fait-il que ce type de construction
soit si rare ?
En fait, on a déjà une l’occasion de le rencontrer (voir
dans Datation/Glossaire/Analyse
des Plans les
images 12 et 13).
Il faudrait envisager que le modèle de nefs à 3 vaisseaux à
voûtes parallèles pourrait avoir été inspiré par le symbole
du Dieu Unique en Trois Personnes. La nef à un seul vaisseau
flanqué de chapelles latérales perpendiculaires
représenterait le seul Dieu Unique. Il s’agit là d’une
simple interprétation. Une interprétation devant être
vérifiée sur d’autres églises. Mais une interprétation qui
doit être prise au sérieux car l’expérience nous a appris
que dans la religion catholique tout (geste, mot, image,
vêtement) a un sens, une signification. Que ce sens peut
rester caché pour les non-initiés et que l’expression
induite par ce sens peut subsister pendant des siècles alors
que la signification première a disparu.
Les chapiteaux des images
6, 7 et 15 sont des chapiteaux romans de la plus
belle facture. Ils représentent des scènes dites «
historiées » (hommes dévorés par des démons, le Christ dans
une Mandorle, la Tentation). Ces chapiteaux sont , pour
nous, caractéristiques de l’apogée de l’art roman. Un art
qui précède de peu l’art gothique et que nous datons (à
titre personnel) de la première moitié du XIIe
siècle. Peu de temps après, sous l’influence de grands
penseurs comme Saint Bernard de Clairvaux, les scènes
historiées disparaitront des chapiteaux d’église afin de ne
pas distraire les fidèles durant les célébrations. Mais on
acceptera les sculptures historiées à l’entrée des églises
afin d’attirer, au contraire, les fidèles et les inciter à
rentrer dans l’église.
Venons en maintenant aux images
suivantes de 8 à 14.
L’image 8
représente l’abside principale. Elle est éclairée par une
très grande fenêtre gothique, résultat de l’agrandissement
d’une fenêtre romane. Deux autres fenêtres, celles-ci
romanes , sont disposées de part et d’autre de cette
fenêtre. L’abside primitive devait posséder trois fenêtres
romanes de même grandeur. Au dessous de ces fenêtres une
série d’arcades portées par des colonnettes recouvertes d’un
tissu rouge que nous pourrons reconnaître dans certaines des
images suivantes.
Le sol de cette abside est décoré d’une grande mosaïque. On
découvre successivement un chasseur perçant un sanglier de
son épieu (image 9),
un lion attaquant un bouc (image
10), une lionne (image
11). Il faut comprendre que ces trois images sont
alignées dans la direction est, la dernière venant buter
dans le fond de l’abside (on voit d’ailleurs sur l’image
11 une partie du muret supportant les colonnettes).
Muret et colonnettes sont plus apparents sur l’image
12. Cette fois-ci la mosaïque imite une sorte de
tapis. Est-elle vraiment d’époque ? Si oui, on est en droit
d’être surpris des décors qui ne s’apparentent pas à ce que
l’on connaît des décors romans. On reconnaît en haut à
gauche un bout de la mosaïque de l’image précédente. L’image suivante n°13
représente un chien ou un loup attaché à la queue d’un âne.
Enfin, la dernière image
14 représente outre la tête de l’âne, un estropié
doté d’une jambe en bois chassant avec son arc.
Nous avions pensé primitivement que cette mosaïque pouvait
être issue de l’Antiquité romaine, mais plusieurs éléments
nous ont fait changer de point de vue. Tout d’abord le fait
que la mosaïque constitue le pavement d’une église et
qu’elle est presque intacte. Si elle avait été romaine, elle
apparaitrait totalement défoncée à cause d’ensevelissements
successifs. Ensuite, il apparaît dans l’image
12 que la mosaïque contourne le fond de l’abside.
Ce qui signifie que la mosaïque a été placée dans une abside
déjà construite . Mais nous verrons qu’ un tel type d’abside
(chœur demi-circulaire précédé d’un avant-chœur
rectangulaire) est relativement récent (IXe - Xe
siècle dans la version la plus ancienne). En conséquence la
mosaïque ne peut être datée de l’antiquité.
Il faut à cela ajouter une remarque : les
images 11 et 13 montrent que la mosaïque doit
continuer sous le muret supportant les colonnettes. En
conséquence, l’abside primitive n’était pas munie de
colonnettes et donc des arcades que les colonnettes
supportent. Or ces arcades ont une fonction : porter un pan
de mur qui, lui, contribue au soutien de la voûte en
cul-de-four. En conséquence il est possible (mais c’est à
vérifier) que, primitivement , l’abside n’ait pas été voûtée
mais charpentée.
Nous en étions là de nos conclusions lorsque nous avons
décidé de lire le livre « Pyrénées
romanes » de la Collection Zodiaque.
Ce livre nous apprend que, en 1115, « commence l’épiscopat
de Gui de Lons par lequel, grâce à de riches donations fut
édifiée l’église actuelle. Cette cathédrale commencée vers
1120, vit rapidement s’élever son chevet et son transept qui
devaient être terminés à la mort de Gui de Lons en 1141,
tandis que la nef et les collatéraux étaient achevés dans la
seconde partie du XIIe siècle, avec la mosaïque,
et certains éléments dont quelques chapiteaux … ».
