Conclusions sur les méthodes  

Essais de datation    • Article précédent    • Article suivant


Cette page se compose de deux paragraphes : À la recherche de dates imprécises ! et Élaboration de périodes architecturales ou stylistiques.



1. À la recherche de dates imprécises !

Ce titre de paragraphe a de quoi surprendre. Chacun d'entre nous a en effet tendance à privilégier la précision et l'imprécision apparaît comme un défaut.

En fait, ce titre est là pour faire choc, pour montrer que dans le cas présent du premier millénaire, ce n'est pas l'imprécision qui est un défaut mais une trop grande précision. Cette trop grande précision peut être trompeuse. Nous avons en effet tendance à la privilégier, à considérer qu'un spécialiste qui date un artefact au quart de siècle près est plus compétent qu'un autre spécialiste datant le même artefact au siècle près. Et nous n'envisageons pas que le premier des deux a pu poser cette évaluation afin d'apparaître plus compétent que le second, et ce, sans aucune justification, parfois de la part des deux.

Nous avons constaté à de nombreuses reprises que trois objets ou constructions, apparemment semblables, pouvaient être datés, pour le premier, du VIIe ou VIIIe siècle, pour le second, du IXe siècle, pour le troisième du XIIe siècle. Et donc, si l'on tient compte des trois évaluations, on a une datation au demi-millénaire près.

Mais il n'y a pas que cela ! Toute notre étude précédente nous incite à remettre en question un mode de pensée. Prenons pour exemple la datation de la fin de la civilisation romaine. Certains auteurs datent cet événement de l'an 375 (bataille d'Andrinople), d'autres de 410 (prise de Rome par Alaric), d'autres encore de 1453 (chute de Constantinople). Et nous-mêmes aurions tendance à situer cette fin à 1965 (abandon de la liturgie en latin lors du Concile Vatican II). En fait, tout le monde a à la fois tort et raison, car il faut concevoir l'impact de la civilisation romaine au cours du temps sous la forme d'une courbe en cloche, avec un maximum que nous situerons aux alentours du troisième siècle, et, à partir de cette date, une décroissance continue.

Mais, c'est ce que notre étude fait apparaître, il n'y a pas eu qu'une courbe en cloche, mais plusieurs qui se superposent. Ainsi, pour revenir à la civilisation romaine, immédiatement avant son apogée, il y a eu des civilisations qui l'ont précédée : hellénistique, celtique, Il n'y a pas eu de rupture entre ces civilisations et la romaine mais un remplacement progressif. De même, après l'apogée de la civilisation romaine, il y a eu remplacement progressif et continu par d'autres systèmes civilisationnels (en fait, nous estimons que les historiens se sont trop focalisés sur la ville de Rome et oublié les autres villes. Celles-ci ont pu conserver un caractère romain (institutions, lois, classe sénatoriale, langue latine) longtemps après la désaffection de Rome. Par ailleurs, il y a eu coexistence de peuples fédérés dits barbares).

Ami lecteur, si vous êtes un tant soit peu critique de nos résultats, vous aurez remarqué en lisant la page précédente, que dans la succession des graphiques, la courbe représentative de la somme des fonctions fi se rapproche de plus en plus de la courbe représentative de la fonction g. Alors qu'initialement, cette courbe de la somme des fonctions fi oscillait fortement autour de la courbe de g, les oscillations disparaissent presque totalement pour les graphiques 8 et 9. En conséquence, il vous est sans doute venu à l'esprit que nous avons bricolé les formules pour que ça tombe bien. Il nous faut reconnaître que cela a été un peu le cas. Mais ce « bricolage » nous a permis d'éclaircir la problématique. La sélection que nous avions faite nous avait permis de ranger en classes d 'amplitudes proportionnelles à 35, 13.5, 3, 8 et 40.5. Dans un premier temps, nous avons programmé des fonctions fi dont le sigma (écart-type σ) était proportionnel à cette suite de nombres, 35, 13.5, 3, 8 et 40.5. Mais nous avons réalisé que les courbes correspondant aux fortes valeurs 35 et 40.5 étaient aplaties par rapport aux autres, et plus particulièrement à celle de la valeur 3 qui formait un pic accentué. C'est alors que nous avons décidé d'augmenter le sigma pour ces petites valeurs. La valeur du sigma s'est révélée à peu près la même pour toutes les classes. En conséquence, toutes les courbes des fonctions fi ont été aplaties.

