La feuillée
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La feuillée (ou la
feuille). Il s'agit là d'un thème très général,
associé à la question suivante : comment se fait-il que des
feuilles, mais aussi parfois des fleurs ou des fruits,
soient si souvent représentés dans des décors ou des
manifestations? Voici quelques exemples montrant les
diversités de représentations.
La calebasse des Peuls,
tribu d'éleveurs africains installés dans la zone sahélienne
(Nigeria, Cameroun, Centrafrique), sur l'image
1.
Selon l'ouvrage
Les calebasses peul
et les limites de l'explication anthropologique de
René Dognin (ORSTOM) : «
Dans le monde peul, les empreintes fendues que laissent
les vaches sur le sol ont la même valeur identificatoire
qu'ailleurs l'image photographique d'un visage. Les
pasteurs retrouvent leur bétail égaré ou volé, voire
mélangé à un autre troupeau, grâce au seul souvenir de la
configuration des empreintes d'un animal : pour eux, ces
traces plus ou moins précises dans la poussière ou dans la
boue, ne sont pas des empreintes génériques de vache, mais
les empreintes de «tel» ou «tel» bovidé de son troupeau...
Cette forme caractéristique, deux demi-cercles séparés par
une fente, a valu son nom à un arbre, le «barkehi» ou
arbre de barka, parce que ses feuilles reproduisent des
empreintes de vaches, faisant de lui un troupeau végétal à
l'envers qui montre en permanence les traces que laissent
les vrais troupeaux une fois qu'ils ont disparu. Toutes
les parties de cet arbre modeste, au demeurant sans
qualités pharmaco-dynamiques particulières, servent de
base à des préparations magiques destinées à renforcer la
barka du chef de campement, c'est-à-dire la prospérité de
son troupeau et de ses épouses. ». L'empreinte de
pied de zébu a un dessin analogue à celui des feuilles de
barkehi qui constitue la base du décor de la calebasse; deux
demi cercles séparés par un espace dans lequel est placée
une tablette coranique. Selon l'auteur du texte ci-dessus,
les divers chamans ou griots consultés ne parviennent pas à
expliquer les symboles créés en des temps immémoriaux.
La danse des Treilles en
Bas-Languedoc (image
2). Bien que peinte à une époque relativement
récente (entre 1970 et 1980), cette toile (ou fresque, ou
maroufle), qui décrit une danse folklorique pratiquement
disparue depuis, associe cette danse à la fécondité.
Un couple de mariés
passant sous un arceau de feuillages (1972) (image 3). Autre
survivance d'une pratique ancienne liée à la fécondité.
La procession des
Rogations (image
4). Selon la page du site Internet Wikipedia
traitant des Rogations : «
Les Rogations consistent à l'origine en des rituels
apotropaïques et propitiatoires...pour favoriser la
prospérité des moissons. Analogues aux anciens rites
adressés aux dieux du feu et aux déesses de la fertilité
et ayant lieu dans diverses sociétés de subsistance de par
le monde, ces pratiques consistent à implorer la pluie, le
mûrissement et la moisson des grains, ou la protection
contre des maladies de céréales. Au Moyen-Âge, les aléas
climatiques et les attaques de ravageurs de plantes,
favorisent cette pratique religieuse issue de la
christianisation de la fête religieuse romaine des
Robaglia. et qui perdure dans les campagnes jusqu'à la
seconde moitié du XXesiècle. »
Le Jeu
de la Feuillée. Il s'agit du titre plus d'un
spectacle écrit par Adam de la Halle, poète et écrivain, et
représenté à Arras en 1276. Cette pièce qui apparaît a
priori comme une aimable et un peu mièvre comédie est
révélatrice de l'importance de la feuillée. D'abord par son
titre. Puis par de nombreuses allusions : ce «jeu de la
feuillée» est aussi un «jeu de la taverne» car le seuil de
la taverne était décoré d'un arceau de feuilles. C'est aussi
un «jeu de la folie». C'est encore un «jeu de la fête
carnavalesque». Et enfin, un «jeu de la littérature».
Les «folias».
Il s'agit d'un thème musical qui était joué dans les fêtes
carnavalesques au XVIesiècle. Ce thème a été
repris et réinterprété par de nombreux compositeurs dont
Corelli et Vivaldi. Le rythme alterne les passages lents et
majestueux et les morceaux un peu débridés symbolisant à la
fois, fête et folie.
La feuillée, la fécondité,
la folie, la fête carnavalesque. A priori toutes
ces notions semblent fortement différentes. Pourtant nous
croyons déceler des liens entre elles. Dans une page de ce
site intitulée Contraintes
symboliques : la vie, nous avons analysé l'émergence
de la vie. Nous avons estimé que cette émergence de la vie
avait dû être source de mystère pour les Anciens. Mais,
curieusement, cette émergence de vie n'a semble-t-il pas été
évoquée en ce qui concerne les humains ou même les animaux.
Saut peut-être dans des traités de médecine ou d'élevage
d'animaux. Mais, autant qu'on puisse en juger, pas sur le
plan merveilleux ou mystérieux. Par contre, nous sommes
obligés de constater le nombre important de représentations
artistiques de plantes de diverses sortes : feuilles
d'acanthe, pampres de vigne, rameaux de lierre, feuilles
d'eau. Et n'oublions pas le thème de l'arbre de vie dont
nous aurons l'occasion de reparler. Il semblerait donc que
le thème de la vie s'exprime à travers la feuille qui
apparaît brusquement et se développe sans qu'on sache
comment. On voit donc le lien qui peur exister entre la vie,
la feuille, la croissance, la fécondité. Par ailleurs, on
sait que cette croissance de la feuille peut être
désordonnée, comme le sont la folie et la fête
carnavalesque.
