L'abbatiale Saint-Jouin de Saint-Jouin-de-Marnes 

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La page Internet Wikipedia traitant de cette église fournit les renseignements suivants : « À la fin du IVe siècle, un certain Jovinus (Jouin, en français), accompagné d'un petit groupe de « disciples », aurait cherché la solitude dans les forêts de la région… Selon la légende, vers 342, Jovinus fonda un oratoire près d'Ensio. Un monastère y fut fondé plus tard, portant initialement le nom du village gallo-romain, Ension, puis le nom de Saint-Jouin de Marnes, qui allait devenir l'un des premiers centres de diffusion du christianisme dans la région.

Au cours du VIe siècle, Félix, évêque de Nantes, exhorte Martin de Vertou d'œuvrer à l'évangélisation du sud de son diocèse et du Poitou. Sa mission le conduisit ainsi à Ension, où il trouva une vie monastique communautaire. Il réussit à imposer la règle de saint Benoît comme un mode de vie pour les moines...

À l'époque des guerres entre Pépin le Bref, Charlemagne et le duc d'Aquitaine Hunald Ier dans la seconde moitié du VIIIe siècle, les moines fuient leur congrégation.

Durant les invasions par les vikings, au début du IXe siècle, le monastère fut épargné de tous dégâts et pillages, car il se trouvait éloigné des rivières navigables. L'abbaye de Saint-Jouin devient alors un centre de culture monastique dans le Haut-Poitou, tandis qu'en d'autres endroits de la région, des moines ont dû fuir leurs monastères, envahis et pillés par les normands. Beaucoup de ces moines ont trouvé refuge à Saint-Jouin, comme les moines de l'abbaye de Saint-Martin de Vertou qui ont fui en emportant les reliques de leur fondateur. En 843, les vikings cessent leurs exactions et se retirent grâce à Louis le Pieux. De retour à Ension, les moines donnèrent un nouvel élan au monastère, ravivant la règle maintenant oubliée de Saint Benoît.

En 878, les moines reconstruisent l'ancienne église carolingienne sur le site de l'église abbatiale...

Au cours du XIesiècle, le flux de pèlerins augmenta tellement que l'ancienne église carolingienne ne pouvait plus les accueillir tous. Plus encore, elle n'avait plus assez d'espace pour exposer ses nombreuses reliques. Un nouveau bâtiment était donc requis. La première pierre fut posée en 1095 par le moine Raoul, bâtisseur et réformateur de l'ordre, sous la direction duquel commença la construction. L'église abbatiale est donc l'un des signes de cette prospérité, elle fut construite entre 1095 et 1130. »

Nous sommes en général très circonspects en présence de ce type d’information. Il faut savoir que l'histoire des monuments du Moyen-Âge a été le plus souvent écrite par des érudits locaux, principalement des ecclésiastiques, au XIXeou XXesiècle. Ces savants brillants et cultivés qui ont lu, traduit et interprété des textes, n’ont souvent pas eu le recul suffisant pour réaliser un travail réellement objectif. Leur travail a été plus tard récupéré sans que soient réexaminés les textes qu’ils avaient traduits et interprétés. Le paradoxe est là : un écrit actuel est pris en considération lorsque l'auteur cite ses sources. Même si les sources en question datent du
XIXesiècle. Or celles-ci peuvent être fausses ou orientées.

C’est la question que nous nous posons au sujet des informations précédentes. Un exemple, que nous avions déjà cité pour une autre église dans une des pages précédentes. Il s’agit de la phrase : « La première pierre fut posée par le moine Raoul, bâtisseur et réformateur de l'ordre ... » . Une phrase qui nous invite à nous poser les questions suivantes : « Quelle est donc cette cérémonie de pose de première pierre ? », « Faut-il penser qu’il y a mille ans, les pratiques (exemple : poses de première pierre) étaient les mêmes qu’actuellement ? », « Où sont donc dans les édifices romans que l'on voit actuellementl les premières pierres posées, pierres qui doivent être très caractéristiques et facilement repérables ? ». De telles questions ainsi que beaucoup d’autres que le texte précédent invite à se poser nous incitent à émettre des réserves sur celui-ci et à attendre d’avoir plus ample connaissance des textes originaux dont il s’inspire. Ceci ne doit pas nous empêcher de faire des observations sur l'architecture de l'édifice.




