La méthode de classification comparée 

Évolution de l'architecture    • Article précédent    • Article suivant


1. Le projet architectural

Avant même d’étudier l’évolution de l’architecture durant le Premier Millénaire, il faut nous poser la question du projet architectural.

A l’origine de toute réalisation en architecture, il y a un projet préparé en commun entre l’architecte et son client. Au tout début l’architecte demande à son futur client : « Que voulez-vous faire ? ». A cette question le client peut répondre de multiples façons : « Je veux faciliter le franchissement d’une rivière », ou bien, « Je veux que mes administrés puissent assister à des compétitions de football », ou , « Je veux que mes administrés puissent assister à des spectacles », ou encore, « Je veux faire construire une grande salle de réunion ». En fonction de ce désir l’architecte va imaginer une forme architecturale : dans le premier cas, un pont, dans le second, un stade, dans le troisième, un théâtre, dans le quatrième, une grande salle rectangulaire.

Il faut bien comprendre que ces formes sont spécifiques, quasi intemporelles : un pont, qu’il soit du Moyen-Âge ou moderne, est toujours formé de deux piliers et d’un tablier (on peut bien sûr multiplier le nombre de piliers). Le stade moderne est tout à fait semblable à l’amphithéâtre romain. Il en est de même pour le théâtre. Et ainsi de suite. La fonction définit la forme et réciproquement, la forme d’un bâtiment permet de comprendre sa destination.


Outre la destination de la construction, l’architecte est amené à poser d’autres questions du style : « Combien de personnes sont concernées par le projet ? », « Quel est le terrain dont vous disposez ? » ou encore « Quelle somme d’argent comptez-vous y consacrer ? ».

Et en fonction des réponses, il aménagera son plan. Ainsi, par exemple, le nombre de personnes concernées par le projet conditionnera les dimensions de l’ouvrage.

Nous ne savons rien des demandes formulées par les commanditaires. Par contre, nous avons sous les yeux les réalisations des architectes et il doit être assez facile de retrouver à partir de ces réalisations les demandes formulées par les commanditaires.


2. Exposé de quelques situations-débats


Les arènes romaines… et quels autres monuments ?

En règle générale, les arènes romaines sont des monuments de peu d’intérêt sur le plan architectural : le module de base est très répétitif et la décoration, pratiquement absente. C’est un peu moins vrai en ce qui concerne les théâtres romains dont le front de scène peut être richement décoré. Toujours est-il que la visite de ces monuments est commentée avec un luxe de détails. En particulier, on précise à chaque fois le nombre de spectateurs (image 1). Une telle pratique permet d’évaluer, même très imparfaitement, le nombre d’habitants de la contrée avoisinant le monument à l’époque romaine. Pourquoi n’en est-il pas de même pour les églises? Certes, il est plus facile d’estimer le nombre de spectateurs dans un amphithéâtre à partir des places des gradins. Mais la superficie d’une nef d’église peut aussi permettre d’évaluer le nombre de paroissiens dépendant de cette église. Et extrapoler à la contrée.


Un édifice en lien avec la contrée qui l’entoure

Comment se fait-il qu’une grande église soit isolée en pleine campagne ? (sur les images 2 et 3, Lichères en région Nouvelle Aquitaine, étudiée sur ce site). Il devait y avoir là une communauté importante. Qu’est devenue cette communauté ?


