Auxiliaires et fédérés
Lorsqu’on parle de l’armée romaine, on
semble considérer que les soldats de cette armée étaient
tous romains.
D’une part, il faudrait définir le mot « romain ». S’agit-il
d’un habitant de la ville de Rome ? ou d’une personne
obéissant aux lois romaines ?
On sait que tous les habitants de Rome n’étaient pas
considérés comme romains (par exemple : les esclaves). Et
inversement, des habitants d’autres villes que Rome
pouvaient être considérés comme citoyens romains (tel Saint
Paul , originaire de la ville de Tarse en Asie Mineure) .
Il faut aussi tenir compte du fait que la citoyenneté
romaine a sans nul doute fortement évolué au cours du temps.
Lorsque la puissance romaine était réduite à la seule ville
de Rome, tous les habitants de Rome (du moins les plus
valides) devaient faire partie de cette armée. Mais, au fur
et à mesure que cette puissance s’est développée, on a dû
faire appel à des volontaires issus d’autres villes que
Rome. En fonction des services rendus, ces volontaires
devenaient des citoyens romains.
En fait toute armée d’occupation recrute des autochtones.
Ceux-ci peuvent être des guides, des interprètes ou des
collaborateurs. L’armée romaine a dû probablement faire de
même.
Les auxiliaires
Mais le recrutement d’autochtones par une armée d’occupation
n’est en général que ponctuel et limité. Il en est autrement
des auxiliaires. Ces auxiliaires étaient des soldats n’ayant
pas la citoyenneté romaine. Ils formaient de véritables
unités combattantes commandées par des officiers romains.
Ces unités combattantes pouvaient constituer un groupe
important au sein de la légion. En moyenne, le tiers de
l’effectif. Mais la proportion a pu évoluer en fonction des
époques ou des circonstances. Les officiers romains devaient
craindre que les soldats issus de peuplades non romaines se
retournent contre eux. En conséquence, ils avaient deux
choix possibles : soit ils limitaient le nombre
d’auxiliaires, soit ils opéraient leur recrutement auprès de
peuples différents. Chacune des solutions ayant ses
avantages et ses inconvénients. Il semblerait néanmoins que
c’est la seconde solution qui ait été privilégiée. En effet,
en s’affrontant avec d’autres peuples, les romains s’étaient
aperçus que chacun de ces peuples avaient développé des
techniques de combats très différentes et adaptées à divers
types de situations. Il y avait par exemple les archers
scythes, les cavaliers thraces, la cataphractes sassanides.
Pas seulement les techniques de combat mais sans doute aussi
tout le reste. A savoir l’entraînement spécifique,
l’armement ainsi que les méthodes de fabrication de cet
armement. Les légions romaines ainsi dotées d’unités
spécialisées devaient donc être capables de s’adapter face à
des situations imprévues.
Les peuples fédérés
Il faut d’abord parler du « foedus
». L’origine de ce mot doit être proche du latin « fides »
qui signifie « foi, confiance ».
Un « foedus » est
une sorte de contrat institué entre deux peuples. Il s’agit
non seulement d’un contrat de non agression (un traité de
paix) mais aussi d’alliance et de protection. Dans la
plupart des cas, l’un des peuples est le peuple romain ou
son représentant, l’empereur. L’autre peuple est un peuple
barbare. Mais il peut y avoir un tel type de contrat entre
deux peuples barbares. Ainsi, à la bataille des Champs
Catalauniques, les Ostrogoths, fédérés des Huns, sont
obligés de se battre contre leurs frères Wisigoths.
Mais revenons au « foedus
» signé entre un empereur romain et un peuple barbare.
D’après le site Internet Wikipedia, ce
foedus « autorise l’installation de ce peuple sur
un territoire sous domination romaine aux conditions
suivantes :
- le peuple fédéré s’installe de façon indépendante, avec
ses propres lois et ses propres dirigeants.
- Le peuple fédéré n’est pas soumis à la loi romaine, ni à
l’impôt romain
- Les romains qui demeurent sur le territoire du fédéré
dépendent de la loi romaine.
- L’empire romain peut recruter des soldats chez les fédérés
contre rétribution. Ces soldats combattent avec leur
armement et leur chef, et non un armement ou des officiers
romains. »
Puis, plus loin : « Les barbares voient généralement un
traité comme un engagement de personne à personne plus que
comme un accord avec une abstraction telle que l’Empire
Romain. Ils considèrent donc le traité comme caduc à la
disparition de l’empereur ou de sa famille. »
Nous ne sommes que partiellement d’accord avec ce texte qui
semble faire la part belle aux « bons » romains face aux «
méchants » barbares.
