Église Sainte-Marie de Locmariaquer
Avec Locmariaquer, puis Ambon, nous
reprenons l’étude d’édifices bretons et ce, après une
interruption de six mois. Cette interruption consacrée à des
édifices extérieurs à la Bretagne nous a permis de corriger
et d’améliorer notre analyse. Cette nouvelle analyse ne
remettant pas fondamentalement en cause nos écrits
précédents, nous avons décidé de les conserver
intégralement. Quitte à les reprendre si nous sommes
conduits à étudier d’autres monuments bretons.
L’église Sainte-Marie de Kerdro à
Locmariaquer (il y a là une sorte de pléonasme, car
Locmariaquer se traduit à peu près ainsi en français : «
Hameau Sainte-Marie ») est seulement citée dans la page de
ce site intitulée « Autres monuments (bretons) susceptibles
de dater du Premier Millénaire ». C’est dire à quel point
nous hésitions sur son ancienneté. Une simple visite et
quelques photos ont suffi à nous convaincre. Il s’agirait
bien là d’un édifice construit au Premier Millénaire.
Dès l’entrée, on constate que la nef est à trois vaisseaux
et que les piliers de cette nef sont de type R0000
(à plan rectangulaire sans saillie, voir les images
1, 2 et 3). De plus, ils sont surmontés d’une
imposte à saillies dans les 4 directions. Ces piliers sont
donc analogues à ceux du modèle Saint-Aphrodise de Béziers.
Selon notre propre analyse, Saint-Aphrodise serait une
basilique romaine (et non romane). Ceci signifie que ce
modèle serait plus proche d’un modèle romain que d’un modèle
roman. En fonction de ces observations, nous avions estimé
la datation de Saint-Aphrodise aux alentours du VIesiècle
(an 550 avec un écart estimé de 100 ans). La nef de
Locmariaquer daterait de la même époque.
Cependant cette datation ne concerne que
les piliers. Les arcs et les pans de mur qu’ils portent sont
nettement plus récents. On le voit aux différences de
dimensions : le pilier est plus large que les arcs et le pan
de mur qu’il porte (images
4 et 5). On le voit aussi aux différences
d’appareil. Sur l'image 1
, les pierres de chaque pilier sont disposées en lits
parallèles de même hauteur, mais avec des largeurs
différentes. Ces pierres sont convenablement taillées mais
le travail est moins précis et régulier que celui des arcs.
Par contre, entre les arcs et au dessus des piliers, les
pierres sont irrégulières et disposées en blocage. Ce type
d’ouvrage s’apparente plus à ce que l’on faisait au XVIIesiècle
qu’à l’époque romane.
On aurait donc eu une construction en deux étapes : la
première vers le VIesiècle, la seconde,
beaucoup plus tardive. Mais en admettant cette hypothèse, on
est confronté à un autre problème. Si on compare cette
église et celles de Saint-Aphrodise et la Madeleine de
Béziers, et même l’église voisine d’Ambon, on constate que,
dans ces dernières, les piliers sont plus massifs et que les
arcs qu’ils portent ont un plus petit diamètre. Locmariaquer
apparaît plus « légère » que ces églises.
Il nous faut donc envisager qu’il y ait eu « autre chose »
que nous ignorons. Une hypothèse à envisager : qu’il y ait
eu des piliers ou des colonnes intercalaires. Mais cette
hypothèse est bien mince et seules des fouilles
permettraient de la vérifier.
Sur l'image
1, on voit en enfilade l’arc séparant la nef
centrale du transept (arc triomphal) puis l’arc séparant le
transept de l’abside (arc absidal). Et au fond, l’abside en
deux parties, un avant-chœur de deux travées et le chœur
surmonté d’une voûte en cul-de-four.
Nous attacherons plus d’importance à la croisée du transept.
