Les églises dédiées à Notre-Dame de l'Assomption (page 1/2)
Au début, une expérience
ratée
Nous sommes loin d'être les premiers à nous préoccuper des
questions d'orientation. Ainsi, il y a longtemps que les
archéologues des nécropoles enregistrent l’orientation des
corps des défunts. Il en est de même pour l'orientation des
bâtiments. Les spécialistes recherchent des concordances. Et
ils en trouvent parfois. Par exemple, lorsque la lumière du
soleil naissant vient éclairer un point très particulier, un
jour lui aussi très particulier (solstice, fête anniversaire
du saint local). Mais, jusqu'à présent, peu de découvertes
de telles concordances ont été réalisées. Si bien qu'on peut
se demander si ces concordances ne sont pas le fait du
hasard..
Nous pensons que concernant les édifices religieux
chrétiens, l'orientation a été intentionnelle. Mais à quel
degré ? C'est la question que nous nous sommes posés. Nous
savons qu'au niveau global, l'orientation Ouest-Est a été
respectée. Mais avec une marge d'erreur oscillant entre +45°
et –45°. Toute la question est de savoir si l'orientation a
été effectuée d'une façon plus précise (une précision que
les maçons de l'époque pouvaient atteindre). Une orientation
qui aurait pu être faite, par exemple, en rapport avec
l'apparition du soleil le matin de la fête du saint du lieu.
Nous avons donc envisagé cette dernière hypothèse. La
vérification semblait donc facile. Elle se heurtait
cependant à plusieurs problèmes : dans la plupart des cas,
nous ne connaissions pas l'orientation des églises ; les
églises ont pu changer de dédicace au cours du temps et le
nom actuel du saint peut être différent du nom du saint qui
avait défini l'orientation d'origine ; le phénomène dit de «
précession des équinoxes » a perturbé les calendriers (la
fête du Saint ne correspond plus au jour de construction de
mise en place de l'orientation).
Progressivement, certains des problèmes ont été résolus. Il
en est ainsi du problème de l'orientation des églises. Il
suffit d'utiliser l'image par satellite de l'édifice. Le
sens horizontal de ces images correspond à l'orientation
Ouest-Est. Et, grâce à un rapporteur numérique, on peut
mesurer au degré près l'angle entre cette horizontale et
l'arête de faîte du toit.
Grâce à cette méthode, nous avons commencé par comparer les
orientations des églises dédiées à Saint Michel réputées
être situées dans un même alignement (pour les principales
d'entre elles). Mais ce fut sans succès.
À l'occasion de notre étude sur la Corse, nous avons
constaté qu'un nombre important (au moins 7) d'églises de
cette île étaient consacrées à Notre-Dame de l'Assomption.
Sachant que la fête de l'Assomption de la Vierge Marie a
lieu le 15 août, la vérification devenait facile : toutes
ces églises devaient avoir une orientation identique !
L'expérience n'a pas marché : les orientations étaient
différentes.
Mais cet échec nous a révélé l'importance de la dédicace à
Notre-Dame de l'Assomption.
Les églises dédicacées à
Notre-Dame de l'Assomption
L'étude qui a suivi concernant les églises du Piémont a
confirmé cette importance. Mais c'est surtout en analysant
les églises des Pouilles que nous avons compris le caractère
primordial de cette dédicace. Nous conseillons la lecture de
la page intitulée « Conclusions
à l'étude des monuments des Pouilles ». Les résultats
de cette étude permettent d'avancer l'idée que, au moins
pour cette région des Pouilles, le nombre d'évêchés était
beaucoup plus important (aux environs de 10 fois plus) avant
l'an mille qu'actuellement, et que la majorité (la totalité
?) des cathédrales primitives devaient être dédiées à
Notre-Dame de l'Assomption. Par la suite, il y aurait eu
regroupement des évêchés primitifs en de plus grands
ensembles, les évêques de petits territoires acceptant la
tutelle des évêques urbains (avec sans doute des
contreparties : titres d'archiprêtres ou de chanoines).
Puis, à leur tour, les évêques de grands diocèses auraient
accepté la tutelle du pape, évêque de Rome. Des changements
de dédicaces d'édifices auraient pu accompagner ces
changements structurels.
C'était donc ce que nous avions observé en ce qui concerne
la région des Pouilles, en Italie. En était-il de même pour
les autres régions d'Europe ? C'est ce que nous avons voulu
faire avec la région d'Occitanie/France. En commençant pas
le département de l’Hérault.