Les chapiteaux égyptiens des images
5, 6 et 7 sont ornés de feuilles dressées d'ajoncs
ou de papyrus. très stylisés.
La feuille d'acanthe (image
8) a servi de décor aux chapiteaux corinthiens
comme ceux des images 10
et 11. Ces chapiteaux à feuilles d'acanthe ont eu
un très grand succès et ont évolué ultérieurement vers des
chapiteaux composites (images
9 et 12).
Selon le site Internet décrivant l'acanthe : «Selon
une légende rapportée par Vitruve, le sculpteur Calimaque,
à la fin du Ve siècle avant J.C., découvrit sur
la tombe de pierre d'un enfant une plante d'acanthe
enroulée autour d'un petit panier d'offrandes funéraires.
Plus tard, le souvenir de cette image lui aurait inspiré
les formes ornementales du chapiteau caractéristique de
l'architecture corinthienne : un petit panier sculpté de
l'intérieur duquel sortent des feuilles d'acanthe sur
trois rangs superposés.» Nous sommes très réservés
quant à la véracité absolue de cette histoire. Nous estimons
qu'une histoire transmise par voie orale est tellement
déformée par les multiples retransmissions qu'elle devient
totalement différente de la vérité initiale au bout d'un ou
deux siècles. Or, dans le cas présent, plus de trois siècles
séparent les vies de Calimaque et de Vitruve.
Nous pensons que, tout comme la feuille de barkehi est une
sorte de talisman pour les Peuls, la feuille d'acanthe a dû
être un objet magico-religieux pour la population qui a
inventé le chapiteau décoré de ce type de feuilles.
Cependant que le sens symbolique initial a été sans doute
assez vite perdu : il devait l'être au temps de Vitruve
(1 er siècle avant Jésus-Christ) et la feuille
d'acanthes est devenue un simple élément de décor. Mais
alors, direz-vous, comment expliquer que ce qui n'était
qu'un simple décor ait pu subsister presque sans changement
pendant plus d'un millénaire? Nous pensons qu'il y a eu
changement de symbole : la feuille d'acanthe est devenue
symbole de la civilisation romaine, civilisation dont on
voulait hériter. Cette volonté de se ressourcer dans un
ancien passé glorieux expliquerait le fait que plupart des
églises de Rome aient été équipées de colonnes et de
chapiteaux le plus souvent imités des divers ordres
antiques. Et la ville de Rome n'est pas seule concernée par
cet engouement.
Les images
13 , 14, 15 évoquent l'idée d'un jaillissement.
Jaillissement de feuilles? ou jaillissement de la vie? Il
faut remarquer que, si l'image apparaît à première vue
naturaliste (définition du mot : «Qui imite la nature, qui
est fidèle à la nature»), elle n'imite pas la nature, elle
ne lui est pas fidèle. Quelle est donc la plante représentée
sur l'image 13? De
quelle plante sont issues les feuilles dressées - appelées
parfois des «feuilles d'eau» - des images
14 et 15 ? Qui plus est, essayons de comparer ces
œuvres d'art à d'autres œuvres qualifiées de naturalistes,
comme les natures mortes, fréquentes aux XVIeet
XVIIesiècles. Ces natures mortes regroupent dans
une composition savamment désordonnée divers produits de la
nature : diverses sortes de gibier, ou de poissons, ou de
fleurs, ... Rien de tel ici : tout est ordonné, rangé
régulièrement, sans la moindre fantaisie. Il ne faut pas
s'étonner que les artistes de la Renaissance aient dédaigné
cette forme d'art qu'ils ne comprenaient pas.
Venons en à présent aux images
de 16 à 21. La première représente un homme sortant
des feuillages. À regarder de près, ce n'est pas exactement
le corps de l'homme mais son torse qui semble sortir d'une
plante en forme d'endive. La tête de l'homme est entourée
d'une mandorle de feuillages (une autre treille?). Les mains
de l'homme semblent saisir les feuilles qui l'entourent. L'image 17 suivante fait
apparaître une évolution : le corps de l'homme ne sort pas
d'une racine mais d'une feuille. Ce qui pourrait apparaître
comme des jambes ne sont que des rameaux que l'homme saisit.
Dans le cas de l'image 18, l'homme, les bras
levés en attitude d'orant, semble jaillir d'une vulve
(humaine?). Les feuillages sont néanmoins toujours là. Autre
évolution dans l'image 19, pour laquelle les
ramures s'assimilent à des jambes d'où néanmoins sortent des
feuillages.
On en arrive à un autre avatar dans l'image
20 : la sirène à deux queues. Les ramures
initiales ont été remplacées par les queues de la sirène.
Enfin l'image 21 pourrait
être encore un avatar de l'image initiale. Cette fois-ci le
corps de l'homme est remplacé par sa tête.
Bien sûr, les idées que nous venons
d'émettre - à savoir que la représentation de feuilles dans
les arts antiques ou moyenâgeux pourraient être symboliques
du jaillissement de la vie - sont susceptibles d'être
discutées voire combattues. Nous n'avons cependant pas
d'autre idée à proposer. Nous estimons cependant que cette
représentation de feuilles est beaucoup trop fréquente pour
n'être qu'un simple élément de décor. Et ce, sachant que
d'autres éléments dits de décor comme les chevrons ou les
strigiles ont aussi une fonction symbolique.