La cathédrale de Cefalù  

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Nous avons effectué une visite rapide de cette église en février 2005, c'est-à-dire bien avant l'écriture des pages de ce site à partir de janvier 2016. À ce moment-là, nous n'avions pas encore élaboré les méthodes qui nous permettent de mieux aborder l'étude d'un édifice. Nous avons seulement pris des photographies des parties qui nous semblaient les plus intéressantes. La plupart des images de cette page sont issues de cette visite.

Cette église a fait l'objet d'une description détaillée écrite par Giovanella Cassata, chargée de mission auprès de la Soprintendenza ai Bieni Artistici de Palerme, dans l'ouvrage Sicile Romane de la collection Zodiaque. Nous en reproduisons ici de larges extraits car ce texte, éventuellement critiqué, peut servir de référence à nos recherches en datation :

« Histoire : La cathédrale de Cefalù est un des monuments les plus intéressants de l'architecture médiévale sicilienne. Comme il ressort du diplôme de l'archevêque de Messine, Hugues, qui fut présent à la pose de la première pierre, le jour de la Pentecôte 1131, elle fut fondée par Roger II, en témoignage de reconnaissance pour la grande colonisation de la Sicile musulmane entreprise par les conquérants normands. Roger en effet a profité du schisme de 1130 pour troquer son aide à l'antipape Anaclet contre la promesse d'obtenir la couronne de Sicile et la permission de réorganiser les diocèses siciliens. Aussitôt après le couronnement, Roger éleva les sièges épiscopaux de Palerme et de Messine à la dignité d'archevêchés, et fonda les diocèses de Lipari, Patti et Cefalù pour marquer clairement son pouvoir personnel. Cette motivation purement politique incite à exclure les éléments légendaires concernant la cathédrale, rapportés dans le Rollus Rubeus, manuscrit composé en 1329, et dans un document découvert par Carini à Barcelone, au XIVe siècle. [...] »

Faisons une rapide interruption sur la lecture de ce texte en regrettant que l'auteure y ait exclu les éléments légendaires évoqués dans la dernière phrase. Nous estimons en effet que toute légende recèle des morceaux en lien avec la vérité, une vérité parfois difficile à découvrir à travers la légende.

On poursuit la lecture : « [...] Quand, en 1154, Roger mourut, la dépouille mortelle ne fut pas amenée à Cefalù, car à cette date, la cathédrale n'était ni terminée ni consacrée. Les opinions diffèrent sur l'état où se trouvaient alors les travaux et sur les éléments qui manquaient encore pour l'achèvement de l'édifice. Il est cependant certain que le plan originel fut modifié. Le contraste évident entre l'allure longiligne de la nef et la hauteur majestueuse du transept, le difficile accord entre les corps verticaux et horizontaux ont créé aux archéologues des problèmes stylistiques et chronologiques dont la solution est ardue et peut-être impossible, problèmes concernant non seulement le déroulement même de la construction, mais encore les modifications que celle-ci subit au cours de sa réalisation.

Parmi les études les plus intéressantes sur la cathédrale, il faut mentionner celles de Samonà et Schwarz qui ont cherché à clarifier l'histoire compliquée de sa construction. Samonà estime qu'en 1131 et 1132, Roger en fit faire rapidement l'implantation suivie de travaux d'agrandissement entre 1132 et 1148, et que l'achèvement eu lieu seulement en 1263. Schwarz pense par contre que le gros des travaux a été exécuté de 1131 à 1148 et qu'au XIIIe siècle, seuls furent réalisés des travaux de finition. Les études les plus récentes tendent aujourd'hui à placer aussi tous les changements apportés au projet initial durant la vie du roi Roger et de ne pas fixer la date définitive de l'ensemble au-delà du XIIIe siècle. Il en résulte qu'on accepte communément aujourd'hui la date de 1148 fournie par la grande inscription en mosaïque de l'abside. On y lit ceci :
“ ROGERIUS REX EGREGIUS PLENUS PIETATIS HOC STATUIT TEMPLUM MOTUS ZELO DEITATIS HOC OPIBUS DITAT VARIOQUE DECORE ORNANT MAGNIFICAT IN SALVATORIS HONORE ERGO STRUCTORI TANTO SALVATOR ADESTO UT SIBI SUBMISSOS CONSERVET CORDE MODESTO ANNO AB INCARNATIONE DOMINI MILLESIMO CENTESIMO XLVIII INDICTION XI ANNO VERO REGNI EIUS XVII HOC OPUS MUSEI FACTUM EST. ” »
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Madame Giovanella Cassata n'avait malheureusement pas joint la traduction du texte latin, et bien qu'ayant consacré six années de notre vie scolaire à étudier cette langue, nos capacités de traduction sont très limitées. Il ressort de la lecture que Roger II s'est efforcé de construire et d'orner ce temple. Ce serait lui qui aurait fait poser la mosaïque entre la 11e et la 17e année de son règne (entre 1141 et 1147).

