Conclusions à l'étude des monuments des Pouilles 

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Bref aperçu historique

À l'époque romaine, cette région s'appelait Apulie, nom qui sera transformé en Puglia (en français, Pouilles).

Hormis la célèbre bataille de Cannes, victoire d'Hannibal sur les romains, en 216 av.J.-C., l'histoire de cette région est peu connue. Mais nous sommes presque certains qu'elle a eu une histoire indépendante de celle de Rome (mais en corrélation avec Rome et d'autres peuples ou cités du monde romain).

On sait qu'après la prise de Rome, vers l'an 410 de notre ère, les goths du roi Alaric se sont dirigés vers le Sud de l'Italie avec l'intention de franchir la Méditerranée et d'aller en Afrique du Nord. Mais le projet a été arrêté par la mort d'Alaric qui a été enterré dans le lit d'une rivière de Campanie. Les goths sont-ils allés jusque dans les Pouilles ? C'est possible (ne serait-ce que comme auxiliaires de troupes romaines), mais jusqu'à présent, nous n'avons pas de témoignage sous forme de vestiges archéologiques ou de toponymes.

La date de l'an 410 donnée ci-dessus fait souvent illusion, laissant croire qu'elle marque la fin de la civilisation romaine et le début des invasions barbares. En fait, plus d'un siècle auparavant, la création de la tétrarchie (2 empereurs en Occident, 2 empereurs en Orient) consacrait une division à l'intérieur des armées romaines, division qui s'était manifestée par des conflits armés. À partir des années 330, Constantin s'était efforcé de reconstituer une unité mais les liens étaient distendus et les empereurs avaient perdu le contrôle de régions entières dont la protection (ou la domination) était assurée par des peuples fédérés. Il y a eu des « hauts et des bas » dans la politique des empereurs. Ainsi, vers l'an 535 (soit 200 ans après Constantin!), l'Empereur Justinien s'efforce de reprendre le contrôle de l'Italie. Son général en chef, Bélisaire, s'attaque d'abord aux Vandales en Afrique du Nord, puis aux Goths, en Italie Centrale. Il semblerait, qu'à ce moment-là, les Pouilles soient sous dépendance de l'empire romain basé à Ravenne et Constantinople (empire byzantin).

Mais l'emprise de l'Empire Romain sur l’Italie du Nord et Centrale est de courte durée puisque apparaissent les Lombards à partir de l'an 568. Cette conquête des lombards s'apparente plus à un grignotage de frontières qu'à une vraie conquête puisque, selon la légende du plan de l'image 1, elle dure un peu moins de 200 ans (en trois étapes : [568; 616] , [636; 735], [749; 752]). On constate sur le plan de l'image 1 que seule la partie Nord des Pouilles aurait été conquise par les lombards du duché du Bénévent, entre 636 et735, la partie Sud restant sous domination byzantine (image 2). La carte de l'image 3, quant à elle, fait apparaître la complexité de la situation. Mais en réalité, la situation était beaucoup plus complexe que cela, car d'une part, la carte est établie sur la période [568; 774], soit sur une durée de 206 ans ; on sait que les frontières évoluent énormément en fonction des conflits (citons un exemple : celles de l'Europe sur un seul siècle entre 1918 et 2018). Mais à cela s'ajoute un autre fait à considérer : ces cartes ne font apparaître que les peuples guerriers censés contrôler la péninsule. Ainsi, pour celle de l'image 3, les lombards et les byzantins. Or, l'Italie de cette époque était semble-t-il, plurielle, à l’image de ce qu'elle sera plusieurs siècles après, durant le Moyen-Âge, une mosaïque de cités rivales. D'ailleurs, les cartes suivantes font en partie apparaître ce morcellement en indiquant divers duchés comme Spolète ou Bénévent et les États Pontificaux.

L'étape suivante est l'arrivée des Musulmans en Sicile. Il y aurait durant une courte période, [847-871], un émirat arabe à Bari (images 4 puis 5). Disons-le tout de suite, ces cartes des images 3, 4 et 5 nous laissent un peu perplexes. La carte de l'image 3 présente l'Italie entre 568 et 774. Or que voit-on ? Ou plutôt que ne voit-on pas ? Des états musulmans ! Et ce, alors que l'Espagne a été conquise entre les années 711 et 726, soit une cinquantaine d'années avant l'an774. 

