La « Vérité » extraite des écrits de spécialistes de notre siècle 

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Dans cette page, nous voudrions commenter plusieurs textes écrits par des spécialistes de l’architecture romane.
Afin d’éviter toute polémique, les noms des auteurs ainsi que les noms des monuments qu’ils décrivent ont été modifiés.

Premier texte recueilli dans le bulletin « Archéologie du Midi Médiéval » édité par le Centre d’Archéologie Médiévale » (le n° de la revue n’est pas précisé).

L’auteur, A , chercheur au CNRS, déclare ceci :
« Mentionnée en 824 cette église … devient, en 1193, une commanderie templière avant de passer à l’ordre des Hospitaliers en 1312….L’église actuelle est un édifice composite en très mauvais état formé d’éléments architecturaux d’époques diverses. Une lecture attentive des structures a permis de définir l’évolution architecturale du bâtiment et de définir trois phases principales de construction : au XIe siècle on bâtit un édifice de plan basilical (trois nefs de trois travées et chevet trilobé). Vers 1200, après une destruction partielle l’église est reconstruite sur un plan abandonnant la nef septentrionale et l’absidiole correspondante ».  Plus loin l’auteur nous décrit une structure d’édifice contenant des arcs nettement outrepassés. Ces arcs outrepassés ne semblent pas pour lui très évocateurs. Si ce n’est pour dire un peu plus loin que dans la région il y en a très peu.

Étudions de plus près la phrase suivante extraite de l’article : « A l’intérieur, seul le mur sud conserve une architecture ancienne, les impostes des dosserets qui flanquent les pilastres sont semblables à celles que l’on peut voir à quelques kilomètres au nord, dans l’église Saint L., et qui sont datées du 3e quart du XIe siècle (ici une référence : il mentionne un de ses propres articles). De même les arcs outrepassés sont représentatifs du premier art roman …»

Si l’on suit l’analyse de l’auteur, il existe au moins deux arts romans : le premier daterait de la deuxième moitié du XIe siècle et le second du XIIe siècle. Les arcs outrepassés dateraient du premier art roman, c’est-à-dire de la deuxième moitié du XIe siècle. L’ensemble de l’article dont sont extraites ces lignes donne une impression de certitude, la certitude d’un spécialiste de l’art roman ; par les termes techniques utilisés (impostes, dosserets, pilastres), par la précision concernant les datations (3e quart du XIe siècle).


  • En ce qui nous concerne, nous ne sommes pas des spécialistes et nous aurions plutôt tendance à nous poser des questions.

    Ainsi pour l’arc outrepassé : d’un côté des spécialistes (autres que A) nous disent, avec arguments à l’appui, que l’arc outrepassé a été inventé par les wisigoths vers le VIIe siècle. Et par ailleurs, à Lunas dans l’Hérault, les ruines de l’église Saint Georges exposent un bel arc outrepassé (image 1 ci-contre). Ceux qui l’ont étudié se divisent au sujet de la datation de cet arc, certains l’estimant antérieur à l’invasion arabe (VIIe siècle), d’autres de peu postérieur à celle-ci (VIIIe -IXe siècle).

    De l’autre côté A nous apprend que cet arc outrepassé daterait du « premier art roman » ... et non du « préroman » qui caractériserait la période précédente [950-1050] . On est un peu perdu par toutes ces datations différentes. Qui a raison ? Qui a tort ?

    Autre question: l’auteur nous parle de l’église, « mentionnée en 824 » puis affirme que l’église actuelle est du XIe siècle. Qu’est donc devenue l’église de 824 ?

Deuxième texte. L’article suivant est du même auteur, A, que ci-dessus. L’édifice étudié est Saint L., mentionné dans l’article ci-dessus :

« … Mentionnée au début du XIIe siècle (plus loin il signale : en 1106) …Cet édifice présente une association d’anachronismes et d’éléments plus évolués. Ces anachronismes trompeurs ont fait croire à une édification en deux temps : l’une au tout début du XIe siècle, l’autre à la fin du même siècle. Pourtant une étude détaillée de l’architecture et surtout des techniques de construction montre, au contraire une grande homogénéité de l’ensemble. On peut donc conclure à une seule phase de construction datée du troisième quart du XIe siècle avec des modifications au siècle suivant. »

On est amené à se poser les questions suivantes:
D’une part les premiers chercheurs ont daté une partie de l’édifice du début du début du XIe siècle et une autre de la fin du XIe siècle.
D ‘autre part, l’auteur, lui, date l’ensemble du troisième quart du XIe siècle. Il doit donc y avoir des critères objectifs permettant de faire la différence entre un édifice du début du XIe siècle, un édifice de la fin du XIe siècle, un autre encore du 3e quart du XIe siècle . Quels sont donc ces critères objectifs ? Et comment se fait-il que les spécialistes ne soient pas d’accord entre eux ?

