Les indices ou preuves dans une démarche globale 

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Cette page est intitulée « Les indices ou preuves dans une démarche globale : extraits d'une conférence donnée en mai 2023 »

Lisons d'abord ce texte extrait d'une conférence donnée par N. Breton au siège de la Société Archéologique de Béziers en mai 2023 (première partie) :

[1] Il faut tout d'abord que je parle du cheminement qui m'a fait passer de cette étude locale à l'étude globale. Je me suis intéressé à l'art roman dès l'âge de 17 ou 18 ans, mais durant presque toute ma vie active, je n'y ai consacré que peu de temps. Un an après avoir pris ma retraite, juste après avoir écrit mon livre sur la cathédrale de Béziers, j'ai voulu étudier l'église Saint-Jacques de Béziers que j'estimais antérieure à l'an mille. Mais rapidement, j'ai réalisé que je n'y arriverais pas. Cette église ne correspondait à aucune autre, non seulement de Béziers, mais aussi de toute la région. J'ai alors décidé de frapper un grand coup : étudier l'Europe et le pourtour de la Méditerranée au premier millénaire de notre ère en espérant que le passage du local au global me permettrait de faire des découvertes, peut-être pas sur Saint-Jacques, mais sur d'autres églises comme Saint-Aphrodise, la Madeleine, Sainte-Marie de Quarante, etc.

Cette façon de faire peut sembler un peu dingue. Et difficile à mettre en pratique. Pourtant les difficultés ne sont pas là où on les attendrait. Je vais donner un exemple.

Récemment, en 2021, j'ai visité un site archéologique en compagnie d'un groupe d'amis. Notre guide, lui-même archéologue, nous a raconté ceci : « Le soldat romain était astreint à un service d'une durée de 20 ans. À l'issue de ces 20 ans, il recevait un petit lopin de terre qu'il pouvait cultiver jusqu'à la fin de ses jours. ». J'avais déjà entendu cette histoire à laquelle il était parfois ajouté : « Pendant les périodes de paix, le soldat romain construisait des routes et des ponts. ». Discours un peu surprenant car, actuellement, dans aucune armée au monde, des soldats construisent des routes en temps de paix. Ayant réfléchi auparavant à l'histoire du « petit lopin de terre », j'en avais conclu que le soldat romain bénéficiait d'une sorte de retraite. Tout comme nous. Donc quelque chose de facile à comprendre. Sauf que. Sauf que..., si vous interrogez un fonctionnaire chargé des retraites, il vous dira que ce n'est pas facile du tout et que pour la légion romaine, ce ne devait pas être facile non plus. Que faire si le soldat a été amputé d'un bras ? Il ne peut pas cultiver son lopin de terre. Le lopin de terre d'un officier doit-il être de même superficie que celui d'un simple soldat ? Et que faire si le soldat est mort à la guerre ? Partager le lopin entre tous les soldats du régiment ou le donner à sa femme et ses trois enfants ? Et comment a-t-on su qu'il avait une femme et trois enfants ? Notre fonctionnaire chargé des retraites ajouterait. « Si on veut que le système fonctionne correctement, il faut tout noter. Dès que le légionnaire s'engage, il faut son identité, sa date de naissance, son lieu de naissance [2], puis, au fur et à mesure, noter son salaire, ses promotions, ses blessures ou maladies, son mariage, la naissance de ses enfants. Et ce... en double ou en triple exemplaire. Croyez-moi ! Il en faut du papier !

Du papier? !! Mais enfin !! Les romains ne connaissaient pas le papier !! C'est le professeur Trucmuche de l'Université de Tartempion qui l'a dit ! [3]  [4]

