L'abbatiale de Caunes-Minervois
Étude effectuée en
septembre 2016
Le texte ci-dessous a été rédigé en septembre 2016. Nous le
reproduisons intégralement, accompagné des images
de 1 à 6 introduites à cette occasion.
L’abbaye de Caunes-Minervois a été fondée avant l’an 1000
(elle serait citée en 780).Il serait douteux qu’il ne reste
rien de ce passé. Et si tel était le cas, il serait
important de savoir ce que sont devenus les bâtiments
disparus.
Selon une étude, certains des chapiteaux du clocher seraient
préromans. Mais nous n’avons pu le vérifier sur les photos
que nous avions prises de quelques uns de ces chapiteaux.
Le portail de l’abbatiale (image
1) est quant à lui, manifestement roman, du XIe
ou XIIe siècle. Mais le porche qui protège le
portail pourrait lui être antérieur de plusieurs siècles. Il
est porté par des impostes à décor géométrique (image
2).
Concernant une possible ancienneté de l’édifice, son plan
est peu révélateur (image
3). La nef (rappel : l’église n’a pas été visitée)
semble être du XIVe siècle. Elle a dû remplacer
une nef plus ancienne.
Il reste le transept et le chevet (image
4). Le transept a la caractéristique suivante : les
absidioles qui sont greffées sur lui sont détachées de
l’abside et non accolées à celle-ci, comme dans les églises
plus anciennes. L’ensemble des bâtiments situés dans la
verticale Nord-Sud constituée par le transept, les pièces
rectangulaires qui l’encadrent et les absidioles forment un
tout homogène dont la construction s’est probablement
effectuée d’un seul jet au cours du XIe siècle.
On retrouve sur l'image 4
cette notion de « tout homogène » : il y a en effet
une symétrie presque parfaite des bâtiments. La seule
différence concerne les tours Nord (image
5) et Sud (image
6) mais cette différence ne concerne que la partie
supérieure de la tour Nord, les premiers étages des deux
tours étant identiques.
Toujours sur l'image 4, on note que l’abside
principale comporte deux étages. Le premier de ces deux
étages semble plus ancien que le second. L’abside primitive
devait ne comporter qu’un étage : le premier. Cette abside
était éclairée intérieurement par d’étroites fenêtres. En
élevant le second étage, les bâtisseurs ont prévu d’y
inscrire 3 grandes fenêtres pour mieux éclairer la nef.
Il semblerait que le premier étage de l’abside soit plus
ancien que les absidioles construites selon nous au XIe
siècle. La colonnade accolée à l’abside s’apparente à celle
de Saint-Étienne
de Vaissière étudiée sur notre site.
La partie à plan rectangulaire formant avant-chœur, située
entre l’abside principale et la croisée du transept, est
nettement différenciée de celui-ci. Cette partie pourrait
être un reste (le seul ?) de l’église primitive datée de la
fin du VIIIe siècle. Mais bien sûr, il ne s’agit
là que d’hypothèses qui doivent être soumises à de
nombreuses vérifications sur le terrain.
Reprise de l'étude en
décembre 2021
Lors de notre précédente visite, nous n'avions pas pu
visiter l'intérieur de l'église, et en particulier, la
crypte. Cette visite a pu se faire en juin 2021 en compagnie
d'Alain et Anne-Marie Le Stang.
Nous avons commencé par le cloître (image
7) construit par les bénédictins de la congrégation
de Saint Maur (XVIIe ou XVIIIe
siècle). Nous avons pu voir le chevet (image
8) décoré de beaux chapiteaux (images
9, 10 et 11). Ces chapiteaux sont un peu
surprenants. Certains d'entre eux, décorés d'entrelacs (images 10 et 11), font
envisager une datation préromane. Mais, à l'inverse, leur
emplacement sur un chevet manifestement plus récent fait
retarder cette datation.
Comme nous l'avions envisagé à partir du seul plan, la nef (image 12) daterait du
XIVe, voire du XVe siècle.
Cette nef recèle un mobilier d'église
intéressant : tableaux, maître-autel, chefs-reliquaires …
mais hors des limites de notre étude car principalement daté
du XVIIIe siècle. Il reste cependant deux blocs
rectangulaires susceptibles de dater du premier millénaire.
Examinons le premier (images
13 et 14). Voici des explications relevées sur
place : « Au
cours de l'été 2018, des restaurations furent entreprises
dans la chapelle du XVIIIe siècle, l'autel en
marbre de Caunes menaçait de s'effondrer ; c'est alors que
les travaux ont mis à jour ce bloc de calcaire qui
daterait de l'époque médiévale. D'après Monsieur André
Bonnery, Docteur d'état en Histoire et Archéologie
Chrétienne, ce bloc correspondrait à un autel ou une table
d'autel. À l'époque moderne, un marbrier habile l'a poli
en surface et a creusé quatre cuvettes de formes et de
dimensions inégales. L'abbé Audinat a une autre théorie :
ce bloc de calcaire serait un font baptismal dont les
cuvettes servaient à mettre l'huile, le sel et l'eau, et,
(pour) celle du milieu avec un petit trou, l'eau repartait
à la terre lorsqu'on baptisait un enfant. Cette table
d'autel a été affectée à un usage profane (non religieux).
