Évolution de l'historiographie moderne 

• Histoire    • Article précédent    • Article suivant  
 


Remarques préliminaires

Le présent article a été rédigé après l'article « Historionomie et Historiologie » qui suit immédiatement. En effet, à la suite de la rédaction de ce dernier article, il m'est apparu nécessaire de prolonger la réflexion en montrant que les recherches des historiens modernes ont pu avoir une influence non négligeable sur cette réflexion. Mais afin de préserver une chronologie, j'ai estimé devoir placer le présent article avant celui sur l'historionomie.

J'ai 72 ans. Comme beaucoup de personnes de mon âge, j'ai eu connaissance des principes de méthode et d'analyse en histoire dans les cours de philosophie de classe de terminale. On y étudiait la philosophie des sciences. Et, parmi ces sciences, il y avait l'histoire. J'éprouve une grande admiration pour mes maîtres en philosophie, qui ont fait preuve d'une très grande objectivité. Bien chrétiens engagés enseignant dans un lycée catholique, ils ont su rester neutres vis-à-vis de théories philosophiques prônant l'athéisme. C'est à travers ces cours de philosophie que j'ai pris connaissance du « sens de l'histoire » cher aux philosophes marxistes. Une connaissance non remise en question par les commentaires les plus récents issus du site Internet Wikipedia.

Très certainement, les professeurs de philosophie devaient suivre un programme national qui leur était imposé. À cette époque là (en 1965), les idées marxistes étaient synonymes de progrès. Un progrès à tout niveau : social, politique, culturel, intellectuel, Depuis, cette conception a beaucoup changé.

J'ai donc eu connaissance des théories marxistes de l'histoire. Mais par contre, je n'ai eu aucune information sur « l’École des Annales » pourtant créée plus de 30 ans auparavant. Et je n'ai eu connaissance de l'existence de cette « École des Annales » que longtemps après en lisant des ouvrages d'historiens qui s'y référaient. Mais au delà de cette information qui pouvait apparaître trop récente et insuffisamment documentée, je n'ai pas eu de véritable réflexion sur la vérité historique. Pour moi, en effet, la vérité historique était la vérité exprimée par les historiens. Bien sûr, il y avait eu auparavant quelques remises en question : nous savions par exemple que le temps biblique depuis la Genèse ne correspondait pas au temps historique. Certes aussi, je n'ignorais pas que concernant l'histoire globale de la France, il pouvait y avoir quelques oublis sur l'histoire des régions françaises et leurs démêlés avec le pouvoir central. Mais j'estimais, au peu de ce que je savais, que cette histoire était globalement vraie et je ne pouvais imaginer que sur des parties importantes comme le premier millénaire, elle pouvait être globalement fausse.


Le marxisme et l'histoire

Voici la définition du marxisme donnée par le « Dictionnaire de l'Histoire » (page extraite d'Internet) :

« Le marxisme désigne la doctrine philosophique mais aussi politique et économique développée par Karl Marx (1818-1883) (image 1) et son ami Friedrich Engels (image 2). Dans un opuscule destiné à servir de programme à un obscur parti, la Ligue des communistes : Le Manifeste du Parti communiste (1848), Marx et Engels prédisent la fin de l'Histoire et l'avènement du paradis sur terre après que le prolétariat ouvrier aura abattu la bourgeoisie et mis un terme à la lutte des classes qui régit l'Histoire depuis les origines de l'humanité. Karl Marx va affiner ses thèses tout au long de sa vie et les rassembler dans son ouvrage-clé, « le Capital » ».

Les théories marxistes favorisent une nouvelle approche de la recherche en Histoire.

Auparavant, l'Histoire était événementielle. Les événements concernés étaient provoqués par des personnages importants, des princes ou des évêques. Les historiens marxistes réhabilitent les peuples comme acteurs de l'histoire. Et ce même s'ils privilégient un seul type de peuple : le prolétariat.


L'école des Annales

En 1929, deux historiens français, Lucien Febvre (image 3) et Marc Bloch (image 4), décident de créer un centre de réflexion sur la recherche en histoire. Le plus connu des deux est Marc Bloch, principalement à cause de son passé de résistant mort en camp de concentration. Mais il semblerait que le véritable théoricien soit Lucien Febvre.

La page du site Internet Wikipedia consacrée à Lucien Febvre permet de connaître non seulement les idées de Lucien Febvre mais aussi les objectifs affichés de cette 
« École des Annales » .