Troisième texte. Encore une autre église de la Vallée du Rhône, décrite par le même auteur, A.

« La datation de cet édifice ne pose aucune difficulté : en effet deux actes de 1212, l’un mentionnant la donation d’une terre pour y construire l’église, l’autre, indiquant que le don porte sur des terres en faveur de l’église déjà construite permettent, malgré la contradiction entre les deux documents de situer la construction dans le premier quart du XIIIe siècle. »

Il est heureux que l’auteur ait vu la contradiction entre les deux actes. Il est par contre malheureux qu’il n’ait pas cherché à résoudre cette contradiction. Je vois une explication qui permettrait de résoudre toutes les contradictions : une église, peut être dédiée à Saint Jacques, existait auparavant. En 1212 Marie de la Tour décide de donner un terrain pour y construire une autre église qui sera dédiée à Saint Jacques. Elle donne le terrain mais pas le financement. Un débat s’engage. La nouvelle église ne peut pas être construite. Mais par contre on peut consacrer l’argent de la donation à la restauration de l’ancienne église. Il faut donc changer l’acte afin de montrer que l’argent de la donation doit être utilisé pour l’église déjà construite. Il est fort possible qu’un litige se soit engagé entre les héritiers de Marie de la Tour et la communauté paroissiale, les premiers prétendant que, puisque le premier contrat tacite avait été rompu, on devait leur rendre l’argent de la donation. Bien sûr l’hypothèse est hasardeuse mais elle expliquerait pourquoi les deux actes ont été conservés jusqu’à ce jour.

Dans ses explications, A, qui n’a pas cherché à résoudre la contradiction déduit de ces deux actes que l’église a été bâtie après 1212. En cherchant à résoudre la contradiction on montre que l’église actuelle peut très bien être antérieure à 1212.


Quatrième texte. Le dernier texte a été recueilli dans un livre de la collection Zodiaque. Son auteur, J. raconte :

« Sur le lieu où s’élèvera plus tard l’église Notre Dame se serait déroulée une bataille victorieuse des Francs sur les Sarrasins. La tradition locale hésite cependant sur les protagonistes de cet hypothétique combat ; Pépin le Bref … ou l’illustre Rolland. Charlemagne aurait alors fait construire un lieu de culte, Notre-Dame de la VictoireUne église est mentionnée au Xe siècle, que le pape Jean XI donne, vers 930-935, à l’évêque deLa date de 1065 est avancée pour la consécration d’une église qui ne peut être ni l’abbaye carolingienne, ni, on le verra, le lieu de culte actuel…. (beaucoup plus loin)… La qualité de l’appareil et celle de la sculpture des impostes du portail, la structure même de l’édifice permettent de situer l’église Notre Dame à la fin du XIIe siècle. »

En résumé et selon l’auteur , il y aurait eu trois églises successives : une première, dite carolingienne. Puis une seconde consacrée en 1065. Et enfin la dernière qui daterait du XIIe siècle.

Il ne dit pas où auraient été situées les églises carolingiennes et celle du XIe siècle. Et il ne précise pas quelles sont les caractéristiques d’une église du XIIe siècle. Sauf par la mention : « La qualité de l’appareil ». Or la qualité de l’appareil ne peut être caractéristique d’une époque. Certaines églises wisigothiques d’Espagne sont d’excellente qualité d’appareil et pourtant elles sont antérieures de 5 siècles au XIIe siècle.


En résumé

Nous avons tous tendance à accepter d’emblée les opinions d’un « spécialiste ». Car nous sommes convaincus que si cette personne a été reconnue comme spécialiste d’une question donnée cela signifie qu’elle en sait plus que nous sur cette question. Mais cela ne signifie pas forcément qu’elle a raison.