Les églises dédicacées à
Notre-Dame de l'Assomption du diocèse de l'Hérault.
Le territoire du diocèse de Montpellier correspond à celui
du département de l'Hérault. Il y a actuellement deux
évêques sur ce diocèse : un archevêque responsable du
Bas-Languedoc et un évêque auxiliaire.
En utilisant la page du site Wikipédia intitulée « Liste
des églises de l'Hérault », nous avons pu recenser 515
églises. Parmi ces églises, 92 sont dédiés à la Vierge
Marie. Et, parmi celles-ci, 33 sont dédiées à Notre-Dame de
l'Assomption. Sans faire de gros efforts, nous en avons
trouvé 2 de plus (soit, en tout, 35) consacrées à Notre-Dame
de l'Assomption. Comparé aux 515 dédicaces, ce nombre de 35
peut paraître négligeable.
Il faut cependant analyser plus finement les diverses
dédicaces. D'abord celles concernant la Vierge Marie. Nous
avons dit plus haut qu'il y en a 35 consacrées à Notre Dame
de l'Assomption. Il y en a autant (35) consacrées à une «
Sainte Marie » ou « une Notre Dame » sans autre précision
que le nom du lieu : telles Notre-Dame de l'Espinouse,
Notre-Dame du Grau. Nous en comptons 11 associées à des
qualités de la Vierge Marie ou à des lieux de ses
apparitions : telles Notre-Dame-des-Grâces,
Notre-Dame-de-Pitié, Notre-Dame-de-Lorette. Mais la surprise
est venue de la dédicace à la Nativité de la Vierge Marie,
que nous avons retrouvée à 10 reprises ! Il s'agissait
vraiment d'une surprise. Nous avons un instant imaginé qu'il
y avait erreur de transcription avec confusion entre les
expressions « Vierge de la Nativité » et
« Nativité de la Vierge » mais la découverte d'une « Église
de la Nativité-de-Saint-Jean-Baptiste », à
Fraïsse-sur-Agout, nous a permis de découvrir qu'il n'y
avait pas d'erreur et que la « Nativité de la Vierge »
faisait partie d'une des 20 fêtes du calendrier concernant
la Sainte Vierge.
Nous pensons que des appellations telles que «
Notre-Dame-des-Grâces, Notre-Dame-de-Pitié,
Notre-Dame-de-Lorette, Immaculée Conception, Nativité de la
Vierge Marie » ont été inspirées par des dévotions
relativement récentes des XVIIIe et XIXe
siècles. Ces appellations auraient servi de dédicaces, soit
à des édifices entièrement nouveaux, soit à des édifices
anciens réhabilités. En résumé, nous aurions 35 églises
dédiées à Notre Dame de l'Assomption et le reste, soit 57,
dédiées à une
« Notre-Dame » sans appellation distinctive ou avec une
appellation récente. D'où l'idée qui nous vient à l'esprit :
à l'origine, toutes les églises dédiées à Notre Dame
n'étaient dédiées qu'à une
Notre-Dame : Notre-Dame de l'Assomption. Ultérieurement (du
XVIIe au XXe siècle), il y a eu, soit
oubli du complément « de l'Assomption », soit remplacement
par un autre complément pour les églises nouvelles. En fait,
la situation peut être plus complexe, car on peut avoir sur
une même commune deux églises dédiées à Notre-Dame de
l'Assomption, une ancienne et une nouvelle, ou, sur une
autre commune, plusieurs églises dédiées à Notre Dame, mais
seule la plus récente est dédiée à Notre-Dame de
l'Assomption (La-Tour-sur-Orb).
Si, au groupe des 92 églises dédiées à Notre-Dame, on enlève
celles d'appellation récente (un peu plus de 20), il en
reste environ 70. qui, selon notre hypothèse, auraient
toutes été dédiées à Notre-Dame de l'Assomption. Même
réévalué, ce nombre reste bien inférieur au nombre total de
dédicaces (515, soit 13%).
Les églises de l'Hérault
dédiées à d'autres saints
Il faut tout d'abord constater la grande variété des
désignations. Il y a, bien sur, les classiques :
Saint-Pierre, Saint-Paul, Saint-Étienne. Mais il s'en ajoute
beaucoup d'autres. Parfois les saints sont associés : Saint
Gervais et Saint Protais, Saint Nazaire et Saint Celse.