« Bien qu'il ait eu des points communs avec la génération précédente, Febvre avait une conception de l'histoire qui était profondément anti- positiviste, et a volontairement entretenu le flou entre les méthodiques et les positivistes pour ne pas les dissocier. Febvre s'est en quelque sorte approprié les failles de l'histoire et du métier d'historien que relevaient les méthodiques, et mieux encore, il les a utilisées pour faire de l'histoire une science légitime. Febvre a donc amorcé une rupture : il a annoncé une dynamique de renouvellement de la discipline. [...]

Patrick Garcia définit les historiens méthodiques comme étant « des entrepreneurs de mémoire », ou encore « des sous-traitants rémunérés par l’État ». En effet, une fois au pouvoir, les républicains ont favorisé la constitution d’un récit national qui visait à asseoir le nouveau régime. Pour ce faire, ils ont défini une méthode et un cursus particulier. Ainsi, l'utilisation des archives comme sources est devenue prépondérante. C’est d'ailleurs cette dernière qui conférait la qualité d’historien. C’est pourquoi les études médiévales sont le champ où les historiens méthodiques se sont tournés naturellement. Ainsi Charles Seignobos, Charles-Victor Langlois ou Ernest Lavisse ont consacré leurs thèses au Moyen-Âge. [...]

On peut donc dire que l’histoire proche (ou l'histoire du temps présent) était dévalorisée par cette configuration. En fait, l'école méthodique attribuait à l’histoire proche un statut contradictoire. Celle-ci était considérée comme inférieure scientifiquement à l’histoire des autres périodes : elle ne fondait pas la légitimité de l’historien et n’assurait pas une carrière au sein de la communauté universitaire. En revanche, elle était considérée comme nécessaire pour former les futurs citoyens, les cadres de l’État et pour servir la nation, il y avait donc une instrumentalisation du temps présent à des fins politiques. [...]

Febvre et les Annales ont combattu l'histoire événementielle d'une façon qui n'a pas toujours été très claire. La première chose qu'ils leur reprochaient, c'est que cette approche - celle d'une histoire politique, diplomatique et militaire - se bornait à réduire l'histoire en une succession d'événements datés. Febvre démontra alors facilement que dans cette perspective, il était impossible de rendre compte des réalités profondes et durables de l'évolution historique. En effet, à cette histoire événementielle superficielle, s'oppose une histoire sociale et économique, « une histoire des profondeurs, une histoire faite autant par les masses anonymes que par les grands hommes, une histoire irréductible à des dates, mais ayant une épaisseur plus ou moins longue de durée » comme l'a écrit Jacques le Goff (image 10). [...]

Il veut en effet comme sources, des écrits de toutes sortes, des documents figurés, des fouilles archéologiques, des témoignages oraux, même des photographies, des films ou encore des fossiles, etc. Il parlait aussi de l'utilisation de statistiques. Il prône donc une espèce de révolution documentaire, qui le détache de nouveau du courant de l'école méthodique et donc des universités de cette période, qui comme on l'a vu, utilisaient presque exclusivement des textes. Mais il ne faut pas oublier que pendant la période où Febvre prônait une révolution documentaire, il y avait quand même un élargissement des documents utilisés. Pour améliorer la pédagogie, les historiens utilisaient des documents iconographiques, des visites de monuments, mais aussi l'histoire de l'art. On peut donc relativiser l'apport de Febvre quand on sait qu'il y avait déjà avant lui une expansion de l'histoire dans de multiples domaines. [...]  ».


Les historiens de l’École des Annales



Lucien Febvre (1878- 1956)

Lucien Febvre (image 3) est un historien français fondateur avec Marc Bloch des « Annales d'histoire économique et sociale » en 1929



Marc Bloch (1886-1944)

Marc Léopold Benjamin Bloch (image 4) est un historien français fondateur avec Lucien Febvre des « Annales d'histoire économique et sociale » en 1929. Bloch a donné à l'école historique française une renommée qui s'étend bien au-delà de l'Europe.

Membre de la Résistance durant l'Occupation , il est arrêté, torturé, puis exécuté par la Gestapo le 16 juin 1944.



Fernand Braudel (1902-1985)

Fernand Paul Achille Braudel (image 6)est un historien français.

Fermement convaincu de l'unicité profonde des sciences humaines, il est l'un des représentants les plus populaires de « l'Ecole des Annales » et a marqué durablement les historiographies française et internationale par la définition de concepts « braudéliens » : l'étagement des temporalités, la longue durée, ou encore la civilisation matérielle sont des prismes à travers lesquels il observe le monde et dépasse très largement l'histoire traditionnelle en ouvrant sur des sciences telles que la géographie, l'économie, l'ethnologie, la sociologie, ou encore l'archéologie.