Reprenons la phrase : « le peuple fédéré s’installe de façon
indépendante, avec ses propres lois et ses propres
dirigeants. ». A première vue, elle apparaît totalement
illogique. Connaissons-nous un seul propriétaire qui
signerait un accord pour qu’un squatter s’installe chez lui
? S’il réalisait un tel accord, cela ne pourrait être qu’en
échange d’un service rendu par le squatter.
On est donc obligé de considérer que l’installation d’un
peuple fédéré en territoire romain a dû se faire en échange
d’un service rendu par ce peuple. Et il est facile
d’imaginer ce que devait être le service en question : le
maintien de la paix.
Il faut comprendre que la « Pax Romana » n’a probablement
jamais été totale et universelle dans l’Empire Romain. Selon
les époques il pouvait y avoir des troubles (révoltes,
mutineries, guerres, invasions) dans telle ou telle région.
Le plus souvent ces troubles étaient la conséquence d’une
carence des armées romaines incapables d’assurer la
protection des populations.
Dans la seconde moitié du IVesiècle,
à la suite des échecs militaires de Julien, Valentinien et
Valens, l’armée romaine, divisée par des conflits internes,
devient incapable de protéger à elle seule l’ensemble des
territoires. Il ne reste qu’une solution : le
foedus. L’idée est de confier la protection de
certaines régions de l’Empire à des peuples armés. Cette
protection n’est pas gratuite. Elle ne l’était d’ailleurs
pas auparavant quand les légions romaines contrôlaient et
protégeaient le territoire. Elles percevaient un impôt en
échange de ce service : le fameux « denier à César » des
Évangiles.
Comment étaient rétribués les peuples fédérés ? Cela pouvait
être par des dons en numéraire. Mais cela pouvait aussi être
le droit de s’installer sur des terres nouvelles à
défricher. Ou sur des terres confisquées à des renégats.
Il faut nous enlever de l’esprit la vision hollywoodienne du
barbare détruisant tout sur son passage. Dans la plupart des
cas, le barbare, comme tout migrant, n’avait qu’une idée en
tête : s’installer, construire un logis et vivre en paix
avec ses voisins. Certes, il ne faut pas voir cette
coexistence entre deux ou plusieurs peuples sous un jour
idyllique. Il devait y avoir des tensions entre communautés
voisines. C’est d’ailleurs pour cela que chacun des peuples
vivait sous sa propre loi et avec ses propres chefs. Et
lorsqu’il y avait conflit, il devait y avoir recours à des
instances arbitrales.
Néanmoins on est obligé de constater que le système devait
être viable puisqu’il a subsisté durant une bonne partie du
Premier Millénaire.
Cette coexistence en un même endroit de plusieurs peuples
ayant des langues, des mœurs, des religions, des habitudes
alimentaires différentes laisse envisager qu’ils aient pu
s’organiser en entités indépendantes. Et c’est bien ce que
l’on constate à travers la littérature ou l’archéologie.
Ainsi dans son Histoire
de la guerre contre les Goths, Procope nous
parle de la prise de Naples par le général byzantin
Bélisaire et il fait apparaître les débats ayant eu lieu
entre napolitains au sujet de la garnison de goths qui
participait à la protection de la ville : fallait-il les
abandonner en se soumettant à Bélisaire? fallait-il se
battre avec eux contre Bélisaire ? les napolitains
choisissent la première solution.
Concernant l’archéologie, on constate que beaucoup de villes
du Haut Moyen-Âge sont des villes multiples. C’est-à-dire
constituées de quartiers bien différentiés. Parfois entourés
de murailles et isolés les uns des autres. C’est le cas, en
particulier de Périgueux. Pour d’autres villes c’est moins
visible, car l’extension de ces villes au Moyen-âge ou à la
Renaissance a gommé toutes les spécificités et en
particulier les murailles qui séparaient des quartiers
mitoyens.
A remarquer dans les images qui
précèdent la présence du stéréotype du barbare : hirsute,
farouche, mal rasé, brandissant une arme,… Ce stéréotype est
unique : tous les barbares se ressemblent et on aurait pu
échanger les étiquettes sans choquer quiconque. Or, à
l’époque, il devait exister des caractères très distinctifs
et chacun devait être capable de faire la différence entre
un franc, un burgonde ou un suève.
