La chapelle Saint-Clément-de-Man à Soubès
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Nous estimons que la page actuelle est une des plus
importantes du chapitre « Monuments » de notre site
Internet, car elle remet en question un certain nombre
d’idées reçues concernant la datation des églises à nef
unique.
Nous avons découvert l’existence de cette chapelle grâce au
message envoyé sur notre site par Monsieur Yves Vellas,
membre fondateur et ancien de l’association Spes,
intervenant bénévole, qui l’avait fouillée. Nous
reproduisons ci-dessous l’intégralité du texte fournissant
les principales informations sur cette église :
«
Les origines : Le
prieuré Saint-Clément-de-Man, est un édifice préroman (X
e – XIe siècles) qui a peut-être été
fondé par Matfred, un disciple de Fulcran, évêque de
Lodève. En 1095, il dépendait de l'abbaye de Vabres en
Rouergue avant d'être cédé, en 1317, à l’évêque de Lodève
qui le rattache d'abord à la paroisse de Pégairolles dont
il fut une annexe, puis à Soubès. De par sa position
excentrée sur le Larzac, il fut peu à peu délaissé. Il est
cité une dernière fois « prieuré de Canet » en 1789 dans
les biens privilégiés de Soubès. La Révolution consacrera
son abandon et son oubli.
À la recherche de
Saint-Clément : Mentionné dans de rares archives,
le prieuré Saint-Clément qui ne figure sur aucune carte,
ni cadastre, n’était pas identifié jusqu’aux années 1980.
Des passionnés d’archéologie, religieux ou laïcs, l'ont
cherché durant tout le XXe siècle. En 1930, le
prêtre lodévois Hébrard mentionne le prieuré dans ses
carnets avec un plan établi en 1900 par M. Geniez-Alleman,
de Pégairolles. L’abbé Joseph Giry, prêtre-archéologue
languedocien, l'indique dans son « Inventaire des églises
à chevet carré de l’Hérault », en 1983, sans l'avoir
trouvé. Le professeur André Soutou l’a cherché vainement
jusqu’en 1990. […]
La découverte des ruines et
les fouilles archéologiques : En 1983, Gérard
Mareau, président du Groupe Archéologique Lodévois,
découvre un édifice en ruines dans le secteur de Font
d’Amans qu’il identifie comme le prieuré Saint-Clément. Il
signale sa découverte à la DRAC de l’Hérault en 1991. En
1992, Francis Moreau mentionne l’église dans son ouvrage
historique « Soubès en Languedoc », dont l'existence est
ignorée de la majorité des Soubésiens qui assimilaient les
ruines à une ancienne bergerie.
En 2001, notre association suggère de mettre en valeur
l'église. La Communauté de communes Lodévois et Larzac,
propose un partenariat pour la réhabilitation. Le Service
Régional d’Archéologie (Sra) autorise la Spes à mener des
fouilles archéologiques supervisées par Agnès Bergeret,
archéologue à l'INRAP et conduites par les bénévoles de
l'association entre mai 2003 et décembre 2005.
Trois périodes de
construction : Le bâti tel qu’il se présente
paraît avoir connu trois périodes successives. Les murs
gouttereaux (nord et sud) paraissent correspondre au plan
initial de l’édifice où le chœur était plus étroit que la
nef (plan n°1). Selon leur épaisseur (70 à 75 cm) la
toiture était potentiellement charpentée. Une IIecampagne
(impossible à dater), a vu l’implantation de quatre
piliers dans la nef qui ne sont pas chaînés avec les murs,
donc postérieurs, ainsi que le percement d'une porte à
l'ouest (plan n°2).
La IIIepériode, correspond à un doublement des
murs sud et nord de la troisième travée de la nef et du
chœur, pour supporter une voûte en pierres, sans doute au
XII ° siècle (encorbellement visible dans le mur nord du
chœur). Les murs ont été doublés par l'intérieur pour la
nef (suppression de la « banquette » dans le mur sud), et
par l'extérieur, pour le chœur (plan n°3). Ce qui a eu
pour conséquence de modifier le plan d'origine qui avait
les caractéristiques des églises préromanes de l'An Mille.