Par ailleurs la carte de l'image 5 soulève une autre question. Un comté normand avec pour capitale Aversa y est signalé aux alentours de l'an 1040. Selon la page
« Aversa » de Wikipédia : « L'Histoire d'Aversa commence officiellement en 1022, lorsque le normand Rainulf Drengot s'y installe dans un petit palais fortifié, et érige cette modeste cité en comté, en accord avec le duché de Naples. Le fief d'Aversa est le premier établissement normand permanent hors du duché de Normandie, la première implantation normande dans la péninsule. ».  La question est la suivante : « Comment se fait-il que les autorités d'Italie – en l'occurrence le duché de Naples – aient autorisé l'installation d'un comté sur le territoire italien ? ». Cela suppose qu'en l'an 1022, la communauté de normands ait été suffisamment importante pour constituer une force d'appoint. Tout corps expéditionnaire doit disposer d'une base d'appoint. Or, dans le cas présent, la Normandie était trop éloignée pour constituer cette base d'appoint. L'implantation des Normands en Italie doit être antérieure à 1022. Certaines sources font envisager que des guerriers Normands de retour de Terre Sainte auraient été engagés comme mercenaires pour combattre les sarrasins aux alentours de l'an mille. En tout cas, ce n'est pas contre les sarrasins mais contre les byzantins que les normands, alliés aux lombards, combattent à la bataille de Montepeloso en 1041. Les byzantins, défaits, se replient vers les villes côtières. En 1068, les normands assiègent Bari et la prennent aux byzantins en 1071. Peu de temps après, en 1087, les reliques de Saint Nicolas de Myrrhe sont débarquées à Bari. Et encore peu après, en 1095, débute la première croisade qui s'achèvera en 1099 avec la prise de Jérusalem. Dès cette première croisade, Bari et Brindisi sont sur les itinéraires menant à la Terre Sainte. Ainsi, sur l'image 6, l'armée des croisés conduite par Robert de Flandre et Robert de Courteheuse traverse l'Adriatique à partir de Bari, et celle de Bohémond de Tarente fait de même à partir de Brindisi. Les trajets maritimes semblent secondaires par rapport aux itinéraires terrestres. Ils l'ont été peut-être pour la première croisade. Mais beaucoup moins pour les suivantes. Car la première croisade a été initiée pour permettre l'accès des chrétiens aux Lieux Saints. Pour cette première croisade, les ports de Palestine étaient fermés aux chrétiens. Cela n'a pas été le cas pour les croisades suivantes. La voie maritime directe par les ports des Pouilles, Gènes ou Marseille, était plus rapide, moins dangereuse, et plus régulière que la voie terrestre.

On termine cet aperçu historique par l'image 7 montrant qu'en 1146, le domaine normand s'est considérablement agrandi, couvrant le Sud de l’Italie et la Sicile.


Les églises « basiliennes », les églises rupestres

Nous avons eu l'occasion de parler des églises dites basiliennes dans la page intitulée « Introduction aux églises basiliennes ». Nous préférons parler « d'églises
basiliennes » que de « cryptes basiliennes » car le mot de « cryptes » signifierait que toutes les églises sont enterrées. Selon nous, les églises « basiliennes » sont des églises byzantines ou fortement influencées par le style byzantin. Ce style se manifeste par quelques différences architecturales (par exemple : une plus grande fréquence des coupoles) mais surtout par les fresques, plus nombreuses que les fresques romanes occidentales et de style différent. Certains détails comme, par exemple, les ornements sacerdotaux, sont facilement reconnaissables. À remarquer que les principales églises basiliennes des Pouilles se trouvent dans la péninsule du Salento, une région restée longtemps sous influence byzantine, parfois jusqu'au XIIIe ou XIVe siècle. Nous pensons cependant que l'implantation de monastères « basiliens » a commencé bien avant , peut-être dès le IVe siècle, du temps de Saint Basile de Césarée [329-379], ou de Saint Antoine du Désert [251-356], Saint Macaire d'Alexandrie [309-395]. On sait que ces trois personnages ont composé des règles monastiques en Cappadoce ou en Égypte, mais combien d'autres ont fondé des monastères et rédigé des règles monastiques dont le souvenir a été perdu ?