Des portes…qui ne sont pas des portes

Observons l'image 4 du château vicomtal situé à l’intérieur de la cité de Carcassonne. On constate qu’une porte permet d’accéder à ce château. Elle est située derrière un pont qui enjambe une douve. Elle est protégée par deux tours, des fenêtres à archères. Il y avait aussi sans doute une herse comme dans beaucoup de châteaux languedociens. Cette porte est vraiment une porte d’enceinte médiévale. Les autres images de la porte d’Arroux (image 5) et de la porte Saint-André (image 6) à Autun, ainsi que celle de la Porta Nigra (image 7) à Trèves (Allemagne) nous montrent des portes … qui ne sont pas des portes ! Du moins des portes telles qu’on les imagine, des portes fortifiées, destinées à empêcher l’intrusion d’un ennemi : il n'y a en effet pas de douve, pas de pont, pas de herse, pas de massive porte en bois. Mais des arcades grandes ouvertes. Et alors qu’à Carcassonne on ne repère qu’une ouverture, on en voit quatre sur la porte d’Arroux. Très probablement ces portes sont en fait des portiques marquant l’entrée d’un territoire protégé par des garanties internationales. Un peu comme l’est à l’heure actuelle une ambassade.


Une église … qui n’est pas une église

Une église catholique est destinée à accueillir un groupe de fidèles pour assister au sacrifice de la messe. En conséquence, le plan adopté par un architecte doit être celui d’un édifice à plan rectangulaire terminé à l’Est par une autre pièce (abside) où se déroule le sacrifice. La cathédrale Saint-Donat de Zadar en Croatie (image 8) est bien terminée à l’Est par une abside (triple). Cependant, elle n’est pas rectangulaire mais ronde, et qui plus est encombrée de piliers, qui rendent difficile pour la plupart des assistants l’observation du sacrifice (image 9). Cette église n’est pas selon nous une église mais autre chose qu’une église. Nous en reparlerons plus loin, dans le paragraphe « C. Autres édifices » de ce chapitre.


Pourquoi des nefs basilicales à 3 vaisseaux ?

Nous venons de voir que le plan normal d’une église chrétienne est de forme rectangulaire terminé à l’Est par une abside. C’est un plan analogue à celui d’une salle de spectacle. A la différence près que dans un spectacle chacun des spectateurs veut être le plus près possible d’un spectacle qu’il ne connaît pas. D’où la forme demi-circulaire de la salle, la présence de gradins, et éventuellement, la différence de tarifs entre le parterre et les balcons. Alors que dans les églises, le spectacle a été répété maintes fois et il n’est pas nécessaire de s’approcher du sanctuaire. La forme rectangulaire d’une église est donc justifiée.

Mais ici interviennent deux problèmes. D’une part, il ne faut pas que le fidèle soit trop éloigné de l’autel où se célèbre le culte. Sinon il risquerait de se désintéresser de celui-ci. La longueur de la nef ne doit pas dépasser 80 mètres. D’autre part, le toit qui couvre cette grande salle rectangulaire ne doit pas non plus dépasser une certaine largeur. Pour un toit charpenté, une largeur intérieure de 12 m 50 semble approcher le maximum. Il faut en effet trouver les arbres permettant de tailler des poutres de plus de 12, 5 mètres de longueur et 50 cm d’épaisseur.

Les dimensions de la salle ne pouvant dépasser une certaine valeur, si on veut accueillir davantage de fidèles, on est obligé de multiplier le nombre de salles.

Voilà donc une explication de l’existence des nefs à trois vaisseaux. Ce n’est pourtant pas la seule explication. En effet, on constate que certaines nefs à rois vaisseaux, plus particulièrement celles qui semblent parmi les plus anciennes, sont de dimensions réduites. Une nef à un seul vaisseau aurait suffi. Pourquoi alors avoir construit une nef à trois vaisseaux ?.  Il est possible que la nef principale ait été utilisée par un groupe, par exemple les fidèles baptisés, et les collatéraux par un autre groupe, les catéchumènes.


