Premiers essais de datation des nefs de basiliques à trois vaisseaux (au 1/12/2018) 

Évolution de l'architecture    • Article précédent    • Article suivant  


Introduction

Au risque de lasser, nous rappelons que dans le cas le plus général, l’Histoire est le domaine de l’incertitude. En fait, nous pensons qu’il y a beaucoup trop de certitudes en Histoire, des vérités assénées, des « vérités » qui n’en sont pas. Ou du moins des « vérités » qui ne supportent pas un examen détaillé et objectif. L’histoire est floue. Et l’architecture en rapport avec cette histoire est aussi floue, en ce qui concerne les temps anciens. Ce flou, nous devons l’accepter au risque de paraître hésitants et, en conséquence, incompétents, par rapport à d’autres qui eux, n’hésitent pas. Mais dont les affirmations risquent de ne pas correspondre à la réalité.

Ce flou, nous devons nous efforcer de le réduire. Nous avons déjà vu que l’utilisation des textes historiques, si elle reste primordiale pour les temps récents, est pratiquement impossible pour les temps anciens, sauf s’il y a eu une conservation exceptionnelle de textes.

En ce qui concerne l’architecture des bâtiments, et en attendant que des méthodes scientifiques très pointues (scanner des bâtiments, leur radiographie, analyse chimique des ciments, études en laboratoire de résistance des matériaux, maquettes, ... toutes choses au-dessus de nos moyens financiers) viennent apporter des éléments de réponse, la seule contribution que nous pouvons apporter est celle des statistiques.



Le modèle

Nous allons nous baser sur les renseignements obtenus à partir de la page « Étude statistique sur les nefs à trois vaisseaux (page 3 /4 du 1/12/2018) »

Nous avons ainsi obtenu :

Pour le monde ex-romain : sur une base de 100, 47% de nefs de type R0000, 26% de type R1010 et 27% de type R1111 (nombres très légèrement modifiés pour arriver à 100%, certains nefs très rares et probablement mal évaluées étant réparties parmi les autres).

Pour la France :  sur une base de 100, 39% de nefs de type R0000, 32% de type R1010 et 29% de type R1111 (nombres très légèrement modifiés pour arriver à 100%).

Ces deux évaluations sont peu différentes l’une de l’autre. Estimant que la France avait été mieux étudiée à ce jour que l’ensemble de l’Europe, nous avons seulement gardé celle de la France.

En conséquence, nous avons 39% nefs de type R0000, 32% de type R1010 et 29% de type R1111. Estimant que cette répartition est le résultat d’une évolution dans le temps, nous avons envisagé de placer cette répartition dans une fourchette de datation qu’il nous a fallu aussi estimer.

La date finale de cette fourchette n’a pas été très difficile à déterminer. C’est l’an 1100, avec un écart de 50 ans. Pourquoi l’an 1100 ? C’est à peu près à cette date, peu avant la première croisade, qu’aurait été construite la nef de Vézelay. Plus tard, en l’an 1150, toujours avec un écart de 50 ans, on construit les premières églises gothiques.

La date initiale est quant à elle plus délicate. Il faudrait savoir à partir de quand ont été construites les premières nefs à piliers rectangulaires. Nous avons été obligés d’envisager deux hypothèses : à partir de l’an 350 (ère de Constantin le Grand), à partir de l’an 500 (ère de Clovis). Bien sûr, toutes ces dates sont envisagées avec une certaine incertitude.

Nous sommes ensuite partis de l’hypothèse suivante : à chaque sous-période du premier millénaire, il y a eu construction du même nombre de basiliques à piliers rectangulaires. Par exemple, si cent édifices ont été construits au Vesiècle, cent autres ont été construits au VIesiècle, cent autres au VIIesiècle, etc. Nous aurons l’occasion d’apporter une critique raisonnée de cette hypothèse à la fin de cette page.

Il est tout à fait normal qu’un édifice construit à une période donnée soit détruit au cours d’une des périodes suivantes. Là encore, nous avons attribué un coefficient fixe de destruction par période. Prenons l’exemple suivant : supposons que le nombre d’édifices construits au XIIesiècle soit 1000, que l’on raisonne par siècles et que le coefficient de destruction soit 10%. Alors au XIesiècle 1000 édifices ont été construits mais depuis 10% ont été détruits au XIIesiècle. Il reste donc 90% des 1000 soit 900 édifices du XIesiècle. Et on continue : au Xesiècle 1000 édifices ont été construits, il en restait 900 au XIesiècle et il en reste 90% de 900 soit 810 au XIIesiècle. Et ainsi de suite. On obtient ainsi une suite dite géométrique donnant la répartition des monuments durant la période indiquée par la fourchette de datation fixée au préalable.