Parlons à présent des églises rupestres. La carte de l'image 8 met en scène les églises d'Europe et des pourtours de la Méditerranée. On y voit trois couleurs de drapeaux ; en jaune les régions non étudiées, en bleu les cryptes, en rouge bordeaux les églises ou sites rupestres. Ce que nous appelons cryptes sont les parties basses d'églises à deux niveaux, qui ont été conservées après destruction des parties hautes. Les églises rupestres sont des églises bâties (par adjonction de murs ou creusement des parois) à l'intérieur de cavités souterraines. Il est en général relativement facile de les distinguer des simples habitats, car elles ont conservé certains des caractères spécifiques d'édifices religieux. Remarquons d'abord que cette carte est probablement très incomplète. Ainsi on ne voit qu'un seul drapeau en Turquie à l'emplacement de la Cappadoce, où les églises rupestres se comptent par dizaines. Il existe aussi des églises rupestres en Grèce (Météores, et dans certaines vallées), en Éthiopie (hors de notre champ d'étude) et sans doute aussi dans d'autres contrées non encore étudiées (exemple : celle de la cité souterraine de Naours dans la Somme). D'après la carte de l'image 8, on constate que les cryptes sont situées dans l'Ouest de l'Europe et les églises rupestres principalement dans l'Est et le Proche Orient. Le phénomène est d'autant plus remarquable que nous n'avons indiqué ici que les cryptes isolées (c'est à dire sans l'église supérieure qui va avec). Si nous avions indiqué toutes les cryptes, nous aurions découvert une absence quasi totale de cryptes à l'Est (nous n'avons malheureusement pas tout visité). Revenons à l'image 8 et aux églises rupestres. Bien que moins nombreuses qu'à l'Es,t il en existe à l'Ouest de l'Europe : quelques unes dispersées en Espagne, en Aquitaine (France) ou en Languedoc (France) . Mais les plus nombreuses sont situées en Provence. Or nous savons que la Provence a été jusqu'au VIIe siècle sous le contrôle des empereurs de Constantinople. Nous envisageons l'hypothèse suivante ; des communautés venues d'Orient se seraient installées en Provence afin d'évangéliser les populations. Elles auraient introduit des rites rupestres avec l'idée principale d'être plus près du royaume des morts. Il faut en effet remarquer que le creusement de tombes dans le rocher est plus long, plus difficile et plus coûteux que l'enfouissement dans la terre. Il en est de même pour le creusement d'une église. En conséquence, ces opérations doivent correspondre à une volonté bien affirmée de pénétrer au plus profond de la terre.

Concernant le cas particulier des Pouilles, on note sur la carte de l'image 9 que les églises rupestres sont principalement concentrées dans le Salento et dans une zone assez proche de Matera, ville du Basilicate où l'on trouve de nombreuses églises rupestres.


Les cathédrales des Pouilles

Examinons la carte interactive suivante :


Cathédrale Santa Maria Assunta   Cathédrale Autre Santa Maria   Cathédrale Autre Saint                            Église Santa Maria Assunta  
Église Autre Santa Maria                  Église Autre Saint                            Siège Titulaire Santa Maria Assunta  Siège Titulaire Autre Saint ou inconnu  


L'accumulation de drapeaux de couleurs variées embrouille quelque peu la compréhension. Voici quelques explications.


Les cathédrales ou co-cathédrales

Ce sont des églises qui, actuellement, sont appelées « cathédrales » ou « co-cathédrales », le second terme signifiant qu'elles peuvent être associées à d'autres cathédrales pour former ensemble un même diocèse conduit par un seul évêque. Hormis celle de Foggia, toutes les cathédrales citées ci-dessous sont décrites sur notre site. Elles ont été classées en trois groupes : les cathédrales dédiées à Notre-Dame de l'Assomption (Santa Maria Assunta), les cathédrales dédiées à une autre Sainte Marie, les cathédrales dédiées à un autre saint.

Cathédrales dédiées à Santa Maria Assunta : Drapeau Bleu foncé (7 monuments)

Bovino; Conversano; Foggia; Giovinazzo; Troia; Vieste; Volturara Appula.

Cathédrales dédiées à une autre Santa Maria : Drapeau Bleu Clair (3 monuments)

Barletta (Santa Maria Maggiore); Monopoli (Maria Santissima della Madia); Otrante (Santa Maria Annunziata).

