Essai de datation des nefs à trois vaisseaux : les méthodes 

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Petit rappel

Nous connaissons trois méthodes de datation des édifices anciens :

1. La méthode par la lecture des textes anciens. C'est une excellente méthode pour les immeubles récents. Elle devient de moins en moins performante lorsqu'on avance en ancienneté. Et nous avons vu qu'elle est pratiquement inopérante pour des édifices antérieurs à l'an 1200. Cependant, elle peut servir à titre de vérification dans des cas particuliers.

2. La méthode par des analyses scientifiques telles que le C14 ou la dendrochronologie. Il s'agit là d'une méthode qui, paradoxalement, n'a pas fait ses preuves ! Tout d'abord, elle peut et doit encore progresser : il y a d'autres isotopes que le C14, des tests de laboratoire de plus en plus performants, du matériel de moins en moins coûteux. Mais à quoi bon se lancer dans cette aventure ? À quoi bon chercher à dater telle église ? Maître Trucmuche de l'Université de Tartempion a dit qu'elle datait du XIIe siècle ! Et c'est lui qui détient les cordons de la bourse ! Dans ces conditions, la méthode scientifique ne peut être efficace !

3. La méthode « stratigraphique ». C'est celle que nous emploierons. Utilisée pour dater les terrains géologiques, elle a fait ses preuves. Et pourtant, la mise en œuvre était plus complexe que ce que nous comptions faire. En ce qui concerne les terrains géologiques, l'idée était d'identifier des groupes (des strates) et de les ranger par ordre chronologique. Nous comptons procéder pareillement, mais avec les monuments du premier millénaire.



Description de la méthode « stratigraphique » (ou de rangement par ordre chronologique)

C'est une méthode en quatre étapes de raisonnement.

Première étape : Évaluation en pourcentage de l'effectif des monuments attribuables au premier millénaire de notre ère.

L'idée est d'établir dans la mesure du possible un relevé indicatif des effectifs des monuments construits durant le premier millénaire. Il ne s'agit pas, bien sûr, des données réelles, mais d'un modèle obéissant aux postulats énoncés dans la page précédente.

Rappelons le premier d'entre eux : il y a eu tout au long du premier millénaire une progression régulière et continue, en Europe, et ce, d'une façon globale. Donnons ici un exemple en prenant comme base 100 au premier siècle de notre ère et pour taux d'accroissement 10% par siècle. Cela donne 100 x 1,1 = 110 au deuxième siècle, 110 x 1,1 = 121 au troisième siècle, et ainsi de suite. On obtient 285.31 au douzième siècle. La suite de nombres 100, 110, 121, …, 285.31... est une suite dite géométrique de raison 1,1. La courbe obtenue a une forme dite exponentielle, on peut la voir ci-dessous :


Il s'agit là d'une courbe idéalisée. Notre premier problème est de chercher à savoir comment la modifier de façon à ce qu'elle devienne plus proche de la réalité.

Dans la courbe ci-dessus, l'indice 100 est arbitraire. Si nous avions pris 1000, la courbe aurait eu la même forme. Ce qui importe, ce ne sont pas les valeurs extrêmes 100 et 285.31, mais le taux d'accroissement (ici 10%) le plus proche de la réalité.

Nous avons voulu tester deux approches.

La première de ces approches consiste à déterminer le taux d'accroissement de la population européenne durant le premier millénaire. Nous n'avons pas connaissance d'une étude sur ce cas particulier, mais on peut trouver sur Internet des données statistiques concernant la population mondiale. L'idée est simple : durant les siècles précédant l'ère industrielle, l’accroissement de la population est fortement lié à l'accroissement des moyens de subsistances alimentaires, lequel est en lien avec l'accroissement des techniques, et encore en lien avec l'accroissement des volumes de construction. Les taux d'accroissement doivent être identiques et constants au cours des siècles. Les taux d'accroissement deviennent plus importants à partir de l'ère industrielle. Cette première approche peut être consultée sur la page suivante servant d'annexe (Annexe 1).

La deuxième approche consiste à utiliser les données statistiques établies lors de la rédaction de la page de notre site intitulée La « Vérité » extraite des guides touristiques, au tout début des pages de l'onglet Datation. Ces données concernaient les monuments qui subsistent de ce passé. Nous avions alors étudié la courbe ci-dessous.


La courbe en bleu est la courbe des monuments cités dans les guides touristiques (en abscisse les datations en siècles, en ordonnée le nombre de monuments par siècle). La courbe rouge correspond au modèle.

Cette deuxième approche peut être consultée sur la page suivante servant d'annexe (Annexe 2).