[…]
Quelques vestiges du prieuré
: Les fouilles ont mis au jour un bâtiment annexe contre
le mur ouest de l'église de dimension 10,50 x 4,70 m et un
mur d'enclos au sud, dans lequel se trouvaient des
habitations médiévales. Parmi les vestiges les plus
anciens : le pied
d’autel en pierres de tuf encore en place dans le
chœur ; la table
d'autel sculptée mais brisée en 7 fragments
découverts en des lieux différents ; une pierre
d’imposte chanfreinée qui devait supporter l'arc
triomphal ; des claveaux
en tuf de cet arc ; des voussoirs et des
fragments d’encadrement
de fenêtre en tuf. De la monnaie
et des poteries permettent de fixer une
occupation des lieux jusqu’au milieu du
XVIIe siècle. Enfin, de grandes pierres
taillées et de la poterie de la Graufesenque (I er
ou IIe siècle ap. JC), font penser que le
prieuré a été bâti sur les restes d'un bâtiment
gallo-romain.
Des questions sans réponse
: Les modifications apportées à l'église au fil des
siècles prouvent son importance auprès d'une population
sans doute locale. Pourtant, dès le XVIIe
siècle, on ne trouve aucune mention du prieuré dans les
archives, y compris lors de la visite pastorale de
l'évêque lodévois Plantavit-de-la-Pause en 1601. Les
fouilles n'ont pas permis de découvrir le cimetière dans
la périphérie de l'édifice, contrairement à d'autres
églises de la même période étudiées sur le Larzac.
L'histoire du prieuré étant très fragmentaire, on n'a pas
de réponse précise sur les raisons de son implantation à
cet endroit (proximité du chemin de Lodève au Caylar)
comme sur son vocable, Saint-Clément, très rare dans la
région.
La sauvegarde des vestiges
: Les fouilles puis la restauration des vestiges élaborée
par Frédéric Fiore, architecte du patrimoine, s'inscrivent
dans une étude globale des églises de l'An Mille. Dans le
cadre du chantier supervisé par la Communauté de communes
Lodévois et Larzac et réalisé, en 2009, par l'entreprise
Claude Muzzarelli de Lodève, la table d'autel et l'imposte
du pilier nord ont été reconstitués à l'identique. Le
programme d'un coût de 100.000 € HT, a été financé par la
mairie de Soubès, le Conseil général et la Région LR.
Le 19 juin 2010, une messe inaugurale concélébrée par les
Pères Jean-Louis Dusfour (archiprêtre), Bonnet et Escudié,
a recueilli une cinquantaine de fidèles.
L'association SPES dédie la réhabilitation de l'église
St-Clément à l'abbé Joseph Giry, pionnier dans l'étude des
églises préromanes en Languedoc.
Historique de Francis Moreau.
Sources : Cartulaire de l’abbaye de Vabres, E. Fournol,
Rodez, 1989. « État des églises du diocèse de Lodève », B.
Gui, 1331. « St Fulcran, évêque de Lodève », H. Vidal,
1999. À lire : « Les églises à chevet carré de l'Hérault
», de Joseph Giry, Ed. Copin, Rodez, 1983, épuisé.
»
Image
8 : Vue
aérienne prise au moment des fouilles. On distingue en
haut de l’image les ruines de la chapelle. Avec, à
gauche, les traces (non visibles actuellement) des murs
d’un bâtiment. Au centre de l’image on repère facilement
les murs de l’enclos situé au Sud de la chapelle. Encore
en dessous le mur rectiligne est artificiel : il a été
construit avec des pierres récupérées au moment des
fouilles.
Image 9 : Le
chevet avec à gauche un pilier portant une copie d'une
imposte récupérée au moment des fouilles. Au centre,
l’autel dont le piètement est d’origine. La table
d’autel est une copie de la table d’origine retrouvée au
cours des fouilles en morceaux dispersés.
Ce sont donc là les informations que l’on peut lire sur une
affiche située sur le terrain de fouilles.
À ces renseignements, déjà très riches, on peut ajouter un
texte de Francis Moreau accessible sur Internet que l’on
peut consulter à l’adresse suivante :
http://fmoreau.recit.free.fr/index.php?ref=MFM3806
Nous reproduisons ici un extrait de ce texte : « L'église
Saint-Clément-de-Man nous est connue grâce à une charte du
cartulaire de l'Abbaye de Vabres en Rouergue :
« Donation faite par Pierre Ademar, Garsinde et son mari
Raymond Bérenger ainsi que leurs enfants, à Bernard, Abbé,
et au monastère de Vabres, de l'église Saint-Clément du
diocèse de Lodève avec ses dépendances.
