Le palais épiscopal et le musée des mosaïques de Poreč 

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Nous avons visité en avril 2024 ce palais épiscopal, partie de l'enclos cathédral de Poreč. La plupart des images de cette page ont été prises lors de cette visite. Les autres sont extraites de galeries d'images d'Internet.

Depuis la création de notre site, 2250 monuments ont été étudiés, c'est du moins le nombre donné sur notre page d'accueil, nombre susceptible d'augmenter dans les prochains jours. Nous devons admettre que cet effectif peut être considéré par beaucoup de nos lecteurs comme trop important. Cela correspond à l'étude de presque un monument par jour depuis la création de notre site. Or, nous dira-t-on, l'étude d'un seul monument devrait prendre plusieurs jours. Sachez que nous en sommes conscients : nous avons passé près de trois ans à étudier la seule cathédrale de Béziers et nous sommes encore loin de tout connaître.

Mais le fait d'étudier un grand nombre de monuments correspond à un choix délibéré. L'étude d'un monument soulève des questions dont certaines peuvent être résolues à plus de mille kilomètres de ce monument. En conséquence, si nous voulons poursuivre une recherche généralisée, nous devons accepter l'idée d'une étude superficielle et rapide de chaque monument, avec essai de détection de ses diverses originalités. Et parfois il arrive de regretter une trop grande précipitation.

C'est ce qui s'est passé en ce qui concerne la visite du palais épiscopal. La vue par satellite de l'image 1 fait apparaître un corps de bâtiment presque carré surmonté d'un toit à deux pentes. Lui sont adossés, côté Est, un corps de bâtiment rectangulaire faisant office de collatéral, et, côté Sud, ce qui pourrait faire penser à un narthex. Enfin, on distingue, côté Nord, deux absides semi-circulaires.

En fait, cet ensemble de toits couvre deux étages. Le plan de l'image 2 d'après M . Prelog ») . montrerait la partie inférieure. Mais nous ne savons pas si ce plan représente cette partie inférieure, telle qu'elle est actuellement ? ou telle qu'elle était à l'origine ? Il faut dire que nous ne disposons que de l'image 3 pour cette partie inférieure. Soit fort peu de choses : un arc en plein cintre porté par deux impostes. À la question « le plan de l'image 2 représente-t-il cette partie inférieure, telle qu'elle est actuellement ? ou telle qu'elle était à l'origine ? », nous envisageons – mais sans apporter de preuve par suite d'une méconnaissance du dossier – une réponse intermé-diaire. La partie centrale, la grande salle carrée aux quatre piliers carrés terminée côté Nord par une grande abside serait d'origine. Les salles latérales terminées par des absidioles côtés Est et Ouest auraient été construites ultérieurement. On retrouve la grande salle carrée terminée par une abside à l'étage supérieur (image 4). À l'entrée de cette abside, l'arc triomphal présente un modèle rencontré ici pour la première fois. Une longue plaque rectangulaire monolithe, reposant simultanément sur une colonne monolithe par l'intermédiaire d'un chapiteau et sur un piédroit par l'intermédiaire d'une imposte, porte à la fois la retombée de l'arc principal et les deux retombées de l'arc secondaire (images 5 et 6). L'effet est surprenant, totalement inusité. On aurait tendance à imaginer qu'il s'agit là d'une invention baroque du XVIIIe siècle. Cependant, plusieurs indices permettent d'envisager l'ancienneté de la réalisation. Il y a d'abord les traces d'un décor stuqué à l'intrados de l'arc principal : les décors à base de stuc sont relativement fréquents au cours du premier millénaire (images 5 et 6).

Il y a aussi les traces d'arcades que l'on trouve dans la nef précédant l'abside. La photographie de l'image 7 a été prise dans cette salle en direction de l'Ouest. On y voit les traces de deux baies obturées. On y distingue des arcs outrepassés, celui de droite étant en partie endommagé par l'insertion d'une porte. L'image 8 est plus intéressante encore. Elle a été prise à partir d'une salle collatérale, à l'Est de la salle précédente, et toujours en direction de l'Ouest. On y voit donc l'intérieur de cette salle et, par delà la porte, le mur Ouest de la grande salle. Et ce mur Ouest n'est autre que celui vu à l'image 7 avec les mêmes baies à arcs outrepassé. Mais la même image 8 fait aussi découvrir le mur Ouest du collatéral, avec un nouvel arc outrepassé lui aussi interrompu au niveau du linteau de la porte. En somme, cette disposition est symétrique de celle vue sur l'image précédente mais elle est vue de l'intérieur. Elle permet de comprendre comment a été conçu ce type de baie. L'arc repose en sa retombée sur une imposte beaucoup plus large et de faible épaisseur. En dessous de l'imposte, le piédroit est aussi de grande largeur. Les images 5 et 6 font penser à une disposition analogue. Il nous semble cependant que, pour ces images, les impostes sont insuffisamment épaisses. Il est possible qu'elles aient été à l'origine en bois, matériau d'une plus grande élasticité.