L'ensemble des archéologues ayant étudié cet édifice semble totalement désorienté et incapable de décrire la chronologie de construction. Pourtant, la documentation écrite dont disposent ces archéologues est exceptionnelle. Il faudrait certes tout vérifier : le diplôme de l'archevêque de Messine daté de Pentecôte 1131, ainsi que l'inscription de l'abside datée de 1148. Il faudrait aussi vérifier que les traductions sont correctes. En particulier, c'est la première fois que nous entendons parler de « pose de la première pierre ». S'agit-il de la traduction exacte ou de l'interprétation d'une expression signalant un commencement de travaux ?

Nous pensons que cette incompréhension des archéologues confrontés à des problèmes « dont la solution est ardue et peut-être impossible » est due à des erreurs systémiques. La principale de ces erreurs est de ne se fier qu'aux textes écrits en négligeant leurs insuffisances : ces textes écrits ne disent pas tout et dans la plupart des cas, ils ne disent pas l'essentiel. Il est évident pour tous que les plus anciens textes ont disparu mais cette disparition n'est pas envisagée. Et en conséquence, on n'accorde sa confiance qu'aux textes existants. Dans le cas présent d'un document écrit en 1131 signalant un probable début de construction, on en déduit que la cathédrale a été construite dès 1131. Qu'il y ait eu une cathédrale avant 1131 n'est même pas évoqué. Tout repose sur une lecture tendancieuse du diplôme de l'archevêque de Messine : « Aussitôt après le couronnement, Roger éleva les sièges épiscopaux de Palerme et de Messine à la dignité d'archevêchés, et fonda les diocèses de Lipari, Patti et Cefalù [...]». On déduit logiquement du paragraphe ci-dessus que, si Roger fonde les diocèses de Lipari, Patti et Cefalù, cela signifie que ces diocèses n'existaient pas auparavant. Et donc que les populations de Lipari, Patti et Cefalù dépendaient d'un seul diocèse, en l’occurrence celui de Messine. Mais alors ? À quoi bon créer un archevêché là où il y avait auparavant un seul évêché, à Messine ?

Une autre solution est selon nous envisageable. Il y avait bien auparavant les évêchés de Lipari, Patti et Cefalù et peut-être d'autres encore. Et, très probablement, il y avait aussi un pape désireux de gouverner l'Église d'une façon centralisée. Le soutien que le pape apportait à Roger pour sa conquête de la Sicile devait être compensé par la création de ces archevêchés : ce que les évêques de Lipari, Patti et Cefalù pouvaient refuser à un pape, ils pouvaient difficilement le refuser à un roi.

Cette analyse est peut-être fausse. Elle a cependant l'avantage de faire apparaître l’idée qu'il pouvait y avoir un évêque à Cefalù avant l'intervention de Roger II. Un évêque … et donc une cathédrale. Où pouvait être cette cathédrale ? Logiquement à l'emplacement de l'actuelle. En reste-t-il quelque chose ? Là est la question.


Une autre erreur des archéologues est de négliger les modifications apportées à l'architecture des bâtiments. Et ce alors que ce devrait être leur principale préoccupation. Certes, dans le cas présent, ils ont constaté de telles modifications : « Le contraste évident entre l'allure longiligne de la nef et la hauteur majestueuse du transept, le difficile accord entre les corps verticaux et horizontaux ont créé aux archéologues des problèmes [...] ». Mais au niveau de l'interprétation de ces modifications, ils restent dans le flou. Pourtant la seule image 2, complétée avec le plan de l'image 7, permet d'obtenir des renseignements importants. On y voit deux corps de bâtiments bien distincts. En premier plan, le bloc formé par la réunion du chevet et du transept. En second plan, en partie caché par le premier bloc, la nef. Celle-ci est de type basilical. Elle est nettement moins élevée que le transept. Il est selon nous manifeste que ces deux corps de bâtiments n'ont pas pu être élaborés à partir d'un plan unique : l'un des deux a précédé l'autre. Laquelle des deux parties a précédé l'autre ? Examinons-les attentivement. La nef a un plan basilical proche de celui des églises romaines, antérieures aux églises romanes. Le transept et le chœur sont plus hauts que la nef. Ce qui fait envisager une architecture plus évoluée. Nous ajoutons à cela une constatation faite à partir de nos études. Les premières églises étaient dépourvues de transept. Les premiers transepts ont été édifiés, d'abord sur une ou deux travées de la nef (transept bas et non débordant), puis indépendamment de la nef et pour des constructions nouvelles (transept haut et débordant). Nous nous trouvons en présence d'un transept haut et débordant. Enfin, une vue intérieure de l'église (image 8) fait apparaître des arcs en plein cintre ou très légèrement brisés, donc romans, dans la nef. Et des arcs plus nettement brisés (donc plus proches du gothique) dans le transept et le chœur.