Cathédrales dédiées à un autre saint : Drapeau Violet (8 monuments)

Bari (San Sabino); Bisceglie (San Pietro); Bitetto (San Michele Archangelo); Bitonto (San Valentino); Molfetta (San Corrad); Tarente (San Cataldo);Terlizzi (San Michele Arcangelo); Trani (San Nicola Pellegrino).

La première observation que nous pouvons faire est le grand nombre de cathédrales dédiées à Notre-Dame de l'Assomption. Nous en comptons 7 de sûres, mais il est est possible que deux autres, dont les noms (Maggiore pour Barletta et della Madia pour Monopoli) ne correspondent pas à la vie de la Vierge, doivent être ajoutées à la liste. En comparaison, les dédicaces à d'autres saints sont, en dehors de celle à San Michele Archangelo (2 monuments), uniques.

Une autre observation sur le nombre de ces cathédrales : 18. Ce nombre doit être comparé au nombre de diocèses. La superficie des Pouilles correspond à celle de 3 à 4 départements français, soit 4 diocèses, dirigés par 4 évêques. Il y aurait donc dans la région des Pouilles 4 à 5 fois plus de cathédrales qu'il y a d'évêques.


Autres églises


Aucune de ces églises n'est désignée comme étant une cathédrale actuelle. Cependant, après les avoir étudiées sur notre site, nous avons estimé que ces églises pouvaient être d'anciennes cathédrales. Certaines sont de grandes dimensions ; d'autres sont situées à proximité de baptistères ; d'autres encore sont dédiées à Notre Dame de l'Assomption.

Églises dédiées à Santa Maria Assunta : Drapeau Vert Foncé (3 monuments)

Binetto; Grumo Appula; Ruvo di Puglia.

Églises dédiées à une autre Santa Maria : Drapeau Vert-Jaune (5 monuments)

Bitetto (Santa Maria la Veterana); Campi Salentina(della Madonna dell’Alto); San Nicola di Tremiti (Santa Maria); Santa Maria di Cerrate (Santa Maria); Siponto (Santa Maria Maggiore).

Églises dédiées à un autre Saint (ou à dédicace inconnue) : Drapeau Vert Clair (3 monuments)

Brindisi (San Benedetto); Canosa di Puglia (vestige de basilique, à dédicace inconnue); Canosa di Puglia (San Sabino).

L'observation effectuée précédemment sur les églises dédiées à une autre Santa Maria peut être faite ici ; parmi les 5 églises indiquées, certaines, et peut-être même toutes, sont dédiées à Notre-Dame de l'Assomption.


Les sièges titulaires

Il existe en Église Catholique la pratique suivante : certains responsables ont rang d'évêque et disposent du titre d'évêque sans pour autant être responsables d'un actuel diocèse. Cependant un diocèse leur est attribué. Ce n'est pas tout à fait un diocèse fictif puisqu'il correspond à un diocèse disparu. Plus exactement, un diocèse perdu ou oublié : le territoire existe encore mais on a oublié que c'était autrefois un diocèse et son existence a pu être prouvée par la suite par la présence d'un de ses évêques à un concile. Grâce au site Internet Wikipédia, nous avons pu recenser les sièges titulaires des Pouilles. Ces sièges titulaires sont ceux de diocèses anciens qui étaient dotés de cathédrales. Ces cathédrales, en général de petites dimensions, de faible intérêt, souvent restaurées ou modifiées, ne sont pas décrites sur notre site Internet. Nous avons surtout cherché à connaître leurs dédicaces, témoins des dédicaces primitives.

Siège Titulaire : églises dédiées à Santa Maria Assunta : Drapeau Rouge (6 monuments)

Biccari; Carmiano; Castro di Puglia; Minervino Murge; Mottola; Polignano a Mare.

Siège Titulaire : églises dédiées à un autre Saint ou à dédicace inconnue : Drapeau Orange (5 monuments)

Alessano (San Salvatore); Arpi (près de Foggia, dédicace inconnue); Cannes (dédicace inconnue); Egnazia Appulia (dédicace inconnue); Herdonia (dédicace inconnue).