En conséquence, ce palais épiscopal soulève plus de questions qu'il n'amène de réponses. Une des questions posées est la suivante : comment se fait-il que cet édifice soit orienté en direction du Nord ? Autre question : cet édifice aurait-il pu être une église ?


Le musée des mosaïques et autres objets à caractère sacré

Ce musée occupe les diverses salles du palais épiscopal et en particulier, la partie inférieure.

Image 9 : Plaque en marbre. Reste de sarcophage ? De chancel ? Elle est sculptée d'une croix pattée entourée d'un cercle. Datation envisagée : an 375 avec un écart de 100 ans.

Image 10 : Plaque en marbre analogue à une plaque vue dans le baptistère (page précédente). Un arc porté par des colonnes à chapiteaux protège une coquille Saint Jacques qui rayonne vers deux poissons encadrant un fronton triangulaire contenant deux oiseaux entourant une croix latine. Autre exemple de la scène classique des
« oiseaux au canthare ». Mais cette scène n'explique pas toute la recherche symbolique présente dans ce tableau. Datation envisagée : an 375 avec un écart de 75 ans.

Image 11 : Bas-relief sculpté d'un oiseau aux ailes déployées. Datation envisagée ?

Image 12 : Bas-relief en marbre. Reste de sarcophage ? De chancel ? Il est sculpté d'une croix grecque à branches à bords évasés. Datation envisagée : an 425 avec un écart de 100 ans.

Image 13 : Probable reste d'une claustra. Cette claustra est sculptée d'une croix grecque à branches à bords évasés. Datation envisagée : an 425 avec un écart de 100 ans.

Images 14 et 15 : Trône épiscopal ou cathèdre (ce qui plus tard a donné le mot de « cathédrale », église où siège l'évêque). Cette notion de « siège » est plus importante que ce qu'on imagine habituellement. Il s'agit d'une magistrature. D'ailleurs, en France, la pratique a été conservée : les juges sont désignés comme étant des « magistrats du siège ». On peut âtre surpris par la forme de ce siège. En particulier par la forme des accoudoirs qui ont dans leur partie moyenne une excroissance de forme triangulaire. L'explication doit être trouvée dans une des pages précédentes concernant Dvigrad. On y voit une fresque représentant la Vierge Marie assise sur un trône qui lui aussi présente une excroissance mais celle-ci est arrondie. Et on retrouvera la même forme arrondie dans le trône de la Vierge Marie de la mosaïque de la basilique euphrasienne. Cette forme arrondie représente le Ciel. Mais quel est le rapport avec ce que l'on a ici avec une forme qui n'est plus arrondie mais triangulaire en pointe ? Il faut s'imaginer que ces deux pointes sont les coins d'un carré qui représenterait la Terre. L'évêque est juge sur Terre. La Vierge Marie est juge dans le Ciel. Il ne s'agit là que d'un élément d'interprétation qui doit être confirmé par d'autres observations. Datation envisagée : an 650 avec un écart de 200 ans.

Images 16 et 17 : Accoudoirs du siège épiscopal. On observe sur chacun des accoudoirs des entrelacs dit « carolingiens » et une croix grecque gemmée.


Les mosaïques (images de 18 à 27).

Elles présentent un grand intérêt, tant pour la variété des décors que pour leur probable datation.

En ce qui concerne leur datation, la date « ante quem » des environs de l'an 550 semble incontournable. Ce serait la date de construction de la basilique euphrasienne (nous y reviendrons). Or cette basilique a été construite sur un pavement antérieur de mosaïque. On peut de plus estimer que ce pavement, ultérieurement détruit par la construction euphrasienne, a été posé bien avant l'an 550 et reporter la date « ante quem » à l'an 500, voire 450.

Mais c'est la date « post quem » qui pose question. Car la plupart des commentateurs partent de l'idée suivante : la période de persécution des chrétiens a commencé à partir des années 70-80 de notre ère et a cessé vers l'an 300. Puis, grâce à l'empereur Constantin, il y a eu une plus grande liberté de culte et la reconnaissance comme religion d'état aurait été accordée vers l'an 350. En conséquence de cela, les mosaïques à caractère chrétien ne seraient apparues qu'après l'an 350. Ce qui donnerait une datation de ces mosaïques au IVe siècle.