Et voilà ! J'étais parti sur une belle histoire et je tombe sur le professeur Trucmuche ou toute autre personne, voire moi-même, qui constate une contradiction. Dans un tel cas, on se trouve devant trois choix possibles. Le premier est de s'écraser : « Ah bon ! le professeur Trucmuche a dit cela ? J'ai dû me tromper ! Oubliez ce que je vous ai dit. Dorénavant j'éviterai de me faire des idées. ». La deuxième réaction est de s'opposer : « Eh bien, si le professeur Trucmuche a dit cela, je vais montrer qu'il se trompe, que les romains connaissaient le papier. » Mais en agissant ainsi, d'une part je me heurte au dogme de l'infaillibilité universitaire, un dogme beaucoup moins remis en question que l'infaillibilité papale. Et je deviens un hérétique infréquentable. Mais plus grave, ce faisant, j'arrête mon étude globale. Le troisième choix, c'est de poursuivre la recherche comme s'il ne s'était rien passé. Car l'histoire du petit lopin de terre n'est pas terminée. Comment ça se passe dans la réalité ? Car il y a deux stratégies envisageables. La première est celle de la simplicité qui nous a été suggérée par notre guide archéologue. Elle se passe à la bonne franquette. On imagine le soldat allant voir son centurion qui lui demande « Depuis combien de temps tu es dans la légion ? ». Réponse : « Le mois prochain ça fera vingt ans ». « Il va falloir que tu quittes la légion. On ne peut pas te garder plus de 20 ans ! ». Mais comment je vais faire si je ne suis plus logé, nourri, blanchi ? Est-ce qu'on me versera ma solde ? Non mais tu va recevoir un petit lopin de terre. Ah bon ? Tu vas voir c'est simple, je m'en occupe. Allô ? Le service des petits lopins de terre ? Est ce que vous n'auriez pas un petit lopin de terre pour un de nos légionnaires qui finit son service ? Si possible avec vue sur la mer ? Non ? Et à Capestang ? Non ! Alors à Coulobres ? Non plus ! Dites-moi ce que vous avez. Oui oui je note tout. Voilà c'est fait, c'est trouvé ! C'est en Germanie 2e, près de Colonia Agrippina. Tu as de la chance, car c'est sur la rive gauche du Rhin. Les germains ne franchissent le Rhin que quand il est gelé. »

La deuxième stratégie est plus complexe, plus construite dans le temps. Elle met en scène un jeune homme à la recherche d'un emploi. Il est allé au forum le jour où on présentait les métiers, s'est arrêté au stand de la légion et il a demandé comment ça se passait au niveau des retraites. Un vétéran lui a dit : « Pour moi, ça s'est passé comme ça. Dès le début, le centurion m'a dit : « Tu vas recevoir chaque mois une solde de dix deniers. Mais ça, c'est la solde brute. En fait, tu ne toucheras réellement que 9 deniers, la solde nette. Le denier restant sera mis de côté et dans 20 ans, tu récupéreras ce qui t'est dû. » Et le vétéran ajoute : « C'est ce qui s'est passé pour moi. Au bout de 20 ans, j'ai reçu 1000 deniers et grâce à cela, j'ai pu m'acheter un petit lopin de terre pour mes vieux jours, avec vue sur la mer et un couple d'esclaves pour le cultiver. »  - « Ah ben dis donc ! À la légion, ils ne sont pas doués en maths. Ou bien ils sont très généreux parce qu'un denier par mois en un an ça fait douze deniers et en 20 ans ça fait seulement 240 deniers … et pas les 1000 deniers qu'ils t'ont donné ». - « Détrompe-toi : ils sont doués en maths, et pas du tout généreux, car ces deniers, ils ne les ont pas enterrés. Ils les ont prêtés. En fait tu as sans doute entendu des gros mots tels que « fonds de pensions », « edge founds », « assurances-vie », « épargne-retraite ». Ils ont créé de tels organismes au sein de la légion. Et grâce aux sommes énormes qu'ils récoltent, ils peuvent financer de très gros travaux comme des routes des ponts, des ports. J'ai fait le calcul de ce que leur ont rapporté les 240 deniers que j'avais déposés. Avec un taux d'intérêt de 20% par an ils ont pu récolter 2300 deniers. Moins les 1000 qu'ils m'ont laissé, il leur en reste 1300. Et les taux d’intérêt peuvent être plus forts encore : 50 à 100 % par an [5].

Voilà donc deux lectures très différentes d'une même situation. La seconde apparaît peut-être plus farfelue que la première. Mais elle permet d'expliquer de nombreuses situations. Comme celle du légionnaire qui, en période de paix, construit des routes et des ponts alors que plus probablement, c'était le fonds de pension de la légion qui réglait les factures… et empochait les péages [6].