Siège Diocésain : églises dédiées à un autre Saint ou à dédicace inconnue : Drapeau Orange (4 monuments)

San Paolo de Civitate (San Paolo); Motta Montecorvino (San Giovanni Battista); Lucera (Basilique Paléochréienne de San Giusto, dédicace inconnue), Soleto (dédicace inconnue). Remarque : ces 4 dernières églises ne sont pas signalées comme des « sièges titulaires » (d'après la liste officielle de ces diocèses disparus) mais citées comme étant les sièges d'anciens diocèses sur divers sites Internet.

On constate que sur les 11 sièges titulaires (donc selon nous, des cathédrales), 6 possèdent des églises, dédiées à Notre-Dame de l'Assomption. Pour les 5 autres, 4 sont à dédicace inconnue.

Effectuons un bilan : sur le territoire des Pouilles, nous avons dénombré 33 cathédrales existantes ou disparues. À ces 33, on peut ajouter 80% des 11 églises susceptibles d'avoir été des cathédrales, soit 8 cathédrales. Soit en tout 41 églises, 10 fois plus que maintenant.

Il faudrait, bien sûr, réétudier ces données en prenant conscience de certaines réalités. Dans un même diocèse, il a pu y avoir déplacement du siège apostolique donc deux cathédrales pour un seul diocèse. Mais à l'inverse, on constate que sur la carte interactive, il y a des blancs. C'est-à-dire de vastes zones dans lesquelles il n'y a pas de siège diocésain (exemple la zone entre Bari, Tarente et Monopoli). Alors que des zones voisines sont surchargées de cathédrales.

La deuxième observation que l'on peut faire est l'importance du nombre de cathédrales consacrées à Notre-Dame de l'Assomption. Nous avions pressenti cette importance en étudiant la Corse, puis le Piémont. Sur les 41 cathédrales, 16 seraient consacrées à Notre Dame de l'Assomption et 7 à une sainte Marie (pouvant être aussi de l'Assomption). Cela fait tout de même beaucoup. Surtout en sachant que les dédicaces à d'autres saints ne sont en général qu'à un seul exemplaire.

À cela s'ajoute une autre considération. Les dédicaces à Notre-Dame de l'Assomption concernent des sièges titulaires (cathédrales désaffectées) ou des petites cathédrales. Alors que les grandes cathédrales (Bari, Barletta, Molfetta, Trani) sont pour la plupart dédiées à d'autres saints.

On ne peut pas se contenter de faire des rapprochements. Il faut en faire des déductions, puis des justifications. La principale des déductions serait de dire que, initialement, toutes les cathédrales étaient dédiées à Notre-Dame de l'Assomption. Plus tard, au moment de la construction ou reconstruction de cathédrales plus grandes, la dédicace a été différente. Cela étant dit, il faut trouver une explication à ce comportement.


Les papes, les évêques et Charlemagne

En lisant les écrits de Sidoine Apollinaire qui vivait au Ve siècle [430, 486]. nous avons eu la surprise de découvrir que les papes …. n'étaient pas des papes ! Mais des évêques. En écrivant à ses confrères évêques, il les appelait « Cher Pape » ou « Cher Papa ». Nous en avons déduit que l'attribution du nom de »pape » au seul évêque de Rome est venue après le Ve siècle. Un siècle plus tard, Grégoire de Tours [539, 594] parle de l'évêque de Rome sans lui attribuer le nom de « Pape ». Il le traite avec déférence mais il semble le considérer plus comme un égal (un archevêque) que comme un supérieur. Nous sautons deux ans pour arriver à Charlemagne qui aurait fondé le Saint Empire Romain Germanique. Reprenons bien ces quatre mots qui symbolisent une quadruple alliance. D'une part une alliance mystico-religieuse (Saint-Empire fait penser à l'alliance du « sabre et du goupillon ». et d'autre part une alliance entre peuples (le peuple « romain » et le peuple des Francs). Notons le mot
« romain » que nous avons mis entre guillemets car il recouvre deux aspects, « de la ville de Rome », et, « de la civilisation romaine ». Il semblerait qu'en employant ce mot de « romain », Charlemagne ait voulu utiliser ces deux aspects : en donnant la prééminence à l'évêque de Rome, il pouvait contrôler les autres évêques héritiers de la civilisation romaine. Et donc la stratégie de Charlemagne et de ses successeurs, selon nous, a été de privilégier cette alliance. Initialement, la désignation des évêques devait se faire par élection au sein de la communauté de fidèles. Il ne faut cependant pas enjoliver le récit. Lorsque l'église était créée au sein d'une grande exploitation, c'était le propriétaire qui devenait évêque. Et lorsqu'il mourrait, c'était un neveu qui lui succédait. Plus tard, lorsque le diocèse disposait de fonds propres, on interdisait à l'évêque de se marier et d'avoir des enfants. La désignation d'un nouvel évêque devait être délicate. Initialement, les diocèses devaient être de très petite taille. Mais les évêques étaient indépendants les uns des autres. D'où tiraient-ils cette indépendance ? La réponse est simple : de Notre-Dame de l'Assomption. Selon l'interprétation de l'époque, lorsque la Vierge Marie est morte entourée des apôtres, elle est montée au Ciel sans désigner de successeur. Si bien que tout évêque est successeur de la Vierge Marie qui est montée aux Cieux. On comprend le raisonnement des souverains carolingiens : le successeur de la Vierge Marie, c'est Pierre, qui est devenu le premier évêque de Rome. En conséquence, l'évêque de Rome doit être le patron des évêques.