Nous pensons qu'il y a là une interprétation restrictive et partiale des textes. Sans nier qu'il y ait eu persécution des chrétiens, nous ne devons pas exagérer les effets de ces persécutions. Il ne faut pas négliger le fait que ces persécutions se seraient déroulées sur une durée de plus de 200 ans, soit 8 générations successives. Il ne faut pas non plus négliger le fait que la description de ces persécutions a été faite par des historiens chrétiens qui peuvent les avoir exagérées. Citons un exemple : celui de la légion Thébaine qui aurait été décimée sur l'ordre de Dioclétien par suite d'une désobéissance aux ordres. L'histoire est probablement vraie, mais elle a été transformée en légende pour devenir exemplaire de la cruauté vis-à-vis des chrétiens. Pourtant, les exemples de punitions collectives de soldats pour désobéissance aux ordres ne manquent pas (révolte du Potemkine, émeutes de 1917,...). En fait, la persécution des chrétiens a été ponctuée de longues périodes d'accalmie et lorsqu'il y a eu des persécutions, elles n'étaient pas généralisées à l'ensemble du territoire et devaient plutôt se dérouler sous forme de pulsions populaires, de pogroms. Dès le début du deuxième siècle, les chrétiens étaient protégés par les empereurs sous condition qu'ils ne fassent pas de prosélytisme. Cela signifie qu'ils étaient libres dans l'espace privé. Ils devaient seulement éviter de témoigner de leur foi. Et s'ils le faisaient, c'était par l'intermédiaire de symboles cachés, comme des poissons ou des croix dissimulées. En conséquence, la datation du IVe siècle attribuée à la plupart de ces mosaïques par les spécialistes doit être réexaminée. Il est possible que certaines de ces mosaïques datent du IIIe siècle et, d'autres, du Ve siècle.

Image 18 : Mosaïque à décor de poisson. Nous ignorons ce que peut représenter l'image au-dessus du poisson.

Image 19 : Représentation de svastikas.

Image 20 : Décor caractéristique appelé « nœud de Salomon ».

Image 21 : Diverses représentations de croix.

Image 22 : Autre motif de svastikas. Il faut admirer la façon minutieusement pensée d'insérer des bandes entrelacées dans ce labyrinthe.

Image 23 : Autre motif de bandes entrelacées sous un fronton triangulaire.

Image 24 : On retrouve le motif de fronton triangulaire vu dans l'image précédente. Autres parties de la mosaïque, des enroulements de tiges de lierre et des croix inscrites dans des carrés.


Image 25 : Cette image tout comme les deux suivantes sont très intéressantes, car elles montrent que des mécènes généreux ont pu participer au pavement de parties d'églises. Toutefois , en ce qui concerne le pavement que nous avons ici, nous ne sommes pas certains qu'il soit d'origine mais la copie d'un pavement de plus grandes dimensions situé sur le sol de la basilique pré-euphrasienne.

Cette mosaïque représente un canthare d'où jaillissent deux branches vrillées. Ce ne sont pas des pampres de vigne, mais tout comme elles, elles symbolisent un Arbre de Vie.

Au dessus de la scène, on note l'inscription : P ICINVSETPASCASIAPCCCCF

Et au-dessous, les deux lignes : CLAMOSVSMAG-PVERETSVCCESSA.PC.

FELICISSIMVSCVMSVIS.P.C.


Selon les épigraphistes, l'inscription peut être réécrite ainsi :

(Lu)picinus et Pascasia p(edes) CCCC f(ecerunt).

Clamosus mag(ister) puer (orim) et Successa p(edes) C.

Felicissimus cum suis p(edes) C.


Ce qui peut s'exprimer ainsi : Lupicinus et Pascasia ont fait 400 pieds, Clamosus, le maître des enfants et Successa ont fait 100 pieds, Felicissimus et les siens ont fait 100 pieds.

Le pied dont il est question ici est probablement le pied carré qui correspond à un carré d'un pied de longueur (Le pied romain serait d'environ 29, 5 cm). La surface totale correspondrait à 600 pieds carrés soit un carré de 7,2 mètres de côté.

Images 26 et 27 : Ces mosaïques contiennent aussi une inscription portant le nom du ou des donateurs de la mosaïque. Les dimensions sont moins importantes : 20 pieds pour la première (un carré de 1,32 m de côté) et 13 pieds pour la seconde (un carré de 1,13 m de côté).

Nous ignorions cette pratique de mécénat.

Images 28, 29, 30. Ensemble de crucifix déposés dans ce palais épiscopal. Le premier (image 28) est selon nous préroman (Xe siècle). Le second (image 29), roman (XIe siècle). Le troisième (image 30) daterait de la fin de la période romane (XIIe siècle).


Datation envisagée

Pour le palais épiscopal de Poreč : an 550 avec un écart de 50 ans.

Pour les mosaïques de Poreč : an 350 avec un écart de 50 ans.


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