Dernière remarque : il faut comprendre que nous remplaçons l’intervalle temporel par le centre de cet intervalle. Ainsi nous ne parlerons pas du Xesiècle qui correspond à l’intervalle (900, 999) mais de l’an 95o (avec un écart de 50 ans). Et ce, pour une raison très simple : ne pas créer une discontinuité artificielle : entre l’an 999 et l’an 1000 il y a un écart d’un an. Mais pas d’un siècle et ce bien que l’an 999 soit rangé dans le Xesiècle et l’an 1000 dans le XIesiècle. Grâce à ce remplacement nous pourrons réaliser un espacement de 50 ans entre deux dates consécutives.

Mais pour mieux nous faire comprendre, nous allons prendre un exemple : il s’agit du tout premier essai que nous avons effectué.

Nous sommes partis d’un essai d’évaluation sur la période allant de l’an 300 de notre ère à l’an 1150, les centres des périodes étant espacés de 50 ans : 350, 400, 450, ... , 1050, 1100. Considérons le tableau ci-dessous.

La première ligne correspond aux centres des périodes considérées. Ainsi 350 correspond à la période (300, 400) et 450 à la période (400, 450). Et ainsi de suite. Il y a bien sûr des chevauchements de période mais cela n’a aucune incidence réelle, puisque nous raisonnerons à partir de pourcentages d’un effectif a priori inconnu.

Avec un nombre de 1000 édifices construits pour chacune des périodes (en conséquence pour l’an 1100 on a le nombre 1000 sur la case en dessous) nous avons estimé dans un premier temps à 15% le nombre d’édifices détruits à chacune des périodes successives. Il reste donc pour chaque période 85% des édifices de la période précédente. Ce qui correspond sur le tableau à 85% des édifices de la case suivante. Ainsi on a pour l’année 1050, 0.85 x 1000 = 850 édifices et pour l’année 1000, 0,85 x 850 = 723 édifices. Et ainsi de suite. On obtient à la fin 88 édifices pour l’année 350, à la 2eligne du tableau ci-dessous. Le nombre 6178 correspond à la totalité des édifices subsistant en l’an 1100.

Ce nombre de 6178 ne correspond à aucune réalité. Mais il permet d’évaluer le pourcentage d’édifices construits en divisant chacun des nombres de la deuxième ligne par 6178 et en multipliant pas 100. C’est ce que l’on obtient dans la troisième ligne.

350 400 450 500 550 600 650 700 750 800 850 900 950 1000 1050 1100 Total
88 103 121 142 167 197 232 273 321 378 445 523 615 723 850 1000 6178
1,42 1,67 1,96 2,3 2,7 3,19 3,76 4,42 5,2 6,12 7,2 8,47 9,95 11,7 13,76 16,19 100
                                                                                                                        Tableau n°1
                                                                
Période (300-1150) ; incrément : 50 ; coefficient de destruction : 15%



On peut à présent, à partir de ce tableau essayer de « caser » les résultats obtenus dans les pages précédentes : 39% de nefs de type R0000, 32% de type R1010 et 29% de type R1111. Et ce, en effectuant les sommes 1,42 +1, 67 + 1,96 +... pour arriver à 39%.

Ainsi, en additionnant tous les nombres de la 3e ligne jusqu’à la colonne de 800, on obtient 32, 74%. Et si on ajoute le nombre 7,2 de la colonne de 850, on obtient
39, 94%, peu différent de 39%. On déduit de cette analyse que la construction de basiliques à piliers rectangulaires de type R0000 s’est effectuée de l’an 300 à l’an 850.

Si de même on additionne les nombres de la ligne 3 associés aux colonnes 900, 950 et 1000 on obtient 30,12% (proche de 32%). Et si on additionne les nombres de la ligne 3 associés aux colonnes 1050 et 1100, on obtient 29,95% (proche de 29 %).

On déduit de cette analyse que la construction de basiliques à piliers rectangulaires de type R1010 s’est effectuée entre l’an 750 à l’an 1050, et pour les basiliques à piliers rectangulaires de type R1111, s’est effectuée entre l’an 950 à l’an 1150. On remarque que ces intervalles (300, 850), (750, 1050), (950,1150) empiètent les uns sur les autres mais cela correspond à ce que nous avons vu auparavant.

Nous commenterons cette analyse plus tard.

Pour le moment, nous allons refaire la même expérience en choisissant un autre modèle : le modèle traditionnel que l’on retrouve à chaque lecture de page Internet décrivant un monument dit « roman » : « église romane du XIesiècle (ou du XIIesiècle). Ce modèle est le suivant : il n’y a pas d’édifice « roman » antérieur à l’an mille. Le démarrage des constructions s’est fait à partir de l’an 1000.

Nous allons faire cette modélisation mais avec un écart de 25 ans au lieu des 50 auparavant. Et avec un taux de destruction de 30%.

Voici ce que cela donne :

1025 1050 1075 1100 1125 1150 1175 Total
117,65 168,07 240,1 343 490 700 1000 3059
3,85 5,49 7,85 11,21 16,02 22,88 32,69 100
                                                                     Tableau n°2
            Période (1000-1200) ; incrément : 25 ; coefficient de destruction : 30%


D’après cette distribution, les basiliques à piliers de type R0000 devraient se situer dans la période (1000, 1125), les basiliques à piliers de type R1010 devraient se situer dans la période (1100, 1175), les basiliques à piliers de type R1010 devraient se situer dans la période (1150, 1200).