Cependant, ce raisonnement n'a pas parfaitement marché : les églises qui vivaient sous la protection de l'Empire Byzantin ont voulu garder leur autonomie, être
« autocéphales ».

Nous pensons que la prise de pouvoir du Pape sur les évêques s'est faite dans la lenteur. Il y a eu d'abord selon nous un regroupement des diocèses. Les diocèses qui correspondaient à de petites communautés auraient été regroupés pour former des communautés plus grandes. Les diverses églises de communautés distinctes auraient été rassemblées pour former des groupes cathédraux, constitués de plusieurs églises voisines. La ville de Rome aurait accueilli les églises de divers peuples : les goths, les arméniens, les francs.

Les divisions entre le pape et les évêques d'Orient ont fini par éclater avec le grand schisme de 1054. Les raisons évoquées étaient d'ordre doctrinal (exemple : la querelle du filioque). Mais nous pensons que la plupart des hérésies ont été avant tout des querelles de pouvoir. Divers témoignages montrent que les contemporains étaient aussi incompréhensifs que nous le sommes face à ces querelles de doctrine.

La carte de l'image 10 fait apparaître le résultat de ce partage entre les églises d'Orient, en jaune, et d'Occident, en bleu. On constate que la région que nous étudions, les Pouilles, se situe juste en dessous de la frontière entre ces deux régions, du côté des églises d'Orient. Or, actuellement, les églises des Pouilles font partie des églises catholiques romaines. Cela signifie que pendant un certain temps (on sait que, pour le Salento, ce temps a duré plusieurs siècles), les diocèses des Pouilles ont été autocéphales. Cela permettrait de fournir les explications à deux énigmes. D'une part au nombre plus important de cathédrales. Comme on l'a vu ci-dessus, ces territoires ont été conquis, au début par les normands alliés aux lombards, puis plus tard par les normands. Ils ont été conquis sur les byzantins, pas forcément sur les églises locales. D'après l'adage qui veut que les vainqueurs sont toujours pacificateurs, il est fort possible que les vainqueurs aient voulu se concilier les églises locales en leur laissant leur autonomie, une autonomie qui a été grignotée à la longue, les cathédrales devenant des co-cathédrales, puis des églises, dont on a oublié qu'elles étaient des cathédrales, mais qui ont conservé leur nom d'origine, Notre-Dame de l'Assomption. L'autre énigme est celle des grandes cathédrales qui, elles, ne sont pas consacrées à Notre Dame de l'Assomption. Ces cathédrales auraient été, soit des agrandissements de cathédrales anciennes, soit des constructions nouvelles, mais après la conquête par les Normands. Les Normands, toujours désireux de se concilier les églises locales, auraient favorisé le culte des reliques de saints locaux (San Sabino de Canosa) ou d'Orient (San Nicola), ou encore en construisant des églises plus grandes dédiées à la vierge Marie (Santa Maria Maggiore). Mais en oubliant le vocable Notre-Dame de l'Assomption qui aurait pu faire penser que les évêques de ces cathédrales étaient autonomes vis-à-vis de leur allié, le pape de Rome.