Cette charte est ainsi datée : « In mense octobrio
regnante Domino nostro Jesu Christo ». Étienne Fournial
propose la période 1095-1105 qui correspond à celle de
l'excommunication prononcée contre le Roi de France
Philippe I er à la suite de son divorce d'avec
Berthe de Hollande et l'enlèvement de Bertrade de
Montfort.
Sylvie Causse-Touratier avance, non sans raisons
semble-t-il, la date de 988, au moment ou le Midi, et tout
particulièrement le diocèse de Lodève, refusent Hugues
Capet après l'élimination définitive des carolingiens
(987) auxquels les comtes raimondins de Toulouse et du
Rouergue étaient toujours restés fidèles.
Les
chartes portant la mention « Domino regnante et regem
sperante » abondent en effet dans une période comprise
entre 987 et 996. À Lodève, le roi capétien n'est jamais
nommé dans les actes souscrits par l'évêque Fulcran.
[...] ».
Disons le tout de suite : dans son ensemble, le texte de
Francis Moreau, aussi intéressant soit-il, ne peut influer
sur la suite de notre discours essentiellement orienté dans
la recherche d’une datation de l’édifice. En effet la charte
dont il est question mentionne seulement l’existence de
l’église Saint-Clément, une église qui a pu être construite
bien longtemps auparavant. Que la charte soit datée des
environs de l’an 1100 ou des environs de l’an 1000 n’a que
peu d’importance si cette église a été construite plus de
500 ans auparavant. Cependant, la charte nous intéresse pour
une autre raison : il n’y a pas d’en-tête ! Il faut savoir
que dans la plupart des textes du Moyen-Âge que nous avons
consultés, il y a toujours une en-tête. Mais qu’est-ce que
nous appelons « en-tête » concernant un texte du Moyen-Âge ?
Ce n’est pas le style d’en-tête que nous connaissons
actuellement : dans tout document officiel, il y a un cadre
concernant des renseignements précis concernant les
conditions ayant permis la rédaction du document :
nationalité, lieu, date. Ainsi, un document donné portera
une en-tête du style : « République Française (pour la
conformité du document aux lois de la République Française),
Commune de Soubès, Date : 26 juillet 2019 »
L’en-tête d’un document officiel du Moyen-Âge est tout
différent dans l’expression écrite, mais analogue dans
l’esprit. On y trouve en effet des renseignements concernant
la date et, éventuellement et le lieu de rédaction du
document. Mais surtout une information apparemment anodine
telle que « Ludovico regnante », traduite par « sous le
règne du roi Louis », mais qui doit être interprétée comme,
« suivant la loi du peuple représenté par le roi Louis ».
En l’occurrence, l’absence de référence à un roi semble
confirmer l’hypothèse de Sylvie Causse-Touratier d’une
datation de la rédaction de la charte entre 987 et 996. Mais
au delà de cette information que nous estimons de peu
d’importance, nous découvrons une autre information selon
nous plus significative « Les
chartes portant la mention « Domino regnante et regem
sperante » abondent en effet dans une période comprise
entre 987 et 996. À Lodève, le roi capétien n'est jamais
nommé dans les actes souscrits par l'évêque Fulcran.
» : Les chartes « abondent
dans une période comprise entre 987 et 996 ». Nous
ignorions cela. Si des chartes abondent durant une petite
période de 9 ans, nous pouvons espérer qu’elles abondent
aussi durant d’autres périodes éventuellement plus longues
du premier millénaire. Et déduire de l’étude de ces chartes
les conditions politiques du moment. Nous donnons ici un
exemple : de nombreux partisans de l’Occitanie affirment que
lors de la fameuse croisade des Albigeois en 1209, le roi de
France s’est emparé des terres du Languedoc, pays riche
civilisé. La seule lecture des chartes montre que les
habitants de Béziers, au cœur du Languedoc, reconnaissaient
la suzeraineté du roi de France au moins depuis la première
moitié du IXesiècle.
Nous pensons qu’une lecture exhaustive des chartes, si elles
sont suffisamment nombreuses et anciennes, pourrait
permettre d’appréhender les conditions politiques de
l’époque. Certaines questions restent encore du domaine du
mystère.