En conséquence et sauf avis contradictoire correctement justifié, la nef serait plus ancienne que le transept et le chœur.

Nous allons maintenant appliquer un raisonnement couramment utilisé en mathématiques : un raisonnement par l'absurde.

Imaginons que l'ensemble de l'édifice ait été l’œuvre de Roger II. L'inscription de l'abside nous apprend que c'est bien Roger II qui a fait poser cette mosaïque entre 1141 et 1147. Et bien sûr, l'abside elle-même a été construite avant la pose de la mosaïque. Et encore avant, c'est la nef qui a été construite. Ce qui signifie que la nef a été construite entre 1131 et 1140.

Résumons cela : en 1131, Roger II fait venir ses architectes et leur dit : « Vous allez me faire le plan d'une église. La nef doit être à plan basilical et le transept d'un style tout à fait différent ». Absurde ! Ou tout à fait différent des habitudes de l'époque. Comprenons bien qu'il peut y avoir des changements de styles. Mais pas à 10 ans d'intervalle sur un même monument. Lorsqu'un architecte a fait un plan, ce plan est respecté pensant toute la durée des travaux.

En conséquence, l'ensemble de l'édifice n'est pas l’œuvre de Roger II. Et donc la nef à plan basilical existait avant que Roger II construise, en remplacement de l'ancien chœur, le chevet et le transept qui devait abriter son tombeau.

Si on accepte cette idée, tout concorde. La nef possède trois vaisseaux charpentés. Le vaisseau central est porté par des colonnes cylindriques monolithes. Les arcs reliant les piliers sont doubles. Cette particularité fait envisager que cette nef, que nous pouvons considérer comme préromane, est datable des environs de l'an mille.


Passons à l'étude de quelques images :

Image 2 : L'ouvrage Ouest. Bien qu’accolé à la nef, il ne semble pas contemporain à cette nef. Nous pensons qu'il fait partie des transformations opérées par Roger II.

Images 3 et 4 : À l'intérieur de cet ouvrage Ouest, le portail apparaît d'un style différent. Nous pensons qu'il faisait partie de la nef primitive et qu'il a été intégré dans la construction de l'ouvrage Ouest.

Image 5 : Détail de l'archivolte de ce portail. Nous ne possédons que cette image. Nous pensons qu'une étude fine de ce portail est nécessaire, certains médaillons semblant être préromans.

Image 11 : Détail de l'image 10. Galerie située en haut du croisillon du transept. À quoi pouvait-elle servir ?

Image 13 : Mosaïque de fond d'abside. Il s'agit très probablement de la mosaïque datée (vers 1147). Cette mosaïque a très certainement subi des restaurations. Malgré ce, elle peut nous fournir des renseignements intéressants. Le Christ est représenté, mais il s(agit d'un christ enseignant et non d'un Christ en gloire entouré du tétramorphe. Ce qui fait envisager que la représentation du tétramorphe est antérieure à ce type de représentation.

Les images 14, 15, 16 et 17 sont celles de chapiteaux de piliers de la nef. On remarque la présence de personnages émergeant de feuillages, hormis pour l'image 17 pour laquelle les personnages pourraient être fortement stylisés. Face à ces représentations, nous avouons notre perplexité. La finesse du modelé évoque le gothique. Mais les vêtements des personnages semblent bien antérieurs à cette période. Une étude plus approfondie de l'ensemble des chapiteaux s'impose.

Image 18 : Les fonts baptismaux. Nous les estimons préromans. Ils constituent selon nous une preuve supplémentaire de l'existence d'un évêché à Cefalù avant le sacre de Roger II.


Datation envisagée

Pour la nef de la cathédrale de Cefalù : an 1000 avec un écart de 50 ans.

Pour le transept et le chœur de la cathédrale de Cefalù : an 1025 avec un écart de 25 ans. Une telle datation peut surprendre, car si on se fie à l’inscription de l'abside, on devrait plutôt écrire : « an 1035 avec un écart de 10 ans ». Mais nous avons décidé de donner une échelle de datation de 25 ans en 25 ans.