Les vues de l'extérieur de l'édifice (images 1 et 5) font apparaître un chevet à déambulatoire avec chapelles rayonnantes. Celles-ci, dotées de fenêtres en arc brisé, semblent postérieures au déambulatoire.

On constate sur l'image 5 que le croisillon Sud du transept est plus élevé que le toit du chœur. Toujours sur cette image 5, on peut voir que les toits du croisillon Sud et du chœur recouvrent les fenêtres de la tour de croisée du transept. Ils doivent donc être postérieurs à cette tour de croisée.


La nef est typiquement romane. Elle a trois vaisseaux (images 8, 9 et 10). Les piliers sont rectangulaires de type R1111. Sur l'image 10, on peut voir que les arcs reliant les piliers sont doubles et brisés. Nous pensons que l'invention de ce type d’arc est postérieure à l'an mille (avec, bien sûr, une marge d’erreur).

Une des questions que nous nous posons chaque fois que nous voyons comme ici une église voûtée est de savoir si elle n’était pas primitivement charpentée. Dans le cas présent, il est difficile de le savoir. Seul indice : sur les images 9 et 10, on peut voir que les colonnes adossées côté vaisseau central interrompent la corniche qui passe au-dessus des chapiteaux.

Cette corniche devrait normalement contourner la colonne adossée comme on le voit pour celle de l'image 12 (colonne adossée du collatéral). On envisage donc la situation suivante : les piliers primitifs étaient de type R1010. Ceci signifie qu’il n’y avait pas primitivement de colonne adossée côté vaisseau central et côté collatéraux. Dans ce cas, les colonnes adossées auraient été ajoutées pour porter les arcs doubleaux, lesquels auraient servi à supporter les voûtes.


Les arcs de croisée de transept sont doubles et en plein cintre (image 11). Cette partie serait plus ancienne que la nef. Il en est de même pour la partie de bâtiment de l'image 12.

Nous avons dit auparavant que la plus grande partie de la nef pourrait être postérieure à l'an 1000.

Mais inversement, les chapiteaux nous apparaissent plus primitifs que les habituels chapiteaux romans. Tant pour le modelé, la technique de fabrication, que les thèmes choisis. Ces thèmes n’apparaissent pas dans l'art roman traditionnel. Ainsi, on a bien dans cet art roman traditionnel la scène de Daniel entouré de lions. Mais ici, c’est un peu différent : deux hommes nourrissent des lions (image 16). On a aussi un thème inconnu : des hommes nourrissant des aigles (image 17). Mais le plus surprenant sont ces images d’hommes portant des crosses (images 19, 20 et 23). Ou ces oiseaux rangés sous un damier (image 24). Bien que peu fréquent, le thème du sagittaire existe dans l'art roman, mais en règle générale, les flèches ne sont pas retournées contre un lion.

Nous rappelons que dans des églises romanes, le caractère mystérieux de certaines scènes est synonyme pour nous, soit d’ancienneté, soit d’appartenance à un groupe spécifique (ethnique, politique, religieux). Nous estimons en effet que ces représentations ont un sens. Tout comme les peintures aborigènes ont un sens : elles sont explicables. Mais, dans le cas des sculptures ici représentées, ce sens nous échappe. Nous estimons donc que, plus elles s’éloignent des schémas traditionnels, plus elles sont anciennes ou plus le groupe qui les a créées était différent du groupe commun.


Datation envisagée

Compte tenu de ce qui vient d’être dit précédemment, d’après son architecture, la nef pourrait dater de la fin du XIesiècle, voire même de la première moitié du
XIIesiècle (à noter que cela correspond à la fourchette 1095-1130 fournie par la page Internet. Nous rappelons cependant que notre estimation se veut indépendante de cette dernière). Par contre, nous estimons une date plus ancienne, aux alentours de l'an mille, pour les chapiteaux.

Nous sommes donc confrontés à des contradictions que nous ne pouvons pas résoudre faute d’éléments suffisants. En conséquence, nous devons accepter une forte marge d’erreur dans notre évaluation : an 1025 avec un écart de 100 ans.