Autres informations
fournies par Yves Vellas au moment de la visite :
La chapelle est orientée Est-Ouest. On remarque sur le plan
de l'image 3 que
la nef et le chœur ont le même axe de symétrie. Dans de
nombreux cas d’églises à chevet carré comme celles-ci, les
axes sont légèrement différents. Nous avons eu l’idée
suivante : les églises pouvaient être orientées en fonction
de l’apparition du soleil au-dessus de l’horizon le jour de
la fête du saint patron de l’église. Mais ce n’est pas le
cas ici. D’après les images
10 et 11, la direction Est-Ouest passe nettement au
Nord de l’apparition du soleil au-dessus de l’horizon en
été. Ce qui signifie que les gens de l’époque n’avaient
aucune possibilité de voir le soleil apparaître à travers
une fenêtre axiale le jour de la fête de leur saint. En
conséquence, voilà une belle théorie qui tombe en morceaux.
Il ne faut cependant pas l’abandonner totalement. En effet,
nous ne pensons pas que, au cours du premier millénaire,
l’orientation des églises ait été purement artificielle. Et
des données astronomiques ont pu intervenir dans cette
orientation.
Une table d’autel a été retrouvée sur le site (image
12). Cette table s’apparente à la table d’autel de
l’église Saint Michel de Mercoirol de la commune des Aires
(voir sur ce site l’image de cet autel). Le fait qu’il soit
creusé en son centre laisse envisager une datation ancienne.
Dès le début des fouilles, une imposte a été trouvée au
sommet de l’amas de décombres accumulés au cours des
siècles. Yves Vellas estime qu’une autre pierre très
endommagée est aussi une imposte. Nous étions un peu
hésitants sur la question, mais l'image
13 des deux pierres apparemment très semblables
suffit à emporter notre conviction.
Il reste la découverte la plus
intéressante. L’Historique de Saint Clément que nous avons
retranscrit au début de cette page n’y fait pas allusion.
Pourtant, la découverte avait été faite avant la rédaction
du texte mais cette découverte n’avait pas été divulguée. Il
s’agit d’une simple pièce de monnaie. En voici la
description par Francis Moreau : «
Bonjour Yves, Encore une belle trouvaille ! Au premier
abord, je pense à une monnaie de l'empereur CONSTANT I
er (337-350), fils de Constantin. Le personnage
est bien effacé, mais le nez pointu évoque Constant. Au
revers? on voit très bien deux soldats romains avec leurs
lances et leurs épées entourant un «labarum» (étendard)
surmonté d'une couronne (chapeau pointu). On devine à
droite les lettres «ITUS». Elles correspondent à la
devise, «GLORIA EXERCITUS». Cela pourrait indiquer que
nous sommes en présence d'un site chrétien du IVe
siècle. [...] Cordialement, Francis ».
Les circonstances de cette découverte sont très
intéressantes. Elle aurait été trouvée par un adolescent
dans un angle de murs à l’intérieur de l’église Saint
Clément, au niveau du sol primitif.
On peut certes douter de l’authenticité de cette trouvaille.
Il faudrait d’ailleurs le faire pour chaque découverte
effectuée. Ainsi, pour un chantier de fouilles fort
différent effectué par des archéologues diplômés, nous avons
remarqué qu’une découverte « miraculeuse » avait été
effectuée dans des conditions plus que douteuses, le but
étant, selon nous, de montrer l’intérêt du site de fouilles,
peu apparent pour les profanes, et de permettre la poursuite
des recherches et de leur financement.
Mais, dans le cas présent, on n’assiste pas à une démarche «
publicitaire » (si tel avait été le cas, la pièce de monnaie
aurait été en or, en vue d’un retentissement plus
important).
Cette découverte est-elle authentique?
Nous ne devons pas nous restreindre à une attitude
manichéenne du style : « Oui ! Elle est authentique! » ou «
Non ! Elle n’est pas authentique ».
Nous devons, à l’inverse, adopter le mot « peut-être ». Mais
en ajoutant une valeur de vérité à ce mot « peut-être ».
C’est-à-dire introduire un raisonnement de type
probabiliste.
Ainsi, concernant cette pièce de monnaie et au su des
conditions dans lesquelles elle a été trouvée, nous estimons
que cette découverte est authentique (le gisement
archéologique n’a pas été « salé ») avec une probabilité
supérieure à 90%.