Comparaisons des résultats obtenus par ces deux approches.

On constate que pour la première, le taux d'accroissement est de 8,4% alors que pour la seconde, le taux est de 30%. Soit presque 4 fois plus.

Bien que les deux estimations aient été faites à partir de modèles idéaux et donc a priori détachés de la réalité, cette différence entre les valeurs des taux nous a posé problème. Nous avions auparavant envisagé que l'on devait arriver à des résultats équivalents. Et c'est d'ailleurs dans le sens de confirmer l'équivalence que nous avions envisagé d'effectuer ces deux approches différentes. Rappelons que la première concerne les monuments qui ont été construits et la seconde les monuments qui subsistent, encore observables, y compris à l'état de ruines. On doit en conclure – si notre démarche a été bonne – que la destruction de monuments anciens a été plus forte qu'on ne l'imagine. Nous avons deux pistes possibles : ces monuments existent mais ils ne sont plus observables car ils ont été détruits par des événements naturels ou enfouis dans des lits de rivières, sous des mètres d'alluvions ; deuxième piste : contrairement à ce qu'on imagine, nos constructions modernes sont plus solides que les anciennes souvent faites en bois.

Pour la suite de l'étude, nous retiendrons les résultats de la deuxième approche (taux de 30% par siècle). En effet, cette deuxième approche a été faite grâce à des données statistiques sur des monuments encore existants et la datation doit porter sur le même type de monuments.


Deuxième étape : Constitution de listes de monuments

Nous avons auparavant constitué un fichier Excel concernant environ 2700 monuments dont 2456 (au 1 mars 2024) ont fait l'objet d'une étude sur notre site. Mais parfois, ce que nous appelons « monument » est un musée ou une fortification : ce n'est pas une église qu'il conviendrait de dater. De plus, dans de nombreux cas, il y a insuffisance de données.

On peut cependant estimer à plus d'un millier le nombre de monuments susceptibles de fournir des renseignements sur des datations. Nous ne pouvons pas les étudier tous, même si le fichier Excel fournit déjà un grand nombre de renseignements. D'autant qu'indépendamment de nos recherches en datation, nous devons continuer à identifier d'autres monuments en Europe. En fait, cette étude devrait être effectuée sur plus de 5000 monuments. Elle devrait mobiliser des dizaines de chercheurs faisant le même travail que nous et utiliser un programme d'Intelligence Artificielle.

Notre idée est donc de sélectionner, parmi les 2500 édifices étudiés, un groupe d'édifices (une centaine ?) ayant les mêmes caractéristiques (par exemple les nefs triples à piliers rectangulaires), la sélection étant faite au hasard. Dans un deuxième temps, on réétudie ces édifices un par un. Puis on les range en classes par ordre chronologique en fonction des évolutions de techniques de construction (ou d'autres critères comme le décor ou l'iconographie).

Notre idée est qu'il puisse y avoir plusieurs listes de monuments que l'on puisse comparer.


Troisième étape : Recherche de bornes

L'existence de contradictions fondamentales dans la documentation est source des difficultés rencontrées lors de notre recherche. Citons une de ces contradictions. Certaines cathédrales gothiques du Nord de la France, telle Noyon, seraient datées du milieu du XIIe siècle, selon des panneaux placés à l'intérieur même de ces églises. D'autres édifices d'art roman dit tardif, dateraient quand à elles de la première moitié du XIIIe siècle. Or chacun sait que l'art roman a précédé l'art gothique. On peut penser qu'il y a eu des temps de chevauchement entre les deux styles. Mais plus de 50 ans (soit plus de deux générations d'architectes) est quand même un peu gros. Et l'examen de ces églises est révélateur : les églises dites romanes du XIIIe siècle ont bien les caractéristiques d'un art roman nettement moins évolué que les églises gothiques censées être du milieu du XIIe siècle. Nous estimons que ces contradictions ne peuvent pas être réglées par le déni. Il faut que les protagonistes fournissent des preuves de ce qu'ils avancent. Dans l'immédiat, nous estimons que la datation de la cathédrale de Noyon est, contrairement aux indications, postérieure (d'un
siècle ?) au milieu du XIIe siècle. L'art roman (même tardif) est antérieur à l'art gothique de Noyon. Nous pensons que, tôt ou tard, on arrivera à dater, avec une relative précision, l'art gothique, puis, en remontant les siècles, l'art roman.

L'idée est de déterminer pour chaque groupe la borne supérieure et la borne inférieure de l'échantillon.