Parlons maintenant du Mare Rubresus et du pont Septime. En fait, ceux d'entre vous qui ont lu le livre de Sabatier (Histoire de la Ville et des Évêques de Béziers) sont déjà au courant. Sabatier nous apprend que, dans l'Antiquité, la plaine littorale narbonnaise était occupée par un golfe marin appelé le Mare Rubresus. Il nous apprend aussi que les apports successifs provoqués par les crues de l'Orb à Béziers ont fait monter le niveau des terres de un mètre depuis un siècle. Et il en serait de même pour la plaine de l'Aude. Sabatier nous apprend enfin que la Voie Domitienne empruntait un pont appelé le « Pont Septime » entre Ensérune et Narbonne. Il résulte de tout cela que toute la plaine observable à partir du site du « Pas du Loup », le grand virage de la nationale 113 à 3km de Nissan-lès-Ensérune, était, à l'an 1 de notre ère, inondée par la mer (images 1 et 2). En effet toute cette zone se trouve à moins de 10 mètres au-dessus du niveau de la mer, et si on enlève 1m par siècle pendant 20 siècles, cela fait 20 mètres. Et donc le sol primitif se trouve à une altitude négative, c'est en dire sous le niveau de la mer [7].

Parlons du Pont Septime. Sabatier nous apprend qu'il est cité à plusieurs reprises. Selon lui, ses restes étaient encore visibles au XVIe siècle sur une longueur de plus de 800 m. Mais il pourrait avoir été en réalité beaucoup plus long car ce pourrait être un pont de lagune comme celui qui relie Venise à Porto Marghera. Le pont Septime aurait relié presque en droite ligne le Malpas, près d'Ensérune, à Narbonne. Un pont de près de 10 km de long (image 3). Et donc un ouvrage très important, un ouvrage extraordinaire qui n'a pu être réalisé que grâce à des financements exceptionnels. Pourquoi pas des fonds de pension ? Qui venaient d'où ? Peut-être d'une légion ? Laquelle selon vous ? La sixième légion basée à Nîmes ? La quatrième à Arles ? La dixième à Narbonne ? Ou la septième à Béziers ?


Poursuivons notre raisonnement : le nom du mare Rubresus finit par disparaître. Et une autre expression apparaît : « Mare Septimania » Qui aurait très bien pu désigner la mer autour du Septime puis la région située autour cette mer : la Septimanie. Une région qui aurait contenu plusieurs villes. En premier lieu, le Pont Septime lui-même qui devait être chargé d'habitations, Narbonne, Carcassonne, Montady, Béziers, peut-être Agde, voire Lodève, sûrement pas Nîmes ou Perpignan.

Poursuivons encore la globalisation. Si on enlève 10 à 20 mètres aux altitudes, en allant un peu plus loin, on réalise que Béziers devait être un port maritime à l'époque romaine, des lieux comme Agde, Mèze, Sète devaient être des îles. Et que Nîmes était très proche de la mer. C'était même peut-être un port maritime.

Changeons maintenant radicalement de direction avec cette carte de l'Empire Romain (images 4 et 5).

On y voit des régions riches en monuments romains comme Cologne ou Trèves ou, en Angleterre, Bath ou d'autres, non indiquées sur la carte mais tout aussi riches comme le Bas-Languedoc et la vallée du Rhône. Et à côté rien ou presque. Comment la colonisation a-t-elle pu se faire aussi rapidement ? Comment les romains ont-ils fait pour passer de la basse vallée du Rhône à l'Angleterre ou l'Allemagne ? Comment a pu se faire la conquête de l'Angleterre alors que la partie de Gaule conquise par Jules César n'était pas complètement romanisée ?

En fait, on a eu le même problème beaucoup plus récemment : au XIXe siècle avec la colonisation de l'Afrique Noire. Mais là on connaît la réponse. Les colonisateurs sont passés par les mers. En s'installant d'abord dans des ports d'estuaires puis en remontant ces fleuves. L'idée, c'est qu'il s'est passé la même chose pour les romains.