Mircea Eliade (1907-1986)

Mircea Eliade (image 5), est un historien des religions, mythologue, philosophe et romancier roumain.

Mircea Eliade est considéré comme l'un des fondateurs de l'histoire moderne des religions. Savant studieux des mythes, Eliade élabora une vision comparée des religions, en trouvant des relations de proximité entre différentes cultures et moments historiques. Au centre de l'expérience religieuse de l’homme, Eliade situe la notion du « Sacré ».

Sa formation d'historien et philosophe l'a amené à étudier les mythes, les rêves, les visions, le mysticisme et l'extase.



René Rémond (1918-2007)

René Rémond est un historien français (image 7).

Ses travaux sur l'histoire politique, intellectuelle et religieuse de la France contemporaine, par leur souci d’ouvrir l’histoire politique à la science politique et de dégager les tendances de long terme des courants de pensée et de la vie politique, ont contribué au renouvellement du domaine à partir des années 1970.

Il est le père d'une typologie des « Droites en France », qui a fait date.

Il a joué également un rôle important dans la constitution en France du courant historiographique de l'histoire du temps présent.

Il est élu à l'Académie Française en 1998.

L’histoire du temps présent est un courant historiographique national qui apparaît à partir des années 1950 en Allemagne. Celle-ci couvre une période historique marquée par deux bornes chronologiques mobiles. Elle est caractérisée par la durée d'une vie humaine, c'est-à-dire par la capacité d'un témoin à partager son vécu. Outre cela, elle se démarque des autres courants notamment par l'utilisation d'archives orales et audiovisuelles.



Georges Duby (1919-1996)

Georges Duby (image 8) est un historien français spécialiste du Moyen-Âge, il est professeur au Collège de France de 1970 à 1991.

Georges Duby a su dès le début de sa carrière renouveler la perception du Moyen-Âge en adoptant des points de vue originaux. Sa rencontre avec la géographie est importante dans sa formation d'historien. Elle est alors, à la fin des années 1940, selon ses mots, une discipline où l'on est « le plus attentif à ce qui se produisait de plus neuf parmi les sciences de l'homme ». Cette filiation l'amène à étudier l'histoire médiévale, mais, plus encore, à prendre en compte les paysages et les sociétés rurales de cette époque.

Plus particulièrement spécialiste des Xe, XI ème, XIIe, XIIIesiècles en Europe Occidentale, Duby contribue tout au long de ses ouvrages à renouveler les méthodes et les objets de la discipline historique. Auteur de vastes études (« Guerriers et Paysans » en 1973, « L'Europe au Moyen Âge » en 1979), il pousse encore plus loin ses recherches sur la société médiévale en reprenant la célèbre trifonctionnalité de Georges Dumézil (« Les Trois Ordres ou l'Imaginaire du féodalisme » en 1978), tout en renouvelant l'archétype de l'événement historique dans un livre aujourd'hui célèbre par le paradoxe apparent qu'il affirme dans son titre : « Le Dimanche de Bouvines », sur la Bataille de Bouvines publié en 1973, est une célébration de l'événement, certes, mais surtout une analyse magistrale de son environnement et de ses conséquences.



Jacques le Goff (1924- 2014)

Jacques Le Goff (image 10) est un médiéviste français.

Il s'intéresse particulièrement dans ses recherches à l'anthropologie médiévale, et à l'histoire des mentalités. Un de ses livres, « la Naissance du, Puragatoire », écrit en 1981, est particulièrement représentatif de cette démarche. Dans ce livre en effet, Jacques le Goff montre que les dogmes apparemment figés de la religion catholique sont susceptibles d'évoluer : le Purgatoire, non mentionné dans le Crédo de Nicée, devient un élément du dogme à partir du XIIesiècle.



François Furet (1927-1997)

François Furet (image 9), est un historien français, spécialiste de la Révolution française et de son héritage idéologique. Au sein de « l’École des Annales », il appartient à une génération d'intellectuels cherchant dans les faits les raisons de la faillite du projet marxiste.

Son ouvrage « La Révolution française », coécrit avec Denis Richet, constitue une étape importante de l’évolution de l’historiographie de la Révolution française au cours de la seconde moitié du XXesiècle.