Lorsque deux spécialistes « s’affrontent » sur une question donnée on devrait en déduire logiquement qu’un des deux se trompe. Et peut être les deux.

Or, dans la pratique, on continue à accorder crédit à chacun ; ce sont des « spécialistes » !

Il y a quelques années, lors d’une visite de la Cathédrale de Béziers en compagnie de l’archiprêtre d’alors, celui-ci me demanda à brûle-pourpoint, désignant un chapiteau: « Selon toi, de quand date ce chapiteau ? ». Je lui répondis, avec les précautions d’usage : « Selon moi, il date de la première moitié du XIIIe siècle ». Il me répondit : « Il est du XVe siècle ! J’ai fait venir deux historiens biterrois. Ils n’étaient d’accord sur rien. Sauf pour ce chapiteau. ». Par la suite mon ami l’archiprêtre ne me posa plus de question sur ce monument. Je devais être totalement discrédité. Il ne lui était pas venu à l’idée que si les deux historiens n’étaient d’accord sur rien, l’un des deux au moins se trompait. Plus que cela même, il était incompétent. Car lorsqu’on est compétent, on écoute l’autre et on se tait si on n’est pas sûr de sa réponse. L’archiprêtre n’avait pas non plus imaginé que les deux historiens pouvaient être tous deux incompétents et qu’ils cachaient leur ignorance en affichant une assurance qu’ils n’avaient pas.


Mais, ami lecteur, vous allez me dire : « Je ne suis pas un spécialiste. Si quelqu’un de plus compétent que moi me dit qu’une église date du troisième quart du XIe siècle, je suis bien obligé de le croire ! ».

Eh ! bien détrompez-vous, ami lecteur, car vous êtes bien un spécialiste. Peut être pas du XIe siècle mais sans nul doute du XXe siècle. Alors observez bien les images 2, 3 et 4 ci-dessus. Toutes les trois vous montrent des immeubles postérieurs à la guerre de 1939-1945. Une époque que vous connaissez bien puisque vous y vivez. Et, si vous êtes comme moi, âgé de plus de 60 ans, vous avez pu assister à la construction d’immeubles semblables à ceux-ci. Eh ! bien, je vous pose une question toute simple : ces immeubles ? de quand datent-ils ? du 3e quart du XXe siècle ? du 4e quart du XXe siècle ? du 1er quart du XXIe siècle ?

Vous ne le savez pas ? Comment ? vous qui êtes un grand spécialiste de XXe siècle, vous hésitez ?

Alors pourquoi un spécialiste du XIe siècle ne devrait-il pas hésiter encore plus pour dater des œuvres de la période du XIe siècle, période qu’il n’a pas connue?

Il nous faut bien réaliser que le fait pour A d’avancer une datation du 3e quart du XIe siècle est plus un signe d’incompétence que de compétence. Car, en architecture, en absence d’éléments sûrs, la datation est très délicate, la construction étant dépendante de beaucoup de facteurs.

Néanmoins ses textes nous révèlent des choses très intéressantes.

Prenons par exemple la fin du 4e texte : « …permettent de situer l’église Notre-Dame à la fin du XIIe siècle. ». Son auteur, J. nous apprend qu’il sait situer une église à la fin du XIIe. Ceci signifie qu’il connaît les différences entre une église du début du XIIe siècle et une église de la fin du XIIe siècle. En simplifiant un peu, il connaît les éléments caractéristiques d’une église du XIIe siècle. Des éléments caractéristiques qui sont différents de ceux d’une église du XIe siècle. Donc, il connaît les éléments caractéristiques d’une église du XIe siècle ; lesquels sont différents des éléments caractéristiques d’une église du Xe siècle ; donc,… on devine la suite. On arrive ainsi à remonter au Ve siècle.

De fait, à l’heure actuelle, personne n’a été encore en mesure de définir des éléments architecturaux caractéristiques des Ve, VIe, VIIe,VIIIe, IXe, Xe, XIe, XIIe siècles . Alors qu’on peut le faire pour les siècles suivants. Si donc, un jour , « un spécialiste » vous parle d’une église du XIIe, n’hésitez pas à lui demander ce qui caractérise une église du XIIe siècle, puis une église du XIe siècle, puis du Xe siècle, ….. Il vous arrêtera avant le Ve siècle !