Vers l'an 200 avant Jésus-Christ, les armées romaines qui ont chassé les carthaginois de Bétique ont pris le contrôle du commerce avec le Nord de l'Europe en contournant la Péninsule Ibérique. Ils ont fait le commerce par cabotage le long des côtes et se sont installés à l'estuaire des fleuves. Et c'est là que le professeur Trucmuche vient nous contredire ; ces ports romains, on ne les voit pas aux diverses embouchures des fleuves actuels. Savez vous où se trouve la solution ? Tout simplement à Béziers. Car comme nous l'apprend Sabatier, on doit pouvoir retrouver son port romain à Béziers même sous une dizaine de mètres d'alluvions alors que l'embouchure du fleuve Orb se trouve en aval, à Valras, à une dizaine de kilomètres de là . De même, il suffit de remonter sur une dizaine de kilomètres, depuis leur embouchure actuelle. Ainsi, en remontant l 'Adour, on a Dax, la Charente donne Saintes. Et ainsi de suite : Niort, Fontenay-le-Comte, Redon, Dinan, Pontorson, Carentan, Caen, Amiens. Il y avait aussi d'autres ports, ceux-là bien répertoriés comme Bordeaux, Nantes ou Lillebonne. Parmi ces ports, certains n'étaient que des comptoirs commerciaux. Mais grâce à cette organisation, les romains ont pu atteindre et s'installer sur les côtes anglaises ainsi que sur les estuaires de l'Escaut et du Rhin et de là remonter le fleuve jusqu'à Strasbourg. Et ce, bien avant que Jules César conquière la Gaule (images 6, 7 et 8) [8].

Voyez donc : nous sommes insensiblement passés du local au global, du légionnaire à la légion, du petit port antique de Béziers à l'organisation maritime des romains. Il est possible que tout ce que je viens d'échafauder, les historiens le savaient depuis longtemps. En ce qui me concerne, je l'ignorais...


Notes

1 : Il était prévu de faire la déclaration suivante avant de commencer la conférence : « Avant de commencer, je dois dire que mon exposé risque de surprendre et de provoquer des réactions spontanées comme des demandes de preuves. Je vous demande d'être patients et d'attendre la séance de questions-réponses car la plupart des affirmations sont solidement argumentées. ». Cette déclaration a été supprimée au dernier moment.


2 : Il avait été prévu de répondre à une question du style : « Vous avancez bon nombre d'hypothèses mais quelles sont vos sources ? », allusion à peine voilée qui peut signifier « Vous n'avez rien pour le prouver ». Dans ce cas, la réponse serait.de la forme : « Il faut bien comprendre : que l'on ne trouve pas forcément la source que l'on recherche. La plupart disparaissent au cours du temps. Combien d'entre vous ont conservé leurs devoirs de maths de la classe de seconde ? ». Mais parfois on peut trouver des preuves indirectes. Ainsi, lorsque j'ai parlé de l'enrôlement du légionnaire j'ai dit qu'il fallait enregistrer son nom, sa date de naissance, son lieu de naissance. Je ne disposais pas d'un seul formulaire. Mais, pas contre je connaissais l'histoire dans laquelle il était dit : « En ce temps-là il y eut un décret de l'empereur Auguste donnant l'ordre aux hommes d'aller se faire enregistrer dans leur lieu de naissance... ». Je pense que si l'empereur Auguste a donné cet ordre, c'est parce qu'il avait une idée en tête : par exemple, faire payer le denier à César. Je pense aussi que s'il exigeait cela de simples juifs, il devait agir de même vis-à-vis de l'engagement des légionnaires. Je pense enfin que tout cela nécessitait une fameuse organisation, que l'image traditionnelle du légionnaire avec casque, épée, bouclier et javelot doit être complétée par celle du rond-de-cuir assis derrière son bureau.