Quatrième étape : L'intégration des données

Pour expliquer le processus, nous allons prendre l'exemple des églises à nef à trois vaisseaux et piliers de type rectangulaire. Nous avons identifié 4 phases de constructions successives pour ces nefs : nefs à piliers de type R0000 (phase I), nefs à piliers de type R1010 (phase II), nefs à piliers de type R1110 (phase III), nefs à piliers de type R1111 (phase IV),

Prenons à présent les statistiques au 1 mars 2024. On obtient :

Phase I : 65% de l'effectif total (des nefs à piliers rectangulaires)

Phase II : 16% de l'effectif total

Phase III : 4% de l'effectif total

Phase IV : 15% de l'effectif total

Considérons à présent le tableau ci-dessous donnant la répartition des monuments entre l'an 1 et l'an 1200 suivant un modèle à taux de progression de 30% par siècle (on est parti sur une base de 10 monuments datés du premier siècle mais ce nombre n'a pas d'importance car on va raisonner en termes de pourcentages).

Voir cette répartition dans le tableau ci-dessous, à la ligne 2. Le ligne 3 donne les valeurs pour les années comprises entre 400 et 1100. La ligne 4, quant à elle, fournit les pourcentages de ces valeurs. Les valeurs situées dans les cases de couleur orange sont les sommes des valeurs précédentes situées sur la même ligne.


Revenons à présent aux nefs à piliers rectangulaires. Nous pensons que ces nefs sont issues des basiliques romaines, mais elles auraient pu succéder à des basiliques à colonnes cylindriques ; nous les pensons postérieures à l'an 400, peut-être à l'an 500. De plus, par les choix mêmes que nous avons faits, nous les pensons antérieures à l'an 1100. Nous estimons donc qu'il y a 100% de nefs à piliers rectangulaires entre l'an 400 et l'an 1100 : soit sur le tableau, les valeurs de la troisième ligne correspondant aux siècles 5, 6, 7, 8, 9, 10 et 11. Pour la IVe ligne, on a les valeurs en pourcentage du nombre de monuments. En additionnant les valeurs correspondant aux siècles 5, 6, 7, 8 et 9 on obtient la valeur 51,2, qui est inférieure à 65 (pourcentage des nefs à piliers de type R0000). Pour arriver à la valeur 65 il faut ajouter 14,8 %. Par l'interpolation 14,8/21,2 x 100 on obtient 70. On en déduit que les nefs à piliers de type R0000 ont été construites durant l'intervalle temporel [400 ; 970]. En utilisant cette date de 970 on en déduit, toujours par interpolation, la date suivante, 1035, puis, en utilisant cette date, celle d'après, 1050.

On obtient donc les résultats suivants :

Entre les années 400 et 970, on construit des nefs à piliers de type R0000.

Entre les années 970 et 103,5 on construit des nefs à piliers de type R1010.

Entre les années 1035 et 1050, on construit des nefs à piliers de type R1110.

Entre les années 1050 et 1100, on construit des nefs à piliers de type R1111.

Ces résultats sont a priori un peu décevants Ils nous révèlent de trop grands écarts. pour les datations de nefs à piliers de type R0000, de trop faibles écarts pour les nefs à piliers de type R1110. Mais il ne s'agit là que d'une étude partielle, qui doit être complétée et améliorée par d'autres études, car il y a eu aussi d'autres évolutions : une évolution de l'architecture globale (en élévation avec le voûtement, mais aussi en plan au sol, avec l'adoption des transepts et des chœurs élargis), une évolution des décors, une évolution de la liturgie, etc.

Dans l'immédiat, il est important d'améliorer le processus de datation. Nous pouvons le faire de deux façons :

En proposant une datation sous la forme que nous avons appliquée sur ce site : une seule date accompagnée de l'incertitude par rapport à cette date (exemple : an 750 avec un écart de 200 ans). Voir dans la page suivante l'Annexe 3.

Le raisonnement peut être fortement amélioré en utilisant des formules mathématiques. et des programmes informatiques. Reprenons le tableau Excel obtenu précédemment. Nous avons construit ce tableau en prenant la valeur 10 pour le premier siècle et en fixant un taux d'augmentation de 30% par siècle. Si on veut voir ce qui se passe pour un taux de 20% par siècle, il faut construire un autre tableau. Et un autre tableau encore pour 10%. Or, dans le résultat final, on n'a pas besoin de ces tableaux. Notre idée est d'utiliser les fonctions mathématiques ax (a puissance x), exp(x) (exponentielle de x), et lnx (logarithme népérien de x). et d'estimer le taux d'accroissement non pas pour un siècle mais pour un an. Voir dans la page suivante l'Annexe 4.



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