La dernière partie du texte de Wikipedia , « Les
barbares voient généralement un traité comme un engagement
de personne à personne plus que comme un accord avec une
abstraction telle que l’Empire Romain. Ils considèrent
donc le traité comme caduc à la disparition de l’empereur
ou de sa famille. » , pourrait laisser croire que
les barbares sont les seuls responsables de la rupture du
contrat. Ce qui n’est sans doute pas le cas.
Comme tout contrat ou tout traité, le foedus
peur être dénoncé par l’une ou l’autre des parties. Et les
romains ne se sont pas privés de le faire. On peut même
penser que cette rupture unilatérale par Rome du contrat de
foedus est une
cause principale des malheurs de cette ville. Et ce à deux
reprises :
En 408, les Wisigoths de Alaric arrivent en Italie du Nord
(invasion ? migration ?). Sans doute dans le but de s’en
débarrasser, les Romains « donnent » la Narbonnaise aux
Wisigoths (en fait il ne doit pas s’agir d’un don mais d’un
« foedus », un
contrat accordant aux Wisigoths le soin d’assurer la
protection de cette région confrontée à de nombreuses
difficultés (révoltes paysannes, raids de pirates,
incursions de Germains). Les Wisigoths se dirigent donc vers
la Narbonnaise. Mais au cours de leur déplacement, ils sont
attaqués par les Romains conduits par leur général,
Stilicon, d’origine Vandale. Ils réussissent à repousser
Stilicon. Que fait alors Alaric ? Plutôt que de reprendre
son chemin vers la Narbonnaise, il préfère revenir en
Italie. Il prendra Rome en 410 et ravagera toute une partie
de l’Italie. Pourquoi Alaric est-il revenu en Italie. Ne
serait-ce pas parce que les Romains avaient rompu
unilatéralement leur contrat ?
Tout le monde a entendu parler de la fameuse bataille dite
des Champs Catalauniques (451) qui aurait vu la victoire
d’une troupe Gallo-romaine conduite par Aetius sur les Huns
d’Attila. Par contre on ignore beaucoup plus que cette
victoire ne fut en fait qu’une demi-victoire (ou une
demi-défaite) et que, à l’issue de la bataille, Attila,
plutôt que de reprendre le combat, préféra ravager l’Italie.
On ignore aussi que les dits, « champs catalauniques »
avaient des dimensions considérables : imaginons un carré de
150 km de côté! Que s’est-il réellement passé ? On peut
envisager que les romains de Byzance , désireux de se
débarrasser des Huns, leur aient « vendu » les Champs
Catalauniques en leur proposant un « foedus
» sur ceux-ci. Et en leur garantissant le bon accueil des
populations locales. L’hypothèse est un peu osée mais elle
permettrait de comprendre l’attitude d’Attila se retournant
contre Rome après son demi-échec : il voulait se venger
d’avoir été dupé.
En fait il semblerait (mais ceci reste à confirmer) que les
barbares aient été plus attachés que les romains au respect
du « foedus » qui
doit être considéré comme plus important qu’un contrat.
C’est ce qu’on pourrait appeler un pacte car, au caractère
purement formel, se mêle quelque chose de religieux, de
magique, de sentimental. A plusieurs reprises, des peuples
sont restés fédérés bien que l’empire romain n’ait plus été
en mesure de payer ce qu’il devait. De même, on constate que
les princes francs témoignent d’une très grande déférence
vis-à-vis de l’empereur de Constantinople, longtemps après
qu’ils aient cessé d’être fédérés.
Le « foedus »
devait permettre de fixer aux frontières de l’empire romain
des nations alliées constituant un écran protecteur contre
d’autres nations plus hostiles. Loin d’être cause de la
chute du modèle romain, il a sans doute permis de prolonger
sa survie.
Pour terminer, il faut dire que le mot de foedus
a donné naissance aux deux mots de « fédéralisme » et de «
féodalité ». Mots apparemment très différents mais qui
semblent traduire l’originalité de ce que devait être le « foedus », un
fédéralisme pour les peuples, une féodalité pour leurs
dirigeants.
Il apparaît de plus en plus au vu de nos recherches récentes
que le modèle barbare ayant donné naissance au fédéralisme
ou à la féodalité devait être plus démocratique que le
système impérial romain. Et que la légende des « Chevaliers
de la Table Ronde » ne serait que le reflet d’une réalité
concrète : l’existence d’assemblées de guerriers tous situés
sur un même pied d’égalité. Par mimétisme les institutions
chrétiennes romaines auraient crée le même type de
structures : les chapitres de chanoines. Il reste sans nul
doute beaucoup de choses à découvrir concernant le « foedus ».