3 : Question du genre : « Il n'y a pas de professeur Trucmuche ! ». Je pense, au contraire, qu'il a dû y en avoir beaucoup. Je le devine dans l'étymologie du mot
« papier » donnée par le Dictionnaire Étymologique Larousse par Albert Dauzat : «papier ! XIIIe siècle, adaptation, avec changement de finale, du latin, papyrus («papyrus» jusqu'au VIIIe siècle, puis «papier de chiffon», à partir du Xe siècle, époque où les arabes introduisent cette invention en Europe méditerranéenne), emprunté au grec papuros, roseau d'Égypte. Il s'agit là, selon moi, d'une définition un peu alambiquée destinée à ménager les uns et les autres, les « uns » étant les partisans du fait que les romains avaient connaissance du papier, les « autres » étant partisans de la méconnaissance. Lorsque, après la découverte des papyrus égyptiens, il est devenu de plus en plus évident que.les romains devaient connaître leur existence, la question a été détournée par la phrase : « Les chinois ont inventé le papier de chiffon », en baissant le ton sur les deux derniers mots et en omettant le fait que les romains aient pu connaître le papier en fibres végétales. La définition du Dictionnaire Étymologique traduit bien ces hésitations. Je fais une seule remarque.sur cette définition : « papier : : ..., du latin, papyrus ».Elle nous dit que le mot « papier » vient du mot latin « papyrus ». Or ce mot de « papyrus » serait, à ma connaissance, le seul mot latin écrit avec la terre « y »en remplacement du « I ». Ceci exige une explication : au XVIe ou au début duXVIIe siècle les copistes qui avaient des difficultés avec la lettre i (à l'époque on ne mettait pas de point sur les i et il pouvait y avoir des confusions) ont ajouté un jambage à cette lettre. Ce faisant ils obtenaient la lettre « y » ressemblant à la lettre grecque « y », appelée « upsilon » qui traduit le son « u » et non le son « i » Tout cela serait à étudier d'une façon plus précise.


4 : Question attendue : « Mais si des historiens ont affirmé que les romains ne connaissaient pas le papier, ils devaient avoir des raisons de le dire. ». La réponse ne peut être que : « Hé bien : citez-moi les sources !... dites-moi dans quel document d'époque il est expressément écrit : "Moi, citoyen romain, j'ignore totalement l'usage du papier" » . En fait vous ne pourrez pas trouver de document de ce genre car il est antilogique. Les historiens se seraient fiés à leur intuition. Constatant qu'il n'existait pas de document écrit sur du papier antérieur à une date donnée postérieure à la période romaine, ils en ont déduit que les romains ne connaissaient pas le papier. En venant ici, j'avais l'intention d'amener un rouleau de papier hygiénique en le présentant comme un document important, et en prouvant à partir du ticket de caisse que ce rouleau a été acheté en janvier 2023. Puis j'aurais terminé ainsi : « J'ai fait d'importantes recherches dans la ville de Béziers afin de recenser tous les rouleaux de papier hygiénique. Le plus ancien était daté de mars 2005. J'en déduis donc que, avant l'an 2000, les habitants de Béziers ne connaissaient pas le papier hygiénique, et que nous nous sommes tous torchés avec nos doigts ! ». Je sais ! La plaisanterie doit vous apparaître bien vulgaire ! Mais elle permet de comprendre l'usage que l'on a pu faire des tonnes de papier qui ne seraient plus à rien.