Plus tard cette pièce fut restituée à l'église et utilisée
pour servir de noyau au nouvel autel. »
En analysant ce bloc, nous remarquons trois parties
distinctes. Dans la partie basse taillée en bas-relief :
deux pilastres et leurs chapiteaux se détachent du fond pour
supporter une corniche. Celle-ci devait être primitivement
ouvragée (polie ou sculptée en bas-relief). Mais pour une
raison que nous ignorons, la surface a été bûchée. Vient
ensuite la partie supérieure très soigneusement polie et
creusée de cuvettes. Comme André Bonnery, nous envisageons
qu'il y a eu plusieurs étapes de fabrication. Nous pensons
que les deux théories, celle de André Bonnery et celle de
l'abbé Audinat, sont conciliables, un autel antique aurait
été retravaillé à l'époque moderne (XVIIe ou
XVIIIe siècle) pour servir de fontaine baptismale
pour baptême d'enfants. Un indice à l'appui de cette thèse :
les encoches situées aux coins supérieurs à gauche et à
droite. Ces encoches auraient pu servir à accueillir les
gonds des couvercles protégeant l'eau et l'huile contenus
dans deux des cuvettes de cette fontaine.
L'autre bloc serait, selon nous, une ancienne table d'autel,
peut-être préromane (image
15). Primitivement, cette table d'autel devait être
entièrement encadrée par le liseré visible dans la partie
supérieure. Mais la partie inférieure a été bûchée, sans
doute en vue de l'insérer dans un mur pour servir à nouveau
d'autel adossé à un mur.
Nous poursuivons par la visite de la crypte (plan de l'image 16). En voici la
description qui en est donnée sur le site : « Lors
de travaux d'assainissement, à la fin des années 80, les
archéologues ont mis au jour une partie de l'abside
carolingienne de l'église primitive (image
17). Une
charte atteste le début de la construction de ce lieu de
culte en 791. Le plan de cette abside, de forme
quadrangulaire, présente des angles extérieurs arrondis
(partie jaune du plan de l'image
16). Il
semblerait qu'après la construction de l'église actuelle,
le sanctuaire aurait été utilisé comme martyrium afin
d'abriter les reliques de quatre Saints Martyrs. Trois
niches rayonnantes (image
18 de l'une d'elles) dont
l'une est décorée d'un fragment de fresque présumée romane
(image 19) tendraient
à accréditer cette hypothèse. La crypte a été condamnée au
XVIIIe siècle. Lorsque le sol fut surélevé
suite à une montée d'eau importante. »
Nous avons deux observations à faire au sujet du présent
texte. Tout d’abord au sujet de la phrase « Une
charte atteste le début de la construction de ce lieu de
culte en 791. » Nous restons un peu circonspects
sur ce type de phrase. Nous avons en effet souvent assisté à
une interprétation hâtive d'un texte donné. Une église citée
à une date donnée devenait une église construite à cette
date. Un achat, un don ou un legs fait en faveur d'une
église donnée, devenait un acte opéré en vue de la
construction de cette église. Il est certes possible que
l'acte de 791 mentionne explicitement le début de
construction de l'édifice dont l'abside « carolingienne »
est le témoin mais, si c'est le cas, le document en question
devrait être mis en exergue car tout à fait exceptionnel.
Quant à nous, nous pensons que l'abside telle qu'elle est
dessinée sur ce plan (arrondie à l'intérieur, plate à
l'extérieur) doit être antérieure à l'an 791.
La deuxième observation concerne la fresque de l'image
19. Bien que très difficilement lisible, elle ne
nous semble pas romane mais du XVe ou XVIe
siècle.
Les
traces de diverses campagnes de travaux
Commençons par étudier les baies du chevet. Sur l'image
20, on
repère deux corps de bâtiments : l'absidiole Nord et, en
arrière, le transept et le clocher Nord. Avec en plus, à
l'extrême gauche, une petite partie de l'abside principale.
Sur cette image deux fenêtres au moins sont visibles : l'une
sur l'absidiole Nord, l'autre sur le clocher Nord. Un
agrandissement de chacune d'entre elles est présent sur les
images 21 et 22. La première est
ébrasée vers l'extérieur. Ce serait un « jour », une fenêtre
construite pour éclairer un intérieur. La seconde, ébrasée
vers l'intérieur, serait une « meurtrière », destinée à se
protéger d'un ennemi extérieur. La présence de ces deux
types de fenêtres permet d'envisager que les deux corps de
bâtiments, l'absidiole Nord et le transept, ont été
construits pour des usages différents et, très probablement
à des époques différentes.
Venons à présent à l'image
23 d'une fenêtre de la partie basse du chevet.
Cette ouverture est recouverte et protégée par un arc à
double révolution alors que les fenêtres précédentes sont
surmontées d'un linteau échancré. Là encore, le type de
fenêtre est différent des deux précédents. Il leur est
probablement postérieur.