Cette façon de faire s'apparente à du bricolage, de la manipulation de chiffres, en contradiction avec les données. Ainsi prenons l'exemple de la classe C3 d'amplitude 3 correspondant aux nefs à piliers de type R1110. Une première étude a montré que cette classe  a pour médiane Med3 = 950 et des valeurs comprises entre 942 et 958. Mais en appliquant le correctif proposé pour obtenir les graphiques 8 et 9, on obtient : σ3 = 4 (d3 - d2) = 4.(958-942) = 64. On en déduit l'intervalle [Med3 - σ3 , Med3 + σ3 ] = [886, 1014]. Et ce avec une probabilité évaluée à 67%. Ce qui signifie qu'il y a 67% de chances que les dates des édifices de type R1110 soient comprises entre les dates 886 et 1014. Alors que dans un premier temps, nous les avions estimées entre 942 et 958.

Cependant, ce qui apparaît comme une manipulation des données se révèle en fait très instructif. Les nefs à piliers de type R1110 correspondent à un modèle de transition entre les nefs charpentées et les nefs voûtées. Or, le voûtement des nefs constitue une innovation importante traduisant le passage du modèle romain au modèle roman. Or on constate que dans de nombreux cas, une innovation peut être à la fois lente et rapide. Prenons pour exemple l'invention de l'automobile. On peut fixer ses débuts au Fardier de Cugnot, vers 1770. Et on continue de nos jours à la construire en perfectionnant les modèles. On peut donc dire que l'innovation s'est déroulée d'une façon lente. Mais, si il y a eu stagnation pendant plus d'un siècle après l''invention de Cugnot, d'un seul coup et en moins de trente ans, de 1885 à 1910, l'automobile, auparavant simple objet d'attraction, est passée au stade industriel. Avec à la clé de nombreux records (par exemple, celui de vitesse : passage de 10 km/h à plus de 1200 km/h). Et depuis cette période, il y a eu certes des progrès mais point de croissance de cet ordre. Si on étudie le phénomène de plus près, on s 'aperçoit que le démarrage de 1885 n'a pu se faire que parce qu'un certain nombre de conditions indépendantes entre elles et qui n'existaient pas auparavant avaient pu être réunies. (invention du moteur à explosion, invention du différentiel, aménagement des routes, utilisation de matériaux nouveaux comme l'acier ou le caoutchouc, industrialisation, etc.). Donc, si on est tenté de croire que l'invention de l'automobile s'est faite en un court intervalle de temps (30 ans), on ne doit pas négliger tout le temps de maturation (avant 1885) et celui de perfectionnement des modèles (après 1910).

En conséquence, et pour en revenir aux églises de la classe C3 (nefs à piliers de type R1110) qui se situent dans un cadre d'innovation, l'incertitude sur la datation n'est pas de l'ordre de 8 (950 ± 8) mais de l'ordre de 64 (950 ± 64).



2. Élaboration de périodes architecturales ou stylistiques

Compte tenu de nos observations sur l'architecture des édifices, nous estimons devoir partager l'espace temporel de l'an –50 à l'an 1200 en quatre grandes périodes. (remarque : en ce qui concerne les dates indiquées ci-dessous, 850 et 1000, ce ne sont que des dates approchées susceptibles d'être modifiées en fonction des résultats de la recherche).