Parfois on rappelle des miracles : Saint-Pierre-ès-Liens,
Invention des reliques de Saint-Étienne. Il y aurait très
certainement une étude à faire sur ces dédicaces de saints.
Comment ont-elles été attribuées ? On le devine pour
certaines. Ainsi, par exemple, un texte daté du IXe
siècle écrit par un moine de l'abbaye de Villemagne
l'Argentière (Hérault) nous apprend que les gens du lieu
issus (immigrés ? déportés ?) d'une autre région que
l'Occitanie vénéraient un saint de cette région, Saint
Majan. Deux moines avaient été dépêchés pour recueillir des
reliques de ce saint et les ramener à Villemagne. En
conséquence, l'abbatiale de Villemagne a été dédiée à Saint
Majan. De même, certains textes nous apprennent que
Charlemagne aurait fait repeupler le Bas-Languedoc par des
chrétiens chassés d'Espagne par les Arabes. Cela
expliquerait les diverses dédicaces à Saint Félix de Gérone,
Saint Vincent de Saragosse ou Saint Fructueux de Braga. Une
église a pu aussi changer de nom grâce à un transfert de
reliques. Quoiqu'il en soit, il semblerait que la dédicace
d'une église à un saint dépendrait de conditions locales.
Mais même s'il nous est difficile d'expliquer ou de
justifier ces dédicaces, nous pensons qu'elles s’inscrivent
dans une certaine normalité.
Le caractère « anormal »
des dédicaces à Notre-Dame de l'Assomption
Nous pensons qu'il y a quelque chose d'anormal dans le fait
de dédicacer une église à Notre-Dame de l'Assomption.
La dévotion à Notre-Dame
de l'Assomption ne s'inscrit pas dans un dogme.
Ce dogme nous le découvrons au travers du « Credo de Nycée :
« Je
crois en un seul Dieu, le Père tout puissant, créateur du
ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible. Je
crois en un seul Seigneur, Jésus Christ, le Fils unique de
Dieu, né du Père avant tous les siècles : Il est Dieu, né
de Dieu, lumière, née de la lumière, vrai Dieu, né du vrai
Dieu. Engendré non pas créé, consubstantiel au Père et par
lui tout a été fait. Pour nous les hommes, et pour notre
salut, il descendit du ciel. Par l’Esprit Saint, il a pris
chair de la Vierge Marie, et s’est fait homme. Crucifié
pour nous sous Ponce Pilate, Il souffrit sa passion et fut
mis au tombeau. Il ressuscita le troisième jour,
conformément aux Écritures, et il monta au ciel ; il est
assis à la droite du Père. Il reviendra dans la gloire,
pour juger les vivants et les morts et son règne n’aura
pas de fin. Je crois en l'Esprit Saint, qui est Seigneur
et qui donne la vie ; il procède du Père et du Fils. Avec
le Père et le Fils, il reçoit même adoration, et même
gloire. Il a parlé par les prophètes. Je crois en
l’Église, une, sainte, catholique et apostolique. Je
reconnais un seul baptême pour le pardon des péchés.
J’attends la résurrection des morts, et la vie du monde à
venir. Amen. » La Nativité de Jésus, fils de
Marie, son Ascension dans le Ciel sont inscrits dans le
dogme de Nicée (325). Mais pas l'Ascension au Ciel de Marie.
Par ailleurs, y a-t-il un dogme clairement établi de
l'Assomption de Marie ? On parle « d'Assomption » sans
utiliser le mot « Ascension » ou celui de « Dormition » qui
est parfois utilisé et pourrait signifier autre chose que
l'Ascension au Ciel.
L'Assomption ne constitue
qu'un épisode de la Vie de la Vierge.
De nombreuses images de ce site Internet nous racontent la
Vie de la Vierge Marie. Il y a d'abord celles relatives à la
Naissance et l'Enfance de Jésus, en commençant par la
Conception (Annonciation, Visitation), la Nativité (Nativité
proprement dite, Adoration des bergers, Adoration des mages,
Fuite en Égypte), l'Enfance de Jésus (Présentation au
Temple, Éducation de Jésus). Puis celles de la Passion du
Christ (Crucifixion). Et enfin, celles d'après Résurrection
(Pentecôte et Assomption). Mais il peut y avoir d'autres
images plus anecdotiques comme l'Éducation de Marie ou
l'Allaitement de Jésus. Et enfin, il peut y avoir
l'interprétation de Marie comme la Femme qui maîtrise la
Bête de l'Apocalypse. Voilà donc beaucoup d'épisodes de la
Vie de la Vierge. L'Assomption n'est que l'un d'entre eux.