5 : Question attendue : « Qu'est-ce qui prouve que les taux d'intérêt pouvaient atteindre 50 à 100% par an ? ». Réponse prévue : « On ne peut pas parler de preuve mais de témoignage indirect ou d'indice. Mais de toute façon, comme vous le savez, sans doute, il y a actuellement des fluctuations économiques et cela devait être pareil à l'époque romaine. La source que je vais évoquer est bien connue : c'est « la parabole des talents ». Mais auparavant, il faut se débarrasser de deux attitudes antagonistes qui conduisent au même résultat : l'attitude de l'incroyant qui affirme que tout ce qui est écrit dans la Bible n'est pas réel, et celle du croyant qui dit que tout ce qui est écrit dans la Bible est du domaine de l’irréel. Ainsi nous devons envisager que l'épisode du Bon Samaritain est sans doute une histoire vécue. Revenons à la parabole des talents, une histoire que je vais m’efforcer d'actualiser. C'est l'histoire d'un banquier d'affaires qui fait venir ses trois traders et dit ceci à chacun d'entre eux « Il faut que j'aille à Singapour afin de redresser la filiale, je serai donc absent pour une longue durée. Je vais te confier une certaine somme d'argent. À toi de la faire fructifier ! ». Et il remet au premier 50 000 euros, au second 20 000 euros et au troisième 10 000 euros. Il revient quelques temps après et demande à chacun ce qu'est devenu son argent. Le premier est très embêté ; il lui dit que la conjoncture a été difficile (COVID, manifs, etc.). Mais il a un peu sauvé les meubles et il rend le double de ce qui lui avait été confié, soit 100 000 euros (Remarque: c'est exactement ce que raconte la parabole des talents: celui qui avait reçu cinq talents en remet cinq autres). Le deuxième employé fait de même que le premier: il avait reçu 20000 euros, il en rend 40 000. Vient le troisième qui raconte : « Quand j'ai vu ce qui se passait, Covid, manifs, guerre chez les Amazones, réchauffement climatique, flatulences des vaches, et j'en passe, je me suis tout de suite méfié. J'ai pas voulu faire comme d'autres - suivez mon regard - qui misent sur n'importe quoi ! Aussi j'ai tout mis sur le Livret A. Ça ne rapporte pas grand chose mais au moins le capital est conservé. Vous m'aviez confié 10 000 euros, je vous en ramène 10 000. ». « Non mais ! Tu me prends pour une bille ! Tu ne comprends pas que j'ai vu clair dans ton petit jeu ! Les 10 000 euros que je t'ai prêtés, tu les as placés. Et, comme pour tes copains, ils ont rapporté 10 000 euros . Seulement ces 10 000 euros tu les as empochés. ». Voilà donc cette parabole racontée d'une façon très imagée. Mais on réalise que ainsi réactualisée, elle peut être vraie. Avec l'information supplémentaire, le maître (le banquier) pouvait avoir voulu tester l'honnêteté de ses employés. Et il y a aussi une autre information. L'augmentation du capital a été de 100%. Dans la parabole des talents, on ne sait pas combien de temps a duré l'absence du maître. Probablement celle d'un long voyage de l'époque. Le plus long itinéraire connu est celui de Bordeaux à Jérusalem. Sa longueur est environ 4 750 km et la durée du trajet aller-retour est d'une année environ. Il faut cependant remarquer que c'est un itinéraire de pèlerinage ; les voyages d'affaires devaient être moins longs. On peut donc envisager que l'absence du maître a duré entre un et deux ans, au maximum trois ans. Le taux d'augmentation correspondrait donc à 100% si l'absence était d'un an, à 50% pour une absence de deux ans. Ces taux nous semblent très élevés pour notre époque. Ils devaient l'être beaucoup moins pour les contemporains.


6 : Question attendue : « Vous estimez donc que l'histoire du « petit lopin de terre » est fausse ». Réponse : « Pas le moins du monde ! Je l'ai entendue un assez grand nombre de fois, d’interlocuteurs différents. Je pense donc qu'elle s'inspire d'un texte authentique. Cependant, elle est sans doute d'ordre métaphorique. Un peu comme pour nous : grâce à notre retraite, nous disposons de notre petit coin de jardin où nous pouvons cultiver nos tomates et nos carottes qui sont bien meilleures que celles du supermarché d'à côté. C'est peut-être votre cas. … ce n'est pas le mien !