1. La période romaine : entre l'an –50 et l'an 450 (an 200 ± 250).

2. L'antiquité tardive : entre l'an 450 et l'an 850 (an 650 ± 200).

3. La période préromane : entre l'an 850 et l'an 1000 (an 925 ± 75).

4. La période romane : entre l'an 1000 et l'an 1200 (an 1000 ± 100).

Ces datations sont un peu en rupture avec celles de nos prédécesseurs. Rappelons cependant ce qui a été écrit précédemment au sujet des courbes en cloche : il n'y a pas discontinuité entre les périodes. Ainsi, par exemple, les édifices datables de l'an 440 ne sont pas tous romains : certains peuvent appartenir à l'antiquité tardive.

Nos prédécesseurs ont eu tendance à arrêter la romanité à l'an 350. À la suite d'historiens comme Henri Irénée Marrou, nous estimons devoir reculer cette date. Il nous semble en effet que ces historiens inspirés par des écrivains du premier siècle de notre ère (exemple Suétone) ont privilégié le premier siècle et ils n'ont pas envisagé qu'on monument construit au premier siècle pouvait avoir été restauré, agrandi, voire reconstruit aux siècles suivants. De plus, il faut tenir compte des aménagements ultérieurs réalisés au cours du deuxième millénaire. Durant la période de la Renaissance, il y a eu une poésie des ruines. Et parfois on en a créées. De même, certains monuments ont été remontés. C'est le cas du Théâtre Antique d'Orange. On réalise à présent l'importance des villas romaines qui se sont développées au IVe ou Ve siècle. Enfin Henri-Irénée Marrou nous parle de jeux de cirque organisés à Arles par Théodebert de Metz (534-548) ou à Soissons par Chilpéric (561-584). Si ces jeux ont été organisés, il devait y avoir un cirque pour les accueillir.

Nous avons principalement orienté nos recherches sur les basiliques à nef triple. De telles basiliques auraient été développées dès la période hellénistique, puis après, durant la période romaine.

Lors des débuts de la rédaction des pages de ce site, nous avons négligé d'étudier les monuments romains, pensant que ceux-ci avaient été parfaitement étudiés par nos prédécesseurs. Ce n'est que plus tard (et donc trop tard) que nous avons pris conscience d'un manque dans notre documentation. Nous avons en effet de la difficulté à faire la différence entre les basiliques romaines et les basiliques de l'antiquité tardive. Il semblerait cependant que les basiliques à colonnes cylindriques monolithes soient plus anciennes que les basiliques à piliers rectangulaires. Il faut cependant être très prudents en ce qui concerne les conclusions. Les basiliques à piliers rectangulaires ont évolué au cours des siècles, mais très souvent en conservant les piliers d'origine. Dans les basiliques à colonnes cylindriques, les colonnes ont souvent été remplacées à la Renaissance et il est difficile de savoir si la basilique actuelle reproduit l'édifice primitif ou le remplace dans sa totalité, y compris dans ses fondations. Il semblerait cependant que les basiliques romaines aient été caractérisées par le fait suivant : les colonnes ne portaient pas des arcs mais des architraves ou des linteaux en bois. En effet, autant qu'on puisse en juger par les fouilles archéologiques, on ne retrouve pas de restes d'arcs en pierre. L'arc en pierre, présent mais d'une façon limitée dans des constructions du IIIe ou du IVesiècle, ne serait apparu que plus tard dans les constructions de basiliques à piliers. Mais il ne s'agit là que d'une hypothèse qui doit être consolidée par de nombreuses vérifications.

N'ayant pas suffisamment étudié la période romaine, nous commencerons notre recherche en datation à la date 450, considérée par nous comme celle du début de l'antiquité tardive. Nous pensons par ailleurs que la période romane n'a été qu'en partie étudiée. Nous avons ainsi évité d'étudier les édifices ou parties d'édifices de l'art roman tardif. Nous pensons donc arrêter notre étude à l'an 1150. Les dates intermédiaires correspondant à la fin de la période tardo-antique et à la fin de la période préromane seront évaluées par calcul. L'idée est de sélectionner plusieurs séries statistiques et de comparer les résultats.


Chargement...