On peut voir ci-dessous la courbe correspondant à cette distribution.


Mais il faut ajouter à cela que d’après cette théorie (pas de monument dit roman avant l’an 1000), de l’année 325 à l’année 1000 il ne doit y avoir que des zéros dans la troisième ligne. Ce qui donne le graphique ci-dessous qui apparaît totalement incohérent.

À cela, il faut ajouter que d’après l’étude précédente les basiliques à piliers de type R1010 devraient se situer dans la période (1150, 1200). Or la basilique Notre-Dame de Vézelay à piliers de type R1111 aurait été construite en 1100 soit 50 avant.


Ces deux diagrammes suffisent à décrédibiliser l’hypothèse selon laquelle il n’y aurait pas eu d’édifice construit avant l’an 1000.

Nous allons revenir à la première expérience (étude dans l’intervalle temporel (350, 1100) et une destruction de monuments de 15% tous les 50 ans). Voici le graphique obtenu :


Nous rappelons que, concernant cette situation, la construction de basiliques à piliers rectangulaires de type R0000 s’est effectuée de l’an 300 à l’an 850, celle de basiliques à piliers rectangulaires de type R1010 s’est effectuée entre l’an 750 à l’an 1050, et pour les basiliques à piliers rectangulaires de type R1111, elle s’est effectuée entre l’an 950 à l’an 1150.

Cette répartition pêche selon nous par le fait que, de l’an 300 à l’an 850, il n’y aurait eu que des piliers de type R0000. C’est-à-dire aucune évolution durant 500 ans. Ce qui nous semble un peu étonnant.

Nous envisageons d’autres possibilités comme celle-ci : un intervalle compris entre l’an 500 (au lieu de 350) et l’an 1100, et un taux de destruction de 5%.

Ce qui donne la répartition suivante :

500 550 600 650 700 750 800 850 900 950 1000 1050 1100 Total
541 569 599 630 663 698 735 774 815 858 903 950 1000 9735
5,56 5,84 6,15 6,47 6,81 7,17 7,55 7,95 8,37 8,81 9,28 9,76 10,27 100
                                                                                                                          Tableau n°3
                                                                     Période (450-1150) ; incrément : 50 ; coeeficient de destruction : 5%



Les nefs à pilier de type R0000 devraient se situer entre l’an 450 et l’an 800 (total des pourcentages correspondant à 39%).

Les nefs à pilier de type R1010 devraient se situer entre l’an 750 et l’an 1000 (total des pourcentages correspondant à 32%).

Les nefs à pilier de type R1111 devraient se situer entre l’an 950 et l’an 1150 (total des pourcentages correspondant à 29%).

Cette modélisation correspondrait plus à la réalité.

Il reste cependant une question : si les nefs à piliers rectangulaires ont été développées à partir de l’an 500 (ce qui est fort possible), quel était le type de nef auparavant ? Nefs à piliers cylindriques ?  L'hypothèse est envisageable, mais pas encore assurée. Ci-dessous le graphique de cette répartition :


Réflexions sur le modèle

Le modèle que nous avons choisi repose sur l’idée que la construction des monuments a été constante et régulière au cours des siècles. Et que le pourcentage de destruction a été lui aussi régulier. Cette régularité est sujette à caution. Les entraves à cette régularité sont nombreuses. Il y a tout d’abord l’évolution naturelle : la population de l’Europe a probablement augmenté entre l’an 350 et l’an 1100. La construction de monuments a dû accompagner cette augmentation.

Et il y a plus encore. Si on compare avec ce qui s’est passé par la suite à une époque plus récente, il a dû y avoir des périodes d’intense construction et d’autres de destruction. D’autres fois, la construction n’a concerné que des parties d’édifices et non sa totalité.

Cependant nous ne connaissons pas de telles périodes. de constructions ou de destructions. Certes, les « invasions normandes » ont pu être l’occasion de destructions. Mais elles ont pu aussi être l’occasion de constructions. On sait en effet que ces invasions normandes ont pu avoir été inventées et qu’elles ont pu servir de prétexte pour recueillir des subsides.



Premières conclusions

Le classement que nous avons commencé doit être encore perfectionné. Certaines questions n’ont pas encore fait l’objet d’une étude pointue. Il en est ainsi des impostes situées sur les piliers. Certaines sont à chanfrein dans toutes les directions. D’autres à chanfrein seulement vers l’intrados. Nous essayons de voir s’il n’y aurait pas antériorité des unes par rapport aux autres.

Une autre question doit aussi faire l’objet d’une étude. Cela concerne les piliers de type 1010. En règle générale ces piliers ont été construits pour porter des arcs doubles mais certains d’entre eux portent des arcs simples.

Nous espérons pouvoir répondre à ces questions lors des prochaines réactualisations des dossiers.