Église Saint-Pierre de Bessuéjouls
L’église Saint-Pierre de Bessuéjouls présente un très gros
intérêt tant sur le plan de l’architecture mystérieuse de
cet édifice que celui de sa datation.
L’édifice a été très soigneusement étudié comme en témoigne
la panneau d’affichage situé à l’intérieur. Les érudits
locaux ont scrupuleusement analysé les transformations, et,
même si leurs conclusions sont un peu différentes des
nôtres, nous leur reconnaissons une pertinence.
Il est néanmoins un point sur lequel nous ne sommes pas du
tout d’accord. Il concerne une des toutes premières phrases
: « Au XIIe siècle, un clocher-porche, en bel
appareil de grès rose, sera édifié à l’Ouest, contrastant
avec le chevet plat bâti en moellons irréguliers ».
Bien sûr notre opposition concerne la datation. Ce
clocher-porche est, selon nous, bien antérieur au XIIesiècle.
Nous aurons l’occasion de le démontrer tout au long de
l’analyse de ce monument.
L’église a fière allure dans le paysage du Rouergue (image 1). En fait ce
n’est pas l’église elle-même qui attire le regard mais son
grand clocher-porche (image
3). Il est possible qu’une partie de la nef date
du Premier Millénaire (l’église est à chevet plat). Mais
c’est difficile d’en apporter la preuve, l’église ayant subi
des badigeons qui certes l’embellissent mais empêchent toute
identification (image 2).
Sur l'image
4 de la base du clocher, on a fait apparaître en
bleu les restes d’arcs. On retrouve la même arcade, intacte,
coté Nord (images 5 et 6
).
Toujours sur l'image 4,
remarquer à gauche les petites fenêtres en forme de
meurtrières. Elles servent à éclairer l’escalier sud. On
retrouve les mêmes, à droite, sur l'image
5. Elles éclairent l’escalier Nord.
Remarquer sur l'image 6 que
l’arc repose sur une imposte (ou une corniche) débordant
seulement vers l’intrados (on a constaté cette particularité
sur des édifices de la fin du premier millénaire). Mais cela
ne prouve rien car on voit aussi cela sur des constructions
du XIVesiècle (les arcades de
Saint-Michel-de-Catenau Pégayrolles).
La façade Ouest (image
7) révèle des tracés de toits en appentis. Nous
avons voulu prolonger ces tracés dans l'image
8 . Et ainsi faire apparaître que, primitivement,
ce bâtiment était moins élevé et couvert d’un toit à deux
pentes. Bien sûr il ne s’agit là que d’une hypothèse en ce
qui concerne le pignon apparaissant au registre supérieur.
Néanmoins, l’examen du mur intérieur de la façade laisse
envisager que le dit mur a été doublé voire entièrement
refait. Plaqué contre cette façade, il devait y avoir une
construction, de dimensions modestes. Il reste seulement la
trace de cette construction dans le pignon inférieur ainsi
que la grande ouverture permettant d’y accéder.
Sur l'image 9, on peut voir la
façade est du clocher. On peut voir sous la partie
recouverte d’un crépi blanc les restes d’une arcature.
Le plan du rez-de-chaussée du clocher (image 10) est
très sommaire. En particulier il ne fait pas apparaître les
évolutions. Très probablement, à l’origine, l’édifice devait
être ouvert au Sud et au Nord comme il l’est, actuellement à
l’Est. Il devait donc y avoir un grand passage libre sous
l’édifice du Nord au Sud. Les escaliers quant à eux devaient
exister dès l’origine. En vert, le tracé de la croisée
d’ogives.
Sur l'image 11, on
peut voir la partie centrale du rez-de-chaussée. Elle est
couverte d’une croisée d’ogives. Le clocher-porche est
séparé de la nef par un grand arc outrepassé
(l’outre-passement est surtout visible à l’extrados).
Cependant il faut noter que cet arc et les colonnes qui le
soutiennent apparaît un peu trop neuf. Peut-être a-t-il fait
l’objet d’une restauration récente ?
L'image 12 donne
un aperçu de cette partie centrale. Remarquer le croisée
d’ogives qui s’appuie sur des colonnes installées dans les
coins. Remarquer aussi la corniche à billettes qui court
tout le long du mur. On retrouve cette corniche dans le coin
supérieur à gauche.