Étudions à présent le parement du chevet
(image 24). On
remarque tout d'abord la discontinuité entre la partie
inférieure de l'abside centrale et sa partie supérieure (image 25) : en bas, des
colonnes semi-cylindriques, en haut des pilastres plats. Et
il n'y a pas de suivi entre les deux. Ce qui n'aurait pas
été le cas si l'ensemble avait fait partie d'un plan
initial. On constate de plus que les parements ne sont pas
identiques.
Et il en est de même pour les images suivantes. Le parement
de la partie supérieure de l'avant-chœur (image
26) est différent de celui de la partie inférieure
de l'avant-chœur (image 27),
lui-même encore différent de celui de la partie inférieure
de l'abside centrale (image
28).
Toutes ces différences invitent à penser que le chevet a
subi de nombreuses modifications dont il doit être difficile
de reconstituer la chronologie. Essayons pourtant de le
faire. À partir d'un premier bâtiment, dont subsisterait
dans la crypte les restes d'un chevet plat, on aurait décidé
de reconstruire la partie Est. On aurait alors détruit le
chevet plat et construit à sa place le transept, les
clochers et l'abside centrale. Mais pas l'abside centrale
que nous voyons : une abside dont les murs se prolongeaient
à la verticale des murs supérieurs de l'actuelle abside
centrale. Plus tard, auraient été construites les absidioles
Nord et Sud. Et plus tard encore, on aurait renforcé dans
leur partie inférieure les murs de l'abside centrale en
accolant les murs et les contreforts semi-cylindriques
actuels (sur ce point, nous rectifions ce que nous avions
écrit en septembre 2016 : nous avions en effet dit que la
partie supérieure de l'abside devait être postérieure à la
partie inférieure).
Le
musée lapidaire
La visite de l'abbaye se termine par l'examen du musée
lapidaire qui révèle des pièces intéressantes.
Image 29 : croix
pattée. Ces croix sont plus fréquentes en Bretagne qu'en
Occitanie. Nous les estimons antérieures à l'an mille.
Image 30 :
sarcophage à logette céphalique datable du Haut Moyen-Âge.
Image 31 :
fragment de cuve d'un sarcophage décoré de chevrons et d'un
chrisme.
Image 32 :
chrisme, détail de l'image précédente. Les chrismes sont en
général révélateurs d'une haute ancienneté. Le chrisme est
présent au moins dès l'époque de Constantin le Grand
(première moitié du IVe siècle).
Image 33 :
fragment de sarcophage antique (imitation d'un toit
recouvert de tuiles ?).
Image 34 :
fragment d'autel décoré d'une croix pattée.
Image 35 :
fragment d'autel décoré d'une croix pattée. Comme pour le
chrisme, la croix pattée est présente dès l'antiquité
tardive.
Image 36 :
représentation du tétramorphe. Sculpture romane très
dégradée. Le Christ est représenté la main levée en signe de
bénédiction. Il est entouré des symboles des évangélistes
avec, en haut à gauche, l'homme symbole de Saint Mathieu, et
en haut à droite, l'aigle de Saint Jean. Les deux autres
symboles, le lion et le taureau sont difficilement
identifiables.
Image
37 : le portail d'entrée. Le porche est représenté
sur l'image 1. On
accède à l'église par l'entrée située sous le porche. Le
portail est manifestement roman. Les sculptures aux accents
fortement figuratifs sont caractéristiques d'un art roman à
son apogée (première moitié du XIIe siècle ?).
Image 38 :
chapiteau du portail. Nous n'arrivons pas à identifier cette
scène réaliste : résurrection de Lazare ? En arrière, un
homme est représenté sur son lit de mort.
Image 39 :
chapiteau du portail. Nous n'arrivons pas à identifier cette
scène réaliste. Un guerrier levant son sabre est vêtu d’une
côte de mailles. Il s'adresse à un roi. À ses pieds, un
homme nu est étendu.
Datation
envisagée pour l'abbatiale de Caunes-Minervois
Il y a plusieurs façons d'estimer cette datation. On a vu en
effet que cet édifice a pu beaucoup évoluer dans le temps.
D'une façon générale, nous estimons devoir dater un édifice
seulement en fonction du plan de l'édifice primitif dont les
restes peuvent subsister dans l'édifice actuel. Or, dans
l'édifice actuel, subsistent les restes de l'abside «
carolingienne » de la crypte. On peut considérer que cette
abside « carolingienne » faisait partie de l'église
primitive. Cette église primitive a évolué au cours du temps
; sa nef a disparu, remplacée par une nef du XIVe
siècle. L'abside a aussi disparu, remplacée par le transept,
les clochers et les trois absides. Mais l'orientation est
restée la même. Et on devrait normalement baser notre
évaluation de datation sur cette abside dite « carolingienne
». Cependant, il existe trop peu de restes permettant
d'effectuer une évaluation correcte. Nous baserons donc
notre évaluation sur le transept et la partie basse des deux
clochers, corps de bâtiment que nous estimons de peu
antérieurs à l'an 1000 : an 975 avec un écart de 125 ans.