Malgré ce, il reste possible que la pièce de monnaie,
découverte en un autre endroit à une date postérieure au IV
e siècle (par exemple au XVe siècle,
période d’occupation de l’église) ait été perdue à
l’intérieur de l’église. Cette éventualité est, selon nous,
peu probable, et, avec une probabilité supérieure à 80%,
nous estimons que cette pièce a été perdue à l’intérieur de
l’édifice dans la seconde moitié du quatrième siècle, voire
dans la première moitié du Ve siècle.
Un autre indice de datation se trouve dans les tuiles
trouvées sur le site (images
17 et 18). Il s’agit de tegulae, tuiles plates
romaines.
Revenons au texte de l’Historique de Saint Clément : « Enfin,
de grandes pierres taillées et de la poterie de la
Graufesenque (I er ou IIe siècle ap.
JC), font penser que le prieuré a été bâti sur les restes
d'un bâtiment gallo-romain ». Si le prieuré a été
bâti sur les restes d’un monument gallo-romain, où se
trouvent donc ces restes qui auraient dû être identifiés
lors des fouilles ?
Nous pensons que l’auteur du texte a été influencé par des
idées reçues émises encore récemment par des historiens de
l’art : ces édifices sont préromans et l’art préroman doit
être situé entre l’an 950 et l’an 1050. Cette position est
affirmée dès le début de cet historique de Saint Clément: «
Le prieuré Saint-Clément-de-Man, est un édifice préroman
(Xe – XIe siècles) qui a peut-être
été fondé par Matfred, ... ».
Datation
La découverte de la pièce de monnaie (à l’intérieur de
l’édifice) ainsi que celle des tuiles romaines nous amène à
penser que cette église à chevet carré date du IVesiècle,
voire du Vesiècle. Datation envisagée pour
l’édifice primitif : an 400 avec un écart de plus de 50 ans.
Une telle datation que nous estimons logique remet en
question nombre d’idées reçues. L’abbé Giry qui, le premier,
a étudié ces édifices, estimait que les plus anciennes
devaient dater du septième siècle. Nous venons de voir que
des archéologues patentés (mais peu crédibles) les datent du
Xesiècle. Nous mêmes étions très réservés dans
l’attente d’une réponse cohérente. Nous estimons que nous
avons obtenu cette réponse. Cela ne signifie pas pour autant
que toutes les églises à chevet carré datent du IVesiècle.
Il reste à féliciter et remercier Monsieur Vellas ainsi que
toute l’équipe qui a participé à la fouille et à la
restauration de cette chapelle. Cette expérience s’est
révélée par certains côtés exaltante, et par d’autres,
décevante. Il a bien voulu nous transmettre ses émotions à
travers le courrier ci-dessous : « La
découverte d'une église oubliée est une belle histoire
dont peu de communes peuvent se targuer, surtout lorsque
cela aboutit au sauvetage d'un édifice qui aurait pu
disparaître corps et bien. L'opération a bénéficié de
conditions exceptionnelles puisque la Direction régionale
des affaires culturelles (DRAC) l'a confiée aux habitants
du cru et non à des intervenants extérieurs. Las, cet
événement qui aurait dû susciter l'enthousiasme de la
population n'a recueilli que de l'indifférence voire un
certain mépris entretenu par des esprits chagrins à
l’égard des bénévoles qui ont œuvré dans l'intérêt
général. Dommage ! »
Addendum
À la suite de diverses questions posées par Monsieur Vellas,
ainsi que son commentaire rapporté ci-dessous, nous avons
ajouté le présent dossier :
Les églises placées sous le vocable de Saint-Clément sont rares dans la région et même au delà. Si l’on ose un ordre de comparaison parmi les publications relatives aux églises romanes ou préromanes pour comptabiliser les édifices placés sous le patronage de Saint-Clément - bien que cela n’a rien de statistique - , on s’aperçoit que ceux-ci sont rares. Dans le livre « Églises romanes oubliées du Bas-Languedoc », paru en 1983 (réédition en 1989), de l’historien cévenol Pierre-Albert Clément, qui porte sur un territoire qui comprend l’Hérault, le Gard, une partie de l’Aude, - bien que non exhaustif -, une seule église est placée sous le patronage de Saint-Clément sur les 315 édifices présentés. De même, l’abbé Joseph Giry, dans son « Inventaire des églises à chevet carré de l’Hérault » (1983) ne cite que Saint-Clément de Soubès parmi les 86 églises étudiées. Enfin, le guide « Les Églises romanes du Massif central » édité par Chamina, qui recense 1000 églises en Auvergne, Rouergue et Haut-Languedoc (2002), ne cite qu’une seule église au vocable de Saint-Clément, près de Rodez. Alors, si le vocable de Saint-Clément n’est pas répandu dans la région, pourquoi donc, précisément, l’église préromane de Soubès a-t-elle été placée sous ce saint si peu courant ? Rien, pour le moment ne permet de répondre précisément à cette question.
