La basilique Saint-Clément du Latran de Rome 

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Nous n'avons pas eu l'occasion de visiter cette église. Les images ci-dessous sont extraites d'Internet.

Cet édifice a fait l'objet d'une étude approfondie par Enrico Parlato dans le livre « Rome et Latium romans » de la Collection Zodiaque.

Dans les pages précédentes consacrées aux monuments du Latium, nous avons constaté que les historiens de l'art médiéval de cette province d'Italie, Ernesto Parlato et Serna Romano, négligeaient systématiquement les informations antérieures à l'an mille et dataient presque aussi systématiquement du XIIesiècle des monuments qu'ils estimaient romans, des monuments pourtant fort différents d'autres monuments romans d'Europe. Cette démarche n'est malheureusement pas spécifique à ces deux auteurs. Dans leur très grande majorité, les historiens de l'art ont tendance à privilégier trois siècles : le premier siècle pour les monuments romains, le quatrième siècle pour les églises paléochrétiennes et les fortifications urbaines, le douzième siècle pour les édifices du Moyen-Âge antérieurs aux édifices gothiques. Pour le reste, hormis quelques concessions au XIesiècle, c'est le vide complet.

Les phrases suivantes extraites du texte de Enrico Parlato reflètent bien cette démarche : « On sait que, avant les fouilles entreprises en 1817 par le dominicain Joseph Mulooley, l'église supérieure était considérée comme l'édifice paléochrétien mentionné par Jérôme au IVesiècle dans le De viris llustribus ... Les découvertes que l'on fit au cours des fouilles du XIXesiècle ont par contre définitivement mis en lumière les vicissitudes architecturales de l'édifice aux XIeet XIIesiècles, période à laquelle s'est stabilisée la configuration substantiellement maintenue jusqu'à nos jours. »

Par la suite, l'auteur s'évertue à montrer que la construction de l'édifice supérieur (images 2, 3, 4, 5) a démarré après la consolidation et la transformation de la construction paléochrétienne, travaux qui, selon lui, auraient été effectués entre les dates 1084 et 1099. L'église aurait été terminée lors d'une consécration « avancée en 1118 », ou, au plus tard, en 1125. La justification des dates est apportée avec minutie avec toutes les références exigibles. Ainsi, une invasion de ce quartier de Rome par les Normands en 1084 aurait eu pour conséquence la reconstruction de l'église. La date de 1099 s'explique par la tenue d'un conclave dans l'église, et, comme nous l'avons signalé, celle de 1118 par une consécration d'autel. On devine à travers ses explications une déviation commune à la plupart des historiens de cette période : la sur-interprétation des écrits. Ainsi, lisons ce qu'il nous apprend au sujet de la date de 1084, «  année où les troupes de Robert Guiscard, ... pénétrèrent dans la ville, y provoquant un incendie. En cette occasion prit feu l'église des Quatre Saints Couronnés voisine. Le fait que l'on n'ait pas retrouvé à Saint-Clément de marbres calcinés ou d'autres traces d'incendie n'improuve pas (ne s'oppose pas à) cette hypothèse. [...] «. On voit donc comment raisonne M. Palato : à partir d'un texte écrit signalant un incendie dans le voisinage de cette église, il envisage sans preuve sa destruction puis, dans la foulée, sa reconstruction immédiate ? Il oublie une chose (et avec lui beaucoup d'historiens font de pareils oublis). C'est que le récit de cet incendie n'est qu'une information parmi d'autres. Une information dont la connaissance nous est apportée par le résultat du hasard ; il y a eu très certainement beaucoup d'autres invasions et beaucoup d 'incendies à Rome, avant et après cet incident. La plupart de ces incendies nous sont inconnus et le seront à jamais. Mais ce n'est pas parce qu'ils nous sont inconnus qu'ils n'ont pas existé ! Et ce n'est pas parce que celui-là nous est connu qu'il faut privilégier l'information !