Cette croisée a un plan carré. Elle possède les
particularités suivantes : les 4 arcs qui l’entourent
semblent être d’égale hauteur, ces arcs sont doublés (deux
arcs superposés), la croisée ne semble pas être voûtée en
coupole (ce serait à vérifier mais il y aurait un plafond
plat). Ces éléments réunis caractérisent une période
intermédiaire entre « l’art romain » et « l’art roman » :
l’existence d’un transept, le fait qu’il soit aussi haut que
le vaisseau central, la présence d’arcs doubles (postérieurs
aux arcs simples), l’absence de coupole. Mais plus proche de
l’art roman que de l’art romain. On envisage dons que la
création de ce transept, qui a sans doute raccourci la
largeur d’une travée de la nef (ce serait à vérifier car
nous n’avons pas eu de plan) a dû se faire, dans une église
déjà construite, aux alentours de l’an mille. On ne saurait
dire si c’est avant ou après l’an 1000.
Un élément de datation pourrait provenir
des chapiteaux.
Ceux-ci sont en effet très surprenants. Si leurs formes
s’apparentent à celles de nombreux autres chapiteaux, les
représentations sculptées ne ressemblent, sauf quelques
exceptions, à aucune autre vue ailleurs, si ce n’est en
Bretagne.
Prenons par exemple le chapiteau de l'image
9 : des rangées de cercles superposées.
L'image 10 est
encore plus surprenante. On n’a jamais vu de telles formes,
même à notre époque d’art privé de brides.
L'image 11 s’apparente
à l'image 9. Mais
ici on croit pouvoir déceler sous la rangée du haut des
silhouettes humaines - très schématisées - se tenant la main
dans une sorte de ronde autour du chapiteau.
Sur l'image 12, on
peut voir des branches portant des feuilles et en
terminaison une sorte de bourgeon ou de fruit.
Le chapiteau de l'image
14 est plus apparenté à d’autres de l’art roman,
imités des chapiteaux corinthiens de l’antiquité ?
Et cela doit être pareil pour celui de l'image
13. Mais, regardons de plus près! : au centre du
chapiteau, les tiges du décor semblent dessiner un homme aux
bras levés.
Il en est de même pour le chapiteau de l'image
15. On devine l’homme aux bras levés encadré par
deux personnages. Crucifixion ?
Nous avons pu reprendre l’étude de cette église après la visite effectuée par Alain et Anne-Marie Le Stang le 4 avril 2017. Grâce à eux, nous avons pu remplacer certaines photographies de mauvaise qualité et en ajouter d’autres (images 16 et suivantes).
Le chapiteau de l’image 16 est le seul qui soit « historié » (on devrait plutôt dire « animalier »), ou du moins le seul qui représente un être vivant autre qu’une plante, parfaitement identifiable. Ici ce sont deux têtes de bouquetins.
Auparavant, nous n’avions pas pensé à photographier l’extérieur de l’église. L’erreur a été réparée. Cela dit, cet extérieur ne nous apprend pas grand-chose concernant la datation. Le toit actuel de la nef est à deux pentes (image 18). Très probablement, la nef primitive devait être recouverte d’un toit à plusieurs pentes avec décrochement au niveau du vaisseau central. Le mur de la façade Sud n’est probablement pas d’origine Dans le cas contraire, on verrait les traces des anciennes fenêtres correspondant aux travées plus étroites et petites que les grandes fenêtres actuelles.
Le transept (image 19) est un transept haut, de même hauteur que la nef. Il correspond à la deuxième période des transepts.
Le chœur (image 20) est précédé d’un avant-chœur. Cette disposition aurait été inventée un ou deux siècles avant l’an mille pour les églises dites « carolingiennes ».
« Ami lecteur, vous direz sans doute que notre imagination est fertile : nous voyons des choses qui n’existent pas. Quant à nous, nous sommes certains que le sculpteur du Moyen-Âge n’avait pas d’imagination fertile. Il reproduisait ce qu’on lui disait de faire. Et si ça ne convenait pas, il était obligé de tout recommencer. A la différence d’un artiste contemporain, il n’avait pas le droit de laisser libre court à son imagination. Soit il copiait plus ou moins servilement un modèle préétabli (par exemple un chapiteau corinthien), soit il obéissait à des directives. Il semblerait que ce soit le cas ici. La plupart de ces sculptures doivent avoir un sens caché connu des seuls initiés.
Quelle pourrait être la datation de ces chapiteaux ? La question est délicate. En attente de renseignements supplémentaires, nous envisageons une datation de peu antérieure à l’an 1000. »