Des temples semblables entre eux et différents des églises chrétiennes

Les images 10, 11 et 12 nous montrent successivement les plans de divers temples : égyptien (Edfou), juif (Jérusalem), grec (Olympie). Enfin l'image 13 est celle de la Maison Carrée à Nimes, ancien temple romain. Assez paradoxalement, tous ces temples se ressemblent. A l’intérieur d’une grande cour à portiques, se trouve une grande bâtisse rectangulaire contenant deux pièces successives, la seconde étant plus petite que la première. Bien sûr il existe des différences. Ainsi, pour les temples égyptien et juif, on a deux cours successives et non une seule, et les portiques sont accolés aux murs extérieurs des cours. Alors que pour les temples grecs et romains, les portiques sont accolés au bâtiment central. Mais à l’intérieur de ce bâtiment, on a presque toujours la même disposition : une salle rectangulaire, appelée sanctuaire (égyptiens), pronaos (grecs), saint (juifs), cella (romains), éventuellement suivie d’une autre plus petite, appelée sur les plans, statue du Dieu (égyptiens), naos (grecs), saint des saints (juifs). Plus on progresse vers cette dernière salle, plus on pénètre dans l’intimité du dieu vénéré en ce lieu. Et plus cet espace est interdit au commun des mortels. Le temple est la maison de Dieu.

Ces plans de temples sont différents de ceux des églises chrétiennes. Dans celles-ci en effet, l’intérieur est accessible à tous. Car ce n’est pas l’église qui est la maison de Dieu, mais la communauté des fidèles, et ce, selon la parole évangélique, « chaque fois que vous serez réunis en mon nom je serai au milieu de vous ».

Cependant il faut noter que, bien que très différent des plans des temples juifs ou païens, le plan de l’église chrétienne a pu subir des influences. Ainsi, l’atrium des premières basiliques chrétiennes s’apparente aux cours des temples antiques. Et on retrouve la distinction entre pronaos et naos des temples grecs dans le partage entre la nef et le chœur des églises chrétiennes.


3. La méthode de classification comparée

On commence à étudier les nefs triples (nefs de basiliques à trois vaisseaux)

Il y a plusieurs raisons à cela. D’une part elles sont très nombreuses. Les très grandes églises font partie de ce groupe. Ces très grandes églises ont été à la pointe des innovations architecturales. Elles ont été construites durant presque toute la période chrétienne, du IVesiècle au XIXesiècle. Elles ont toutes un trait caractéristique : les murs gouttereaux du vaisseau central reposent sur des piliers par l’intermédiaire d’arcs. Enfin, il semblerait que de toutes les parties d’une église, la nef serait celle qui aurait subi le moins de modifications.

Les analyses séparées puis croisées des piliers, des arcs et des voûtes permettent de définir les processus d’évolution. Et d’imaginer un premier classement chronologique (images 14, 15, 16, 17 et 18).

Les premiers renseignements obtenus sur les nefs à 3 vaisseaux sont utilisés pur étudier d’autres types de nefs ou de bâtiments. C’est l’objet du paragraphe « C. Autres édifices » de ce chapitre (images 19, 20 et 21).


Il faut bien comprendre que malgré son nom signifiant « immobile », un immeuble n’est pas statique : il « vit », il se transforme au cours du temps. Parfois accidentellement, mais le plus souvent par la volonté des hommes. Certaines parties sont sujettes à des modifications. C’est souvent le cas du sanctuaire situé dans le chevet ou ouvrage Est (image 22) . Il peut y avoir des changements sur la façade Ouest (ouvrage Ouest : image 24 ). Quand à l’ouvrage médian (le transept : image 23) il n’existait pas dans la basilique primitive et il est généralisé dans les grandes églises du XIIesiècle. Il fait donc partie du processus d évolution des églises. La présence d’autres parties telles qu'un clocher ou une crypte peuvent témoigner d’une évolution.


D’autres éléments d’architecture tels que des formes de chapiteaux, des formes de fenêtres, des thèmes iconographiques peuvent contribuer à une classification. Imaginons en effet que, après un examen approfondi, on ait conclu qu’une partie A d’un bâtiment est antérieure à une autre partie B du même bâtiment. Que des chapiteaux de type C soient associés à A et d’autres de type D, associés à B. On en déduira que C est antérieur à B. Et ainsi de suite (images 25, 26 et 27).

Il ne restera plus qu’à faire la synthèse de toutes ces informations et proposer des classifications.

La datation, la vérification sur d’autres monuments n’interviendront qu’après.