Dans la suite de son exposé, M. Parlato parle de l'église inférieure qui serait donc paléochrétienne (images 7 et 8). L'église supérieure aurait été construite sur cette église inférieure. Si nous interprétons convenablement les explications de M. Parlato, il semblerait que la partie Nord de la nef supérieure serait bâtie sur les structures anciennes de la précédente basilique à trois nefs tandis que la partie Sud, plus étroite, aurait été bâtie hors de ces structures. Le tout aurait donc été construit entre 1084 et 1125. Nous avouons notre incompréhension. Il serait souhaitable de disposer de trois plans : celui de l'église inférieure, celui de l'église supérieure, et la superposition des deux plans. Nous interprétons la photographie de l'image 8 bien différemment de l'auteur. Il nous semble en effet qu'elle est prise en direction du Sud-Est, avec au fond l'autel principal et les graciles colonnes de la crypte. Nous pensons être en présence de deux ou trois travées d'une basilique primitive avec en premier plan le vaisseau central et, à droite, derrière les gros piliers, le collatéral Sud. Les piliers étaient primitivement rectangulaires de type R0000. Les arcs reliant les piliers sont simples. D'après notre estimation, cette église devait être antérieure à l'an 800, et même sans doute plus que cela. Nous pensons que la nef supérieure a été bâtie (plus exactement rebâtie) directement sur cette partie. Il n'y aurait pas eu rétrécissement de la partie Sud mais élargissement du collatéral Nord. Nous pensons de plus que cette reconstruction n'a concerné que la nef à colonnes (mais pas l'abside) et qu'elle ne s'est pas faite au XIIesiècle mais aux alentours du XVIIesiècle. Les raisons à cela : les arcs en anse de panier des images 7 et 8 : absents dans l'art roman, ils sont fréquents à partir du XVIesiècle. Une autre raison : la nef supérieure semble trop régulière pour une construction du XIIesiècle. N'oublions pas que l'architecture classique ou baroque privilégie les grandes colonnes en marbre.

Concrètement, quelle a été la succession des travaux ? Avant de proposer un scénario du déroulement des constructions, il nous faut avancer l'idée d'une évolution des travaux de construction. Le texte de Enrico Parlato laisse entendre que l'essentiel de a construction s'est fait entre 1084 et 1125. En admettant qu'il ait au moins en partie raison, nous devons remarquer qu'il existe un avant et un après cet intervalle de datation. L'avant concerne la basilique inférieure. En ce qui concerne l'après, nous devons accepter l'idée que bien qu'elle soit construite pour l'éternité, une église n'est pas éternelle. Elle peut être endommagée à cause d'événements naturels (incendies, tremblements de terre, glissements de terrains, inondations, termites, etc.) ou par des décisions humaines (pillages, désertion du lieu, changements liturgiques, etc.).

Voilà donc ce que nous envisageons. Une première église, l'église inférieure, est construite aux débuts du christianisme. S'agit-il de l'église du IVesiècle dont parle Saint Jérôme ? Nous n'en sommes pas sûrs. Celle-ci daterait plutôt du VIesiècle. Cette église à piliers rectangulaires est conservée au cours des siècles, mais sa nef est progressivement enterrée. Aux alentours de l'an 1100 (à un ou deux siècles près), on crée une crypte en installant un plancher horizontal dans l'abside et la travée de nef la plus proche du chœur. Les colonnes de crypte qui soutiennent ce plancher sont visibles en arrière-plan de l'image 8. Enfin, au XVIeou au XVIIesiècle, on consolide l'église intérieure et on rebâtit la nef de l'église supérieure dans le goût du jour, inspiré de l'antique. Mais ce, sans toucher à l'abside et à sa magnifique mosaïque.



La mosaïque du cul-de-four de l'abside (image 6)

En fait, il est probable que cette mosaïque ait subi des modifications. Il nous semble impossible que cette mosaïque ait pu traverser les siècles sans encombre. Quelle en est la datation ? Nous voyons quelques témoins d'ancienneté : le chrisme sur l'arc triomphal, et au-dessous, la Main de Dieu sortant des nuages ; l'Agnus Dei, au bas du cul-de- four ; les autres agneaux ou brebis représentant le Peuple de Dieu, les colombes de la Croix, les spirales de feuillages et à l'intérieur de ces spirales, des objets issus de l'antiquité. Il y a enfin le fait que les saints Pierre et Paul sont ainsi nommés, Agios Petrus, Agios Paulus, preuves d'une influence byzantine qui aurait disparu avant l'an 1000.

Cette ancienneté ne doit pas être exagérée, car à l'inverse, d'autres éléments plaident en favaur d'une moins grande ancienneté. Ainsi le Christ en Croix vétu d'un long pagne, entouré de la Vierge et de Saint Jean. Nous ne le pensons pas bien antérieur à l'an 700.

Datation envisagée
pour cette mosaïque : an 850 avec un écart de 150 ans.


La très belle fresque de l'image 9 aurait été découverte lors des fouilles du début du XIXesiècle. Elle représente la messe de Saint Clément. Remarquer les différences de composition avec la mosaïque de l'image 6. Nous pensons qu'en iconographie, les scènes à caractère historique (événementiel) apparaissent vers le XIIesiècle. Cela concerne les événements de l'Ancien Testament autres que les principaux (Adam et Ėve, Daniel et les lions, Jonas), les événements du Nouveau Testament autres que les principaux (Annonciation, Nativité, Adoration des Mages, Cène, Crucifixion, Acension, Assomption), les vies de saints. Cette fresque daterait donc du XIIesiècle (an 1150 avec un écart de 100 ans).

Datation envisagée pour la basilique Saint-Clément du Latran de Rome (église inférieure) : an 550 avec un écart de 200 ans.