L'image
13 est révélatrice d’une grande faute de goût de
la part des constructeurs ! Au dessous du panneau indiquant
l’accès à la « chapelle aérienne » (la porte d’accès à
l’escalier de cette chapelle est visible à gauche) se trouve
le tailloir supportant l’ogive de la croisée. Le tailloir et
la corniche qui l’encadre portent des motifs différents.
D’ailleurs ils semblent aussi d’épaisseurs différentes.
Quelle faute de goût ! Il aurait été beaucoup plus beau de
réaliser l’ensemble avec un décor de billettes !
Eh bien, pour nous, il n’y a pas de faute de goût ! Mais
plusieurs étapes de constructions. Dans un premier temps
cette partie centrale n’était pas voûtée mais charpentée. Il
est même possible que la corniche à billettes ait permis de
supporter un plancher. Plus tard (probablement vers la fin
du XIIesiècle, début XIIIesiècle)
on a décidé de voûter cette partie. On a supprimé le plafond
au-dessus de la corniche, puis placé des piliers aux coins
de la salle, sculpté et installé des chapiteaux, puis au
dessus installé des tailloirs (sans doute de remploi) et,
enfin, lancé la voûte sur croisée d’ogives. A l’examen on
devine bien le côté malhabile de la réfection (taille
incertaine, différences de matériaux).
Sur l'image 14, on
retrouve les problèmes posés par l’installation de la
croisée d’ogives. Mais nous voudrions attirer l’attention au
niveau du coin supérieur droit. On y voit au-dessus de la
corniche à billettes deux arcs de voûte successifs. Le
second semble en retrait par rapport au premier.
La même observation peut être faite sur la partie qui fait
face à ces deux arcs (image
15) ; mais ici avec une plus grande lisibilité.
Très probablement la corniche à billettes à servi de base ou
d’entablement à une voûte en plein cintre dont la partie
centrale est bâtie dans un matériau grossièrement équarri.
Plus tard un doubleau a été posé en appareil régulier et
ajusté. Sans doute afin de renforcer la partie supérieure
qui supporte entièrement la face Sud du clocher.
Comme on le voit sur ce premier descriptif, ce clocher a dû
subir de nombreux remaniements.
Passons à présent à l’étage. Son plan
est indiqué su l'image 16
.
On va visiter cet étage en commençant par l’Est (image
17). On y voit en bas une partie de l’autel. Puis
au dessus la façade arrière de l’autel avec, de part et
d’autre, deux fenêtres qui devaient être primitivement
ouvertes sur la nef.
Puis l'image 18 montrant
la partie Sud avec sa grande baie géminée permettant
d’accéder à l'étroite galerie donnant vue sur l’extérieur
côté Sud ; remarquer que les arcs au-dessus des fenêtres
sont nettement outrepassés.
On poursuit notre visite par une vue de
ce premier étage en direction de l’Ouest (image
19). Remarquer au dessus de l’arcature des trous
à intervalles réguliers ayant peut être servi à poser un
plancher. Sur le mur de droite (au Nord) on peut voir
au-dessus de l’ouverture un linteau en bâtière décoré d’un
arc de cercle outrepassé. Ce linteau est nettement enfoncé
dans la maçonnerie du mur Ouest. En conséquence, on peut
envisager que l’arcature du mur Ouest a été ajoutée après la
pose du linteau.
On remarque que le côté Nord (image
20) est analogue au côté Sud.
Passons à présent à l’imagerie sculptée.
En commençant par les modillons situés au dessous des toits
(image 21). Il
s’agit d’une partie très difficile à interpréter car ces
modillons exposés aux intempéries ont été souvent dégradés
et remplacés.
Image
22 : Une autre vue de l’intérieur en direction du
Sud-Ouest. On y voit de gauche à droite un massif chapiteau
à plan centré (base circulaire, sommet circulaire). Ce
chapiteau est à entrelacs de vannerie (Xe- XIesiècle). Puis le chapiteau d’Adam et Eve
décrit plus loin. Et, plus bas, le très beau linteau en
bâtière. Au dessus de ce linteau, une surprenante ouverture
verticale dont on ne saisit pas la fonction.
Image 23 : Le
thème du sagittaire est ancien dans l’art roman. Mais quelle
est sa signification réelle? C’est difficile de le savoir.