Qui était Saint-Clément ?
Le nom Clément vient du latin « clemens » qui signifie doux, clément. La chrétienté a connu 14 papes dénommés Clément entre l’an 90 et 1774. Saint-Clément I er, fut le troisième pape (ou le quatrième selon les historiens qui citent Saint-Anaclet sur la période 79-91). Il aurait succédé à Saint-Lin, lui-même ayant succédé à Saint-Pierre. Son pontificat dura 9 ans au I er siècle, de 88 à 97. Clément I er, était le fils d’un sénateur romain appelé Faustin. Il fut persécuté par l’empereur Trajan. Selon la tradition, il était un ami de Saint Pierre et fut déporté sur une île où il rencontra deux mille chrétiens exilés comme lui. Le second pape portant le nom de Clément, fut Clément II, au pontificat d’un an seulement de 1046 à 1047. Clément VI fut pape à Avignon durant dix ans de 1342 à 1352. Etc... Or, si on estime que l’église Saint-Clément-de-Man date de l’an Mille, ce ne peut être que Saint- Clément Ier, qui inspira aux bâtisseurs de l’église le vocable de Saint-Clément neuf siècles après sa mort puisque, a priori, aucun autre saint sous ce patronyme n’est connu.
Yves Vellas »
Nos propres commentaires
Concernant le vocable de Saint Clément :
Tout d’abord, nous pensons que Yves Vellas a parfaitement raison de s’interroger sur la rareté du vocable de Saint Clément. Il a aussi raison de se demander quel était le Saint Clément concerné. Car en fait, on découvre une pléthore de saints du nom de Clément. Sur la page du site Internet Wikipedia consacrée à ces saints, on en compte 16. Et, curieusement, pas le plus connu d’entre eux, Saint Clément d’Alexandrie. Et une seule Sainte Clémence ... qui d’ailleurs ne serait pas Sainte mais seulement Bienheureuse. Nous pensons qu’il n’est peut-être pas nécessaire de chercher un Saint Clément particulier. D’une part, il semblerait que cette église aurait été construite durant l’antiquité tardive. D’autre part, nous savons que durant cette période, la « sainteté » est plus qu’aléatoire. Les écrits des auteurs anciens permettent de le penser. Ainsi Grégoire de Tours, qui vivait dans la seconde moitié semble bien connaître la vie de certains saints comme Saint Martin. Mais Saint Martin serait mort moins de deux siècles auparavant ; sa vie a été écrite par Sulpice Sévère ; et de plus, Saint Martin a précédé Grégoire comme évêque sur le siège de Tours. Mais, inversement, Grégoire ne connaît pas la vie d’autres saints ayant vécu plus de 200 ans auparavant. Ainsi, il ne fait que citer les saints évangélisateurs de la Gaule vers l’an 250 (Saint Sernin de Toulouse, Saint Paul de Narbonne, etc.) mais ne semble rien connaître de leur vie. De plus, des appellations comme « Saint Pape » ou « Saint Père » ont pu être interprétées comme la réalité d’une sainteté.