Et, sur l'iconographie des XIIe et XIIIe
siècles, l'Assomption est beaucoup moins présente que
l’Annonciation, la Nativité, l'Adoration des Mages ou la
Crucifixion.
Il n'y a pas d'image
antérieure à l'an mille représentant l'Assomption de
Marie.
Notre idée est la suivante : selon nos recherches effectuées
sur la Corse, le Piémont, les Pouilles, la Sardaigne, et, à
présent l'Occitanie, il semblerait que la dédicace des
églises à Notre-Dame de l'Assomption ait revêtu une
importance considérable. De cette importance, l'iconographie
devrait être le témoin. Or ce n'est pas, semble-t-il, le
cas. Nous n'avons pas de représentation de la Vierge Marie
montant au Ciel. En fait, nous en connaissons une : l’œuvre
du Maître de Cabestany à Rieux-Minervois, dans l'Aude (image 1). Mais nous
avons vu que cette sculpture était romane du XIe
ou XIIe siècle. De plus, il est possible que
cette sculpture ait été faite pour insister sur la dédicace
de cette église de Rieux à Notre-Dame de l'Assomption.
La dédicace à Notre-Dame
de l'Assomption ne correspond pas à une dévotion.
C'est la conclusion que nous voudrions donner à cette série
de réflexions. Le caractère « normal » de la dédicace à des
saints correspondrait à un culte ou une dévotion plus
particulière à ces saints (existence de reliques, culte d'un
saint local, attachement à un paradis perdu,...). Le
caractère « anormal » de la dédicace à Notre-Dame de
l'Assomption proviendrait d'une absence de dévotion. Nous
voudrions effectuer une comparaison avec nos villages
actuels. Lorsque nous parcourons ces villages, nous y voyons
des noms de rues. Certains peuvent être des noms de fleurs
(rue des roses, des œillets, ..), d'arbres, de cépages, de
vignobles, d'animaux, etc. D'autres des noms de personnages
célèbres (rue Charles de Gaulle) ou dont la célébrité n'est
que locale (impasse du Père Coreau). D'autres enfin font
référence à des monuments emblématiques de la cité (rue de
la mairie, rue de l'école, rue de l'église). Pour les
premiers, l'attribution d'un nom peut n'être que provisoire
en attendant de s'entendre sur l'affectation à un personnage
célèbre. Nous pensons que l'attribution des noms de deuxième
catégorie correspond à une sorte de dévotion : on veut
montrer l'attachement que l'on éprouve à l'action d'un
individu (de Gaulle, le Père Coreau,...) ou à une idée (la
République, l'Europe,...). Pour la dernière attribution, il
n'y a pas de dévotion. Elle est là pour indiquer que l'on se
trouve près d'un lieu administratif : la mairie, l'école,
l'église. Selon nous, l'appellation à Notre-Dame de
l'Assomption serait donc à inscrire dans ce dernier cas, une
façon de dire aux habitants : « Le centre administratif de
votre région est l'église Notre-Dame de l'Assomption. ».
Cette hypothèse permettrait d'expliquer deux constatations
que nous aurons l'occasion de reprendre dans la page
suivante consacrée aux dédicaces sur l'ensemble de
l'Occitanie. La première de ces constatations est que, pour
chaque département, le nombre de dédicaces à Notre-Dame de
l'Assomption est nettement moins important que le nombre
total des dédicaces (tout comme, actuellement, dans un
département, le nombre de mairies est bien moins important
que le nombre total d'habitations) . L'autre constatation :
la localisation des églises dédicacées à Notre-Dame de
l'Assomption n'est pas homogène ; certaines régions sont
plus densément occupées par ces églises que d'autres. Cette
disparité peut s'expliquer par des différences de stratégies
en matière d'organisation du territoire, différences de
stratégies pouvant être elles-mêmes liées à des différences
culturelles.
Il n'y a pas d'image
antérieure à l'an mille représentant l'Assomption de Marie
… sauf que ...
... sauf qu'il y a le
mystère des Vierges romanes.