Philippe Ariès (1914- 1984)

Philippe Ariès (image 11) est un journaliste, essayiste et historien français. Il est connu pour son étude sur « L'Enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime » ; pour son étude sur l'évolution de l'attitude de l'homme devant la mort. Héritier de « l'École des Annales », il est considéré comme un pionnier de l'histoire des mentalités.



Emmanuel Leroy-Ladurie (1929-)

Emmanuel Le Roy-Ladurie est un historien français (image 12).

Titulaire de la chaire d'histoire de la civilisation moderne au Collège de France et disciple de Fernand Braudel, il est l'un des animateurs majeurs de « l'École des Annales » et devint, dans les années 1970, une figure emblématique de la Nouvelle Histoire. Certaines de ses œuvres qui s'inscrivent dans le courant de l'anthropologie historique connurent un grand succès auprès d'un large public.



Alain Corbin (1936-)

Alain Corbin est un historien français spécialiste du XIXesiècle en France. Ses travaux ont fait avancer l'histoire des sensibilités (ouvrage : « Les filles de noce » ), dont il est l'un des spécialistes mondiaux.


Conclusion

Nous retrouvons nos propres idées dans la plupart de celles prônées par « l'École des Annales » . Des phrases telles que : « Patrick Garcia définit les historiens méthodiques comme étant « des entrepreneurs de mémoire », ou encore « des sous-traitants rémunérés par l’État ». En effet, une fois au pouvoir, les républicains ont favorisé la constitution d’un récit national qui visait à asseoir le nouveau régime. Pour ce faire, ils ont défini une méthode et un cursus particulier. Ainsi, l'utilisation des archives comme sources est devenue prépondérante. C’est d'ailleurs cette dernière qui conférait la qualité d’historien. C’est pourquoi les études médiévales sont le champ où les historiens méthodiques se sont tournés naturellement. [...] » confirment nos positions. À savoir que l'histoire a pu faire l'objet d'une manipulation entre les mains du pouvoir. Une manipulation souvent inconsciente. Et ce, d'après le principe qu'il y a des choses à ne pas dire, car cela peut troubler l'esprit des gens. Mais ce principe se transforme très rapidement en un autre : il y a des choses qu'il faut dire pour satisfaire l'esprit des gens ... même si c'est faux.

Nous sommes un peu moins d'accord sur la suite du discours : « On peut donc dire que l’histoire proche (ou l'histoire du temps présent) était dévalorisée par cette configuration. En fait, l'école méthodique attribuait à l’histoire proche un statut contradictoire. Celle-ci était considérée comme inférieure scientifiquement à l’histoire des autres périodes : elle ne fondait pas la légitimité de l’historien et n’assurait pas une carrière au sein de la communauté universitaire. En revanche, elle était considérée comme nécessaire pour former les futurs citoyens, les cadres de l’État et pour servir la nation, il y avait donc une instrumentalisation du temps présent à des fins politiques. [...] ». Nous pensons que l'instrumentalisation à des fins politiques ne correspond pas seulement au temps présent mais aussi à des temps plus anciens. En fait, cette instrumentalisation concerne tous les groupes sociaux qui veulent se construire un passé glorieux. Si l'histoire du temps présent apparaît instrumentalisée, ce n'est pas parce qu'elle est seule concernée, mais parce que cette instrumentalisation est plus visible : il est plus facile d'obtenir des témoignages ou des contre-témoignages.

Nous retrouvons aussi dans les phrases suivantes nos propres conceptions sur la démarche à adopter et les sources à utiliser : « Il veut en effet comme sources, des écrits de toutes sortes, des documents figurés, des fouilles archéologiques, des témoignages oraux, même des photographies, des films ou encore des fossiles, etc. Il parlait aussi de l'utilisation de statistiques. Il p rône donc une espèce de révolution documentaire, qui le détache de nouveau du courant de l'école méthodique et donc des universités de cette période, qui comme on l'a vu, utilisaient presque exclusivement des textes. [...] ».

Nous pensons cependant que « l'École des Annales » n'est pas allée assez loin dans sa remise en question de l'historiographie traditionnelle. Les historiens modernes ont certes permis d'élargir considérablement le champ d'action de l'histoire. Les découvertes ont été nombreuses et variées : Histoire des Climats, Histoire de la France rurale, Histoire de l'éducation, etc. Mais il manque une histoire globale communément admise par tous. Beaucoup trop de pays ont deux cartes : la carte actuelle et la carte du pays soi-disant perdu. Une carte toujours plus grande que la carte réelle et empiétant sur les pays voisins qui ont eux aussi leurs deux cartes. Et il ne s'agit là que d'un exemple.