Mais il existe une autre hypothèse concernant Saint Clément. Il est possible en effet que cette appellation soit liée à la clémence accordée par un souverain à un groupe d’hommes ayant fait sécession. Nous pensons en effet que certaines vertus sont devenues des allégories qui, plus tard, ont été associées à des personnes humaines. Lesquelles ont été sanctifiées. Il en serait ainsi de la Foi (Sainte Foy), de la Sagesse (Saint Sophie). Et de même pour l’Espérance et la Charité. Il est aussi possible que le nom de Clementius ait été attribué au chef du groupe ayant profité de la clémence du souverain. Comme il arrive dans de tels cas, la clémence n’est accordée que si le groupe accepte d’émigrer en un lieu choisi par le souverain. En s’installant dans son nouvel emplacement, le groupe fonde une communauté et crée un nouveau lieu de culte. Le nom de Clementius, chef de ce groupe, est associé à ce lieu de culte. Au cours du temps, on oublie les épisodes de la vie de Clementius pour ne retenir que la fondation de la communauté et la construction d’une sainte église. Clementius devient Saint Clément qui ne serait donc qu’un autre saint Clément à ajouter à la liste précédente.
Concernant l’orientation de l’église Saint-Clément :
Nous avons déjà écrit que l’hypothèse selon laquelle une église pouvait être orientée en fonction de l’apparition du soleil au-dessus de l’horizon, le jour de la fête du saint, n’était pas envisageable dans le cas présent. Mais nous avons aussi écrit que l’hypothèse ne devait pas être rejetée dans sa totalité : pour nous, l’orientation des églises n’a pas été conçue d’une façon totalement arbitraire. Et très probablement, cette orientation s’est faite conformément à des données astronomiques. Des données astronomiques, certes très élémentaires, mais fondamentales pour les populations de l’époque. Habitués aux facilités dont nous disposons actuellement, nous avons perdu le sens de l’observation astronomique. Pour connaître l’heure, il nous suffit d’allumer notre téléphone portable. A la fin du XVIIIe siècle, un habitant de Chamonix ne possédait pas de portable mais, pour connaître l’heure, il lui suffisait de lever la tête pour voir la position du soleil par rapport à l’Aiguille du Midi ou au Dôme du Goûter, pour lui les bien-nommés. Il nous faut aussi comprendre que, pour les populations du premier millénaire, les notions de temporalité pouvaient avoir de l’importance : par exemple, pour prévoir les semailles, la fenaison, les moissons. En l’absence de tout moyen d’information ou de communication, le paysan du Haut Moyen-Âge devait se débrouiller seul. Dans la réalité, il n’était pas seul car il y avait toujours dans la communauté une personne initiée, druide, chaman ou devin, qui lui apportait tous les renseignements dont il avait besoin.
Mais concrètement, dans le cas présent, comment expliquer le fait que l’église Saint-Clément soit orientée en direction du Nord Est, plus vers le Nord que l’orientation maximum fixée par la position du soleil au-dessus de l’horizon lors du solstice d’été ? Nous pensons que les membres de la communauté qui a présidé à la construction de Saint-Clément devaient être originaires d’un lieu situé bien plus au Nord que Soubès. Un lieu pour lequel l’apparition du soleil au-dessus de l’horizon le matin du solstice d’été entrait en concordance avec une position bien déterminée de la bande zodiacale, nettement plus à gauche que celle vue à Soubès. Un lieu dont les habitants du site de Saint-Clément conservaient la nostalgie, une sorte de paradis perdu. Une telle interprétation peut paraître totalement farfelue.
Pourtant, certains indices vont dans le même sens. Le premier indice est l’idée, vue plus haut, de clémence d’un souverain vis-à-vis d’un groupe sous condition d’émigrer dans un autre lieu. Le deuxième indice est lié au fait que, durant l’Antiquité, l’actuel Bas-Languedoc, appelé Narbonnaise Première, défini comme Province Romaine, n’était pas une simple province comme on les connaît actuellement. C’était une vraie nation entourée de frontières, protégée par des châteaux en léger retrait vis-à-vis de ces frontières (Carcassonne, Uzès, Lodève). Nous pensons que les peuples de la Narbonnaise Première ont fait appel auprès de tribus barbares pour peupler ou repeupler les no man's lands frontaliers et faire ainsi tampon entre les peuples romanisés et les peuples autrefois indigènes mais refoulés vers des montagnes comme le Larzac.
Concernant les tables d’autel :
Nous avons pu retrouver sur notre site des images de tables d’autel situées dans les communes des Aires (image 19), de Corneilhan (image 20) et surtout de Minerve
(image 21). À remarquer que la table de Minerve, qui s’apparente à celle de Saint-Clément de Soubès, serait datée de l’an 456. Une telle constatation ne peut que confirmer la datation envisagée pour l’église Saint-Clément : an 400 avec un écart de plus de 50 ans.