C'est l'image de ces Vierges romanes qui devrait apparaître
comme mystérieuse : une femme assise sur un trône portant
sur ses genoux un enfant. Le port de couronnes de l'un et
l'autre des deux personnages est fréquent mais pas
automatique. Il en est de même pour les signes de sainteté
comme les auréoles. Pareillement à ce que nous avons vu
auparavant en ce qui concerne l'Assomption de la Vierge,
cette image n'est pas conforme au dogme du Credo de Nicée
qui nous apprend que Jésus est né de la Vierge Marie :
l'image n'est pas celle d'une naissance (encore que, dans la
tradition romaine, le nourrisson n'était, semble-t-il, pas
considéré comme un être vivant). Cette image n'est pas non
plus symbolique d'une maternité. Ce n'est que plus tard, à
partir du XIIIe ou du XIVe siècle, que
l'on verra des représentations de Vierges témoignant de
gestes d'affection vis à vis de l'Enfant, l'allaitant ou le
portant dans les bras (image
6).
Le titre donné de « Vierges romanes » nous semble aussi
important. Bien que, très certainement, il y a eu des «
Vierges préromanes », c'est-à-dire des modèles antérieurs à
l'an mille (et peut être y en a-t-il parmi celles qui
subsistent encore), nous ne connaissons pas de « Vierge
romaine ».
Nous sommes persuadés que nous ignorons encore beaucoup de
choses sur l'iconographie haut-médiévale. En particulier sur
les fresques qui devaient autrefois couvrir de grandes
surfaces des murs et qui ont probablement presque toutes
disparu. Cependant il subsiste encore des mosaïques à
Ravenne ou à Rome. Il y a aussi les sarcophages sculptés
d'Arles. Et sans doute beaucoup d'autres témoignages de
scènes historiées chrétiennes antiques. Jusqu'à présent,
nous n'avons pas vu de représentations de Vierge à l'Enfant.
Il existe certes une telle représentation à
Saint-Apollinaire-le-Neuf à Ravenne mais elle est
relativement récente, ayant remplacé une mosaïque plus
ancienne. Il en serait de même pour une mosaïque de Sainte
Praxède à Rome. La seule scène en mosaïque qui nous semble
préromane (mais probablement restaurée au XVIe
siècle) est celle de Sainte-Marie-Trastévère à Rome. La
Vierge nous y apparaît couronnée, assise sur un trône à côté
du Christ. Mais rien d'autre, à notre connaissance.
En résumé, ces représentations de Vierges assises sur un
trône portant l'Enfant Jésus n'ont aucun rapport avec le
dogme chrétien, aucun rapport avec les symboles liés à la
maternité (don de vie, allaitement, affection), et pas
d'antériorité. Mais alors d'où proviennent ces images ?
Et si ces « Vierges
romanes » n'étaient autres que des « Vierges de
l'Assomption » ?
La question apparaît dépourvue de sens. Il n'y a rien dans
ces représentations de Vierges romanes qui s'apparente à une
Ascension dans le Ciel comme celle que l'on voit à
Rieux-Minervois (image 1).
Mais revenons à l'analyse que nous avions faite dans la page
« Conclusions à l'étude
des monuments des Pouilles ». Nous avons alors émis
l'idée que la dédicace à Notre-Dame de l'Assomption pouvait
être en relation avec l'extension progressive des
territoires épiscopaux. Nous estimions que les diocèses
primitifs étaient de taille restreinte et pouvaient être
réservés à des peuples particuliers (romains, gaulois,
goths, etc.). Au cours du temps, ces petits diocèses
auraient été intégrés dans (ou associés à) des diocèses plus
importants. Plus tard encore, ces grands diocèses auraient
été affiliés au diocèse de Rome. Cette affiliation au
diocèse de Rome ne se serait pas faite sans mal, puisqu
'elle aurait en partie provoqué le Grand Schisme de 1054.
L'argument évoqué de la mainmise du pape était qu'il était
successeur de Pierre, fondateur de l'Église de Rome.
L'argument évoqué par les partisans d'une autonomie avec
Rome était qu'ils étaient successeurs des apôtres envoyés
évangéliser le monde au moment de l'Assomption de Marie.
Notre idée était donc que la paroisse d'une église dédicacée
à Notre-Dame de l'Assomption manifestait son indépendance
vis-à-vis du grand diocèse voisin ou du diocèse de Rome.