Au sujet de la mosaïque le livre raconte un peu plus loin :
« Au XVIIIe siècle l’historien Marca faisant
l’éloge de l’évêque Gui de Lons, fondateur de la cathédrale
romane, lui attribue cette mosaïque « chargé de ses armes à
savoir deux cerfs ».
Enfin le livre fait état de l’inscription placée face à
l’archer estropié : « DOMINUS GUIDO EPISCOPUS LASCURRENSIS
HOC FIERI FECIT PAVIMENTUM »… sans mentionner une traduction
possible « Monseigneur Guido, évêque de Lescar a fait ce
pavement ».
D’une part, nous aimerions savoir comment l’auteur du livre
a su que le transept et le chevet étaient terminés à la mort
de Gui de Lons en 1141 et que la nef, les collatéraux
étaient achevés dans la seconde partie du XIIe
siècle ? L’a-t-il lu dans un document d‘époque ou l’a-t-il
déduit de ses observations ? Et si c’est ce dernier cas,
comment peut-il être certain de ce qu’il avance ?
D’autre part, comment se fait-il que l’auteur (ou plutôt le
commanditaire) de la mosaïque ne soit pas cité ? Rares sont
les artistes du Moyen-Âge qui signent leurs œuvres. Et quand
on trouve une signature, les commentateurs s’en donnent à
cœur joie parlant de l’artiste comme s’ils le rencontraient
tous les jours. Or là ? rien ! Pourtant tout amène à penser
que cet évêque Guido n’est autre que Gui de Lens. Et si ce
n’est pas Gui de Lons, qui d’autre cela peut-il être ?
Il n’y a que deux explications possibles dans cette attitude
incompréhensible : soit l’inscription est un faux et on
n’ose pas le dire ; soit le commanditaire Guido est bien Gui
de Lons. C’est lui qui a fait poser la mosaïque avant sa
mort en 1141 et on ne veut pas admettre que cette mosaïque
ait été posée avant 1141.
En attendant d’être placés face à des
documents qui nous prouveraient le contraire, nous allons
admettre que cette mosaïque ait été placée sous l’épiscopat
de Gui de Lons. Peut être même dès le début de son
épiscopat. Elle aurait été placée dans une abside construite
auparavant, mais cette abside n’était peut être pas aussi
décorée qu’elle est actuellement : le décor roman des
fenêtres, les arcades du fond d’abside ont pu être installés
plus tard.
Nous envisageons l’hypothèse suivante : l’évêque Gui
n’aurait pas reconstruit toute l’église mais seulement une
partie : l’abside, les absidioles et une partie du transept
existaient déjà. Il n’aurait fait que construire ou plutôt
reconstruire la nef. Car il existait très probablement une
nef antérieure à celle que l’on voit actuellement.
Pour quelles raisons envisageons nous cette hypothèse? Parce
que le chevet actuel ne correspond à la nef. Il apparaît
beaucoup plus ancien que celle-ci. Autant que nous puissions
en juger par notre modeste expérience – croyez bien que ce
n’est pas une fausse modestie que de le reconnaître - le
début du XIIe siècle pourrait correspondre à
l’édification de grands chevets à déambulatoire. Si l’évêque
Guido avait dû commencer à construire son église par le
chevet, il aurait construit un chevet à déambulatoire. Ce
n’était pas seulement une question de mode mais une
obligation liée au statut d’une cathédrale qui accueille un
chapitre. Lequel chapitre doit disposer d’une grande abside.
Etc.
Si l’évêque n’a pas fait construire une grande abside, c’est
qu’il a considéré que celle qui existait auparavant devait
être suffisante. Par contre il devait y avoir urgence pour
reconstruire la nef.
Le chevet serait donc antérieur à l‘an 1100 mais nous ne
pensons pas qu’il soit antérieur à l’an 1000 (existence de 3
fenêtres à l’abside principale, avant-chœur rectangulaire).
Il reste un problème qui n’a pas été étudié : le problème
des mosaïques. Il s’agit là d’un gros problème qui,
semble-t-il, a échappé à tout le monde. Y compris à des
religieux qui pourtant devraient être sensibilisés sur la
question. On nous apprend en effet que ce sont là des scènes
de chasse.
Comment donc ? Des scènes de chasse ? Dans une église ?
Autour du sanctuaire ? Mais où avez-vous vu ça ?
Pourtant, direz-vous, cela existe bien ! Ainsi parfois on
peut voir un grand oiseau et ses petits. D’autres fois,
c’est un mouton sur une sorte de gril. A cela nous
répondrons qu’il ne s’agit pas là de scènes de chasse mais
des figures allégoriques du Pélican et de ses Petits et de
l’Ageau Pascal (ou Agneau aux sept sceaux).
Et il doit en être de même pour la mosaïque de Lescar : ce
ne sont pas là des scènes de chasse mais des figures
allégoriques dont le sens nous échappe.