7 : Question (ou réaction) attendue. : « Vous dites que le niveau du sol dans la basse vallée de l'Aude est monté d'un mètre par siècle, mais avez-vous des preuves ? ». Réponse : « Je m'attendais à ce que l'on me pose cette question. Je vais être sincère. Lorsque je vous ai dit cela, 80% d'entre vous ne m’ont pas cru, le raisonnement étant le suivant : « Moi, je la traverse chaque semaine et je ne vois aucun changement. C'est un paysage immuable !». En fait le paysage a changé. On peut même dire que chaque année le sol monte d'un mètre. En effet c'est la vigne qui occupe cette zone. En hiver la vigne a été taillée et le sol est visible. En été la vigne a poussé et la partie visible est le sommet des feuilles, à un mètre au-dessus du sol. Bien sûr l'hiver suivant, l'équilibre est rétabli. Mais il y a bien eu changement de paysage en cours d'année. Notre cerveau humain, conscient de ces changements saisonniers, en fait abstraction. Il y a un autre changement de paysage qui est dû aux intempéries. Ceux qui passent par là fréquemment ont probablement constaté que cette plaine pouvait être recouverte d'eau à la suite d'une inondation. Bien sûr, cette eau disparaît quelques jours après et on retrouve le paysage ancien. Mais cette eau qui était boueuse s'est décantée et a laissé sur le sol une fine couche de limon. De quelle épaisseur cette couche ? C'est difficile à évaluer car tout dépend de l'intensité de l'inondation. Mais il faut être conscient d'une chose : le niveau du sol a monté. L'estimation de l'élévation du niveau du sol c'est à chacun d'entre nous à la faire. Personnellement, j'ai avancé 1 mètre par siècle. A d'autres endroits trente centimètres. Pour effectuer cette évaluation on a plusieurs pistes : les textes anciens, les cartes anciennes, l'enfouissement des ponts ou des digues. Mais encore faut-il vouloir les utiliser. Car on se heurte à un réflexe psychologique indépendant de l'intelligence humaine et qui bloque tout raisonnement logique : le refus du changement. Ce refus du changement, il est manifeste dans l'expression ci-dessus, « C'est un paysage immuable ». Il s'agit là d'une expression bien connue. En fait tous les paysages sont immuables. La preuve ? Le mot « muable » n'existe pas sur le dictionnaire. Non seulement nous sommes enclins à croire que le paysage n'a pas changé mais on ne veut pas qu'il change. Je vous ai dit que la basse plaine de l'Aude était un golfe maritime il y a 2000 ans ; 80% d'entre vous ne m'avez pas cru. Si je vous avais dit que dans seulement 50 ans, la basse plaine de l'Aude sera un golfe maritime, vous m'auriez cru ; pour 80% d'entre vous. Je ne le dis pas pour me moquer mais pour constater un fait ; nos émotions peuvent bloquer nos capacités de raisonnement


8 : Question attendue : « Vous nous dites que des villes comme Dax ou Niort ont pu être des ports maritimes romains, mais, en admettant que cela soit vrai, à quoi cela peut-il nous servir ? Vous nous dites qu'ils sont enfouis sous des mètres d'alluvions. Non seulement, on ne connaît pas leur emplacement exact, mais en plus c'est compliqué de faire des fouilles. ». Réponse : « Je vais vous révéler le conte suivant : « Il était une fois, dans un lointain pays , une réunion un peu comme la nôtre. Un des animateurs de cette réunion a appris aux participants qu'il avait acheté une source où coulait de l'huile. Et il s'était dit qu'il pouvait recueillir cette huile et la vendre pour huile de lampe pour éclairer les maisons. En conséquence, il avait créé des installations autour du puits pour mieux récolter cette huile magique. Mais voilà ! Ça ne marchait pas : plus il creusait et moins il récoltait de l'huile. Et il se lamentait de cet échec. Alors un vieux monsieur se leva et dit : " Cher monsieur ne soyez pas désolé. Vous nous avez appris beaucoup de choses. J'avais entendu dire que de l'huile pouvait sortir de la roche mais c'était loin d'ici. Je pense que dans notre sol est enfouie beaucoup d'énergie. Et il doit y avoir sous notre sol beaucoup d'huile de roche. Peut-être pas, ici à Béziers. Peut-être pas chez vous, à Gabian. Seulement cette huile de roche on ne sait pas où la trouver, comment la recueillir, comment la transporter, comment l'utiliser ? Mais je me dis qu'un jour tout cela sera possible. Et peut-être qu'un chamelier, au fond de son désert, fera jaillir l'huile de son puits et il deviendra tellement riche qu'il pourra faire construire un palais de vingt toises de haut contenant des aiguières avec des robinets en or massif et il traversera le désert dans un carrosse tiré par vingt chameaux et, et .. » C'est à ce moment-là que l'auditoire a réalisé que le petit vieux, on savait qu'il radotait mais là, vraiment, il en avait pris un coup ! Vous devinez que dans cette histoire, il y a une partie de vérité. Il peut en être de même de mêmes de ces villes, anciens ports maritimes, qui pourraient être encore plus importantes qu'on ne l'imagine car en remontant encore le cours des rivières, on pourrait retrouver des traces des anciens ports grecs, carthaginois, phéniciens, qui ont précédé les ports romains. À cela s'ajoute le fait que que le milieu sur lequel on travaille est un milieu aqueux salin qui conserve bien les déchets végétaux. Grâce à cela, on peut reconstituer des navires et toutes sortes d'objets en bois. Et, qui sait ? Du papier ? Et peut-être des documents qu'un jour on parviendra à lire ? Imaginons le retentissement que pourrait avoir la lecture d'un livre de l'antiquité que l'on croyait définitivement perdu.