Essayons à présent de traduire cette idée par une image
symbolique en élaborant une sorte de « jeu de rôle » : « Je
suis l'évêque d'un tout petit diocèse. L'évêque d'un grand
diocèse voisin conteste ma nomination. Or, moi, je ne suis
pas d'accord ! Je suis successeur des apôtres, lesquels sont
devenus successeurs de Marie au moment de sa Glorieuse
Assomption. En conséquence, je suis successeur de la Vierge
Marie de l'Assomption. C'est Elle qui assure la réalité de
cette succession. Elle se présente assise sur son trône
céleste. Et elle me présente, face à vous, moi, tout petit
par rapport à elle et devant elle. Elle m'intronise devant
vous. »
Voilà donc une description très proche de celle des Vierges
romanes. Une description qui a l'avantage de rectifier
fortement ce que nous avions écrit auparavant. Nous avions
en effet dit qu'il n'y avait que peu d'images de la Vierge
de l'Assomption. Mais ceci n'est vrai que si on ne considère
que celles montrant la Vierge dans son Ascension vers le
Ciel. Si, par contre, on s'efforce de chercher des images de
la Vierge intronisant les apôtres, puis les évêques comme
ses successeurs sur la terre, on ne peut que retrouver les
Vierges romanes à partir de cette description.
Un problème cependant. Nous avons écrit ci-dessus que la
Vierge Marie mettait en avant un évêque (donc un adulte)
comme son successeur. Or ce n'est pas un évêque qui est
présenté mais un enfant. Et qui plus est, dans de nombreux
cas, l'Enfant Jésus. Ce problème n'en est peut-être pas un,
car il a pu y avoir une évolution des représentations : tout
d'abord la Vierge assise portant un individu adulte
nettement plus petit qu'elle, puis la Vierge portant un
enfant, puis la Vierge assise portant l'Enfant Jésus. Et
enfin la Vierge gothique, debout, portant l'Enfant Jésus (image 6).
Les images 2, 3, 4 et 5 reflètent
bien ces ambiguïtés. Si le petit personnage de l'image
2 a les traits poupins d'un enfant de 5 ans, celui
de l'image 3 semble
plus âgé. Il est revêtu d'une robe de prêtre. Les traits de
celui de l'image 5 sont
ceux d'un adolescent. Et, pour l'image
6, on est
en présence d'un adulte d'une trentaine d'années, portant
une robe de prêtre et faisant le signe caractéristique que
nous avons appelé « la Main de Dieu ».
Cette répartition territoriale est visible sur la carte interactive ci-dessous. Rappelons que ces églises ne sont pas forcément très anciennes (certaines peuvent dater du XIX1 siècle), mais que selon toute probabilité, elles sont sur l'emplacement ou dans le proche voisinage d'une église plus ancienne consacrée à Notre-Dame de l’Assomption.
Avant de construire cette carte, nous avions envisagé l'hypothèse suivante :
Mais d'abord parlons du territoire : Le territoire de l'Hérault peut être divisé en trois parties : la plaine, les avants-monts (altitude moyenne 400 mètres), les monts (Montagne Noire, Espinouse, Larzac : altitude moyenne 800 mètres). Ce territoire faisait autrefois partie de la Narbonnaise Première (villes principales : Toulouse, Carcassonne, Narbonne, Béziers, Lodève, Montpellier (pas encore), Nîmes, Uzès.
Voilà donc l'hypothèse que nous avions envisagée : les riches plaines ont été exploitées en premier et très probablement ces terres devaient appartenir à des habitants des villes sièges d'importants évêchés. Les montagnes, zones frontalières avec d'autres peuples, devaient être occupées par de petites communautés formant autant de paroisses. Et donc la répartition nous semblait simple. Une absence quasi générale d'églises consacrées à Notre-Dame de l'Assomption en zone de plaine, les seuls édifices restant dans ces zones étant les cathédrales, une répartition moyenne dans les avants_monts, une répartition un peu plus forte dans les monts.
Le résultat ne correspond pas tout à fait à ce que nous avions envisagé. Certes, la répartition est un peu moins forte autour de Béziers, Agde, Lodève et même Saint-Pons. Mais on trouve en plaine beaucoup d 'églises consacrées à Notre-Dame de l'Assomption et bien peu dans les zones montagneuses.
Nous espérons que les futures analyses que nous ferons sur l'ensemble de la région Occitanie permettront d'y voir plus clair.
Carte interactive des cathédrales et églises de l'Assomption de l'Hérault :