Les grandes églises romanes (Les cathédrales de Bari, Barletta, Bisceglie, Bitetto, Bitonto, Conversano, Trani, et la basilique San Nicola de Bari)

Nous avons là un ensemble de 8 églises que nous considérons comme grandes, car leurs nefs, à trois vaisseaux, sont dotées de galeries (ou triforiums) courant au dessus des vaisseaux secondaires. À ces 8 églises, on peut éventuellement ajouter celles de Molfetta et de Ruvo di Puglia, aussi grandes mais de style un peu différent. La particularité de ces dix églises est que six d'entre elles sont situées dans des ports et, pour les autres, la mer est à moins de 20km. Mais surtout la distance entre Barletta, le plus au Nord-Ouest, et Conversano, le plus au Sud-Est, est inférieure à 90 km : dix grandes églises romanes, dont 8 cathédrales, dans un petit rectangle de 90km x 20km. Il s'agit là d'un véritable exploit … que nous ne rencontrons pas ailleurs en Europe. Il y a donc là un nouveau mystère qui nécessite une explication. Revenons à l'histoire : Bari est prise par les Normands en 1071. En 1087, les reliques de Saint Nicolas arrivent à Bari et en 1095 commence la première croisade. Les croisades vont se succéder jusqu'en 1291. Pour la première croisade, la principale voie de transfert des troupes était terrestre car les croisés ne pouvaient utiliser les ports d'Orient. Mais, par la suite, cela a été différent. Des ports comme ceux de Saint Jean d’Acre ou de Beyrouth ont été accessibles. La voie maritime était donc possible. Le voyage par voie maritime coûte cher. Il faut en effet prévoir le ravitaillement des troupes durant le voyage. Mais le transport par voie terrestre coûte plus cher car le ravitaillement des troupes est aussi nécessaire et le voyage est plus long. Il est aussi semé d'embûches. En conséquence, nous pensons que le déplacement des croisés s'est effectué principalement par voie maritime. Autre chose doit être considéré : lorsqu'une troupe se déplace par voie terrestre, le ravitaillement se fait souvent au détriment des populations autochtones... qui réagissent négativement et risquent d'empêcher le passage si le groupe est trop réduit. En conséquence, les itinéraires terrestres ne peuvent être empruntés que par de grands groupes. À la différence des itinéraires maritimes, où hormis les pirates, l'on ne rencontre pas sur son chemin des populations hostiles. En conséquence, nous pensons que les itinéraires maritimes ont été utilisés plus qu'on ne l'imagine, non seulement pendant les croisades mais surtout, entre les croisades., permettant le commerce avec l'Orient Le plan de l'image 11 montrant les itinéraires des croisades fait la part belle aux itinéraires terrestres. On y voit un seul port des Pouilles, Brindisi. Mais aucun des ports que l'on vient de citer (Barletta, Trani, Bisceglie, Molfetta, Bari). Nous pensons qu'en oubliant ces ports ainsi que d'autres comme Monopoli ou Tarente, ce plan est erroné. Et qu'est-ce qui nous fait dire cela ? Eh bien, c'est la présence de ces grandes églises. Il faut bien comprendre que dès la première croisade, pendant les suivantes, et entre les croisades, il y a eu des départs de bateaux. Tout comme, à la fin du XIXe ou début du XXe siècle, il y a eu au départ de Nantes ou de Saint-Nazaire des navires de grande capacité qui traversaient l'Atlantique transportant des milliers de passagers, il a dû y avoir, au cours des XIIe et XIIIe siècles, au départ des ports des Pouilles, des navires de grande capacité qui traversaient la Méditerranée, et ce, à des rythmes réguliers. Ces navires transportaient des centaines de personnes. Ces personnes partaient à l'inconnu, sans savoir s'ils pourraient un jour retrouver les leurs. Il leur fallait un temps de prière, de recueillement dans une église. un temps au cours duquel les habitants du lieu pouvaient les applaudir du haut des galeries latérales de la nef (image 12).

Voilà donc une explication qui nous semble plausible de la présence de ces grandes églises en un territoire aussi restreint. Nous n'en voyons pas d'autre. S'il s'avérait que ce soit la bonne, cela permettrait de recentrer sur les Pouilles le commerce méditerranéen au cours des XIIe et XIIIe siècles.