Pour terminer ces réponses aux questions, il était prévu de dire ceci :

En résumé la méthode de globalisation ne doit pas conduire à une fermeture de notre imagination, à avancer des certitudes qui ne sont pas.

Je pense que certaines personnes vous ont appris en aparté, qu'en ce qui concerne le premier millénaire, je n'y connais pas grand chose. Eh bien ! Il faut que je vous dise ceci : ces mauvaises langues, ces langues de vipère, ont raison ; en ce qui concerne le premier millénaire, je n'y connais vraiment pas grand chose. Mais ne doit pas nous empêcher de continuer à chercher.


Réflexions supplémentaires sur ce texte, les questions et les réponses que l'on se pose

J’ai voulu montrer l'importance d'une démarche globale. Mais cette démarche doit être réfléchie, organisée et constamment vérifiée. Car dans la pratique, tout le monde a tendance à généraliser à partir d'un simple fait. C'est ce que j'ai voulu montrer avec l'histoire du « petit lopin de terre ».

La globalisation que je propose ne consiste pas à généraliser sans réflexion approfondie une information donnée mais à s'interroger sur cette information, à émettre des hypothèses et, à partir de là, à échafauder un plan cohérent. La preuve ne doit pas être apportée avant l'élaboration du plan mais après. On doit espérer que si le plan est convenable, une découverte permettra de le confirmer. Ce n'est pas toujours possible.

Mais revenons à ce qui a été dit sur le rôle que pouvait avoir la légion pour assurer une bonne retraite aux vétérans. À cette occasion, j'ai cité deux indices : la création par Auguste d'un État Civil ; les taux d'intérêt très élevés et un probable système de prêts sur gages peut-être parrainé par la légion. Mais on en était resté là et les indices cités n'étaient pas suffisants. La confirmation est venue deux mois après la conférence sans qu'on l'ait attendue ou provoquée en rédigeant la page consacrée au Musée Romain Germanique de Cologne. Sur la tombe de Poblicius déposée dans ce musée était gravée une épitaphe. Le commentaire suivant en est la traduction : « Poblicius, originaire de Terretina, en Italie, était un vétéran de la 5e légion Alauda (l'alouette) stationnée à Xanten jusqu'en 69 ap. J. , C. Après 20 à 25 ans de service dans l'armée il avait reçu 12000 sesterces, ce qui équivalait à 13 ans de solde (!) destinés à l'achat d'une ferme ou d'un commerce dont il pourrait vivre par la suite. Avec cette somme il aura également pu se faire ériger ce mausolée où on le voit représenté ... ». Cette épitaphe vient confirmer, au moins partiellement, ce qui a été écrit précédemment. Avec l'information supplémentaire : la somme récupérée après 20 ans de loyaux services dans l'armée correspond à 13 années de versement de solde. À titre de comparaison avec l'historiette, racontée ci-dessus, du vétéran expliquant au novice comment fonctionne le système, la somme de 1000 deniers récoltée pat ce vétéran correspond à 9 années de solde (9 deniers par mois pendant 12 mois pendant 9 ans égalent 972 deniers). Cela signifie que la conjecture que j'avais avancée d'un taux d'intérêts de 20 % par an, est légèrement inférieure à la réalité du temps de Poblicius. Malgré la légère correction à apporter sur le taux d’intérêt (22% au lieu de 25%) on ne doit pas ériger ce système en dogme. À l'époque actuelle, il y a une multiplicité de systèmes de retraites (retraite par répartition, par capitalisation, assurance-vie, etc.) et les modalités changent régulièrement (retraite à 60 ans, à 65 an, préretraite, etc.). Et durant les cinq cent ans d'existence de la légion, de nombreuses modifications ont pu se produire.