Ici le sagittaire tient d’une main l’arbre de vie, et, de
l’autre la queue de la sirène. La présence de trous, ici et
sur d’autres représentations, est due à l’existence de
grilles qui devaient séparer les participants. Datation du
chapiteau identique à la précédente.
Image 24 : Homme
nu derrière des feuillages. Quelle est la signification de
cette scène ?
Image
25 : Autre scène difficilement interprétable.
Image 26 : La
présence d’entrelacs, le côté un peu archaïque de la scène
la font dater de la même période que les précédentes.
Image 27 :
Entrelacs dits « carolingiens » (IXesiècle -
Xesiècle).
Image
28 : Linteau en bâtière et à entrelacs «
carolingiens » (IXesiècle - Xesiècle).
Image 29 : Autre
linteau à entrelacs « carolingiens » sans doute en
remploi (IXesiècle - Xesiècle).
Image 30 : Image
montrant les deux linteaux superposés et l’ouverture
énigmatique dans le mur.
Les images
31, 32 et 33 représentent l’autel. La face avant
est décorée d’entrelacs avec des pommes de pin. Les autres
faces représentent deux archanges, Saint Michel et,
peut-être Saint Gabriel. L’ensemble témoigne d’un certain
archaïsme (IXesiècle - Xesiècle).
Ce clocher-porche est d’une part très
mystérieux. En effet, on est très surpris par la présence de
ces deux escaliers étroits se faisant face. Ne valait-il pas
mieux en faire un seul plus large ?
En fait, on a déjà vu ce type d’escalier à
Beaulieu-sur-Dordogne (voir sur ce site). Avec certaines
conditions analogues (portes étroites à linteau en bâtière).
A ce moment là nous avions envisagé que, comme les étages de
l’édifice étaient importants, ils devaient être très occupés
voir habités. Et il devait donc y avoir un sens de
circulation avec un escalier pour la montée et un autre pour
la descente.
Mais, vu le peu d’espace réservé à l’étage, une telle
hypothèse ne convient pas. Une autre pourrait être avancée
conservant l’idée d’un sens giratoire avec escalier de
montée et escalier de descente. En effet dans toute église
de pèlerinage, vu l’afflux de pèlerins, un sens de giratoire
est imposé. Il est possible que cette église ait contenu des
reliques qui étaient déposées à l’étage supérieur du
clocher.
Reste d’autres hypothèses. L’étage supérieur a pu servir
d’hébergement à des hôtes de marque ou de refuge à des
princes cherchant la protection de l’Eglise. Dans ce cas,
des escaliers indépendants étaient prévus pour éviter le
croisement d’ennemis.
Ou bien ce lieu était prévu pour permettre la rencontre de
part et d’autre de l’autel de deux partis ennemis, l’un au
Sud, l’autre au Nord. Là encore, les deux escaliers
distincts devaient éviter que se croisent des ennemis.
Un autre problème est la datation. Il est certes beaucoup
plus simple de dire que cette tour-porche date du XIIesiècle.
Mais, pour nous, cette affirmation ne correspond pas à la
réalité. Tout d’abord à la réalité des nombreuses
transformations que nous avons déjà observées et sans doute
d’autres que nous n’avons pu voir. Elle ne correspond pas
non plus à la réalité de ces linteaux en bâtière décorés
d’entrelacs. Lorsqu’on les croise dans les musées et que
l’on voit écrit : VIIesiècle, ou bien
IXesiècle, on se demande toujours comment le
rédacteur de la notice a fait pour dater cette pièce. Mais
on est encore plus surpris de voir la même pièce bien
installée dans une tour-porche datée, par un autre rédacteur
de notice, du XIIesiècle.
Quelle est notre datation personnelle ? Pour nous, le
premier édifice avec toit à deux pentes et un bâtiment en
avancée vers l’Ouest, les deux escaliers, les linteaux en
bâtières, les corniches à billettes, daterait de l’an 800
avec un écart estimé de 150 ans. En l’an 950 (écart estimé
100 ans) aurait été réalisé le réaménagement du premier
étage avec les baies géminées et leurs chapiteaux. En l’an
1220 (écart estimé 50 ans), les arcatures du premier étage
coté ouest, le voûtement en croisée d’ogives du
rez-de-chaussée.
Mais bien sûr tout cela doit être soumis à vérifications.