Bordeaux : Église Sainte-Croix
Les spécialistes de l’art roman seront
certainement très surpris de découvrir dans la rubrique «
monuments du Premier Millénaire » l’église Sainte-Croix de
Bordeaux.
Et c’est vrai que, apparemment, aucune des images ne
témoigne de l’appartenance de cet édifice à cette période.
Il en est ainsi des images
1, 2, 3 qui font découvrir l’ouvrage occidental et,
pour l’abside principale, de l’image
9 .
Toutes ces photographies nous font apparaître un art roman
arrivé à son apogée. De plus on ne voit dans ces
constructions aucun défaut, montrant qu’il y a eu des
reprises de travaux. L’homogénéité de la construction montre
bien qu’au Moyen-Âge on ne faisait pas du « n’importe quoi »
: on était capable de mener un projet à son terme.
Ceci étant, les 4 images nous montrent une œuvre du XIIe
siècle et non antérieure à l’an 1000.
Nous allons cependant pénétrer dans
l’église… pour découvrir face à nous, entre deux arcades un
puissant pilier cruciforme (image
4).
Les images
suivantes 5, 6, 7 et 8
le décrivent plus en détail, lui ou d’autres du même type.
Que dire à son sujet ? Précédemment, en racontant les images 1,2, 3 et 9 nous
avons parlé d’homogénéité. Or ici, c’est tout le contraire
que nous voyons. Le plan horizontal passant par la corniche
qui couronne le pilier sépare le volume en deux parties bien
distinctes : l’une lourde et massive en dessous, l’autre
élégante et légère au-dessus.
Revenons à l’image 4
; au dessus de ce pilier massif, en haut de l’image, un
faisceau de trois ogives repose sur un groupe de 3
chapiteaux. En contrebas de ce groupe, trois colonnettes en
faisceau descendent pour arriver sur la plate-forme du
pilier.
Une question se pose aussitôt : mais enfin quelle idée ont
eu les constructeurs de faire reposer ce gracile faisceau de
colonnettes sur un aussi massif pilier ? N’y a-t-il pas là
une réelle faute de goût ? et une dépense inutile ! Car ils
auraient pu partir directement du bas comme cela se fait
dans de nombreux endroits.
La réponse à cette question est simple :
s’ils ne sont pas partis du bas, c’est parce que le pilier
existait déjà (ainsi que les autres de la même forme). Ils
ont jugé plus commode et moins onéreux de ne pas le
détruire. Quitte à faire une faute de goût !
Les piliers massifs sont donc antérieurs aux triples
colonnettes datées du XIIIe siècle.
Reste à savoir de combien d’années (voire de siècles) ils
peuvent être antérieurs.
L’examen se révèle délicat. Considérons par exemple le décor
des corniches qui couronnent les piliers massifs. Il ne
s’apparente à aucun des décors romans que nous connaissons.
(Mais nous sommes loin de tout connaître). Il pourrait en
fait ne pas du tout être d ‘époque romane.
Essayons de comprendre ce qui s’est passé : vers la fin du
XIIIe siècle, les bailleurs de fonds de l’église
Sainte-Croix décident de la voûter. Ils disposent déjà d’une
église dotée de piliers massifs. Ils décident de garder ces
piliers. Y avait-il une corniche sur ces piliers ?
Probablement pas. Pourquoi auraient-ils décidé d’en placer
une? A quoi cela aurait-il servi ? Il est donc fort possible
que la corniche ait été mise beaucoup plus tard, par exemple
au XIXe siècle, par seul souci d’esthétique et
de « retour à l’authenticité romane ».
Il reste à examiner le pilier lui-même et à tenir compte de
sa massivité. Il s’agit d’un pilier de type R1111.
C’est-à-dire un pilier à plan rectangulaire à 4 saillies (
une saillie pour chaque direction : à l’est et à l’ouest les
saillies sont semi circulaires. Au nord et au sud les
saillies sont à plan rectangulaire). Seules les saillies
est et ouest correspondant aux colonnes engagées portant les
chapiteaux apparaissent esthétiques et légères. Une
hypothèse : les colonnes engagées ont été ajoutées après.
Primitivement les piliers étaient de type R0101
(en plan : un rectangle avec une saillie rectangulaire au
nord et la même au sud). Ces saillies ou débordements
étaient destinés à porter des pilastres (ou piliers
adossés). Ces pilastres devaient à leur tour porter des
doubleaux qui auraient soutenu les voûtes du vaisseau
central et des collatéraux. Peut être une tentative de
voûtement a été faite mais elle aurait échoué.
Ce type de pilier est trop massif pour correspondre à une
œuvre du XIe ou du XIIe siècle. A
cette époque les architectes commençaient à connaître les
techniques de voûtement permettant de construire des voûtes
de grande portée sur des piliers moins massifs.
Nous estimons donc que, au moins au niveau des piliers, cet
édifice pourrait dater de la seconde moitié du premier
millénaire. Sans toutefois pouvoir fournir une date plus
précise.
Cette découverte confirme notre hypothèse d'une grande ancienneté de l'église Sainte-Croix, hypothèse établie ci-dessus à partir de l'analyse des piliers de cette église. Rappelons notre idée de base : lorsqu'une église est installée sur ou à proximité immédiate d'une nécropole, l'église et la nécropole sont contemporaines. Si la nécropole est du VIe siècle, l'église est aussi du VIe siècle. Et ce n'est pas la datation du VIe siècle qui doit être prouvée, mais son contraire.
Remarque : nous préférons ne pas utiliser le mot «mérovingien», même lorsqu'on parle «d'époque mérovingienne», car l'utilisation de ce mot pourrait laisser croire à l'existence d'un peuple mérovingien, qui n'a jamais existé.