L’église Saint-Tudy à Loctudy 

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Étude architecturale 

L’église consacrée à Saint Tudy (ou Saint Tugdual) constitue un nouvel exemple d’architecture pouvant remonter au premier millénaire.
Sa structure est en effet très complexe. Plus même que ce que laisse envisager le plan ci-dessous (image 1) où l’on distingue les couleurs suivantes :
En bleu : parties attribuées au premier millénaire - En vert : parties attribuées au Xe ou XIe siècle (les pointillés désignent des parties disparues) -
En ocre : parties attribuées au XIIe siècle  - En rouge : parties attribuées au XVIIe ou XVIIIe siècle.

Sur l’image 2, on peut voir la façade occidentale surmontée d’un clocher de pignon. Cette façade a été construite au XVIIe ou XVIIIe siècle.
L’image 3 montre l’intérieur de la nef. La voûte (refaite au XIXe ou XXe siècle ?) est portée par de solides doubleaux. Remarquer que l’arc triomphal est outrepassé.


L’image 4 représente aussi la nef, mais vue sous un autre angle. Remarquer les différences entre les piliers, de gauche à droite : le premier plus large que les suivants, le second avec pilastre, les deux suivants avec pilastre et demi-colonnes adossées, le cinquième avec pilastre, et enfin les colonnes du déambulatoire.
Sur le plan de l’édifice (image 1), la nef, en bleu, pouvait apparaître comme un tout homogène. On voit que ce n’est pas le cas.

Sur l’image 5, on peut voir l’abside (il n’y a pas d’absidiole) à déambulatoire et chapelles rayonnantes. Les colonnes cylindriques du déambulatoire portent des chapiteaux à face supérieure carrée (ce dernier détail semble négligeable) . Il peut néanmoins être important. En effet, on observe dans d’autres chapiteaux du déambulatoire que les faces supérieures sont en forme de trapèze isocèle car les cotés non parallèles du trapèze suivent la direction du centre de courbure. En conséquence, dans le cas de Loctudy, les chapiteaux pourraient être de remploi. Autre objet de récupération possible : les colonnes supportant ces chapiteaux. Elles ne sont pas bâties en petits moellons mais formées de gros blocs cylindriques.

Sur l’image 6, on remarque que la nef et le chevet sont deux bâtiments distincts, alors que sur le plan, ainsi qu'à l’intérieur, ces deux parties semblaient constituer un tout homogène. Pour s’en convaincre, il faudrait comparer cette église avec l’abbatiale de Pontigny. Les deux églises ont, à peu de chose près, le même plan intérieur : une nef à 3 vaisseaux prolongée par un chevet à déambulatoire ; les bas-côtés de la nef sont prolongés par le déambulatoire. Mais à Pontigny, les toits du vaisseau principal se prolongent dans les toits de l’abside tandis que les toits des bas-côtés se prolongent dans les toits du déambulatoire. On sent donc qu'à Pontigny, l’ensemble nef-chevet a fait partie d’un même plan de construction. Alors qu'à Loctudy, une des deux constructions a précédé l’autre. En faisant référence à Saint-Gildas deRhuys, on peut penser que c’est la construction de la nef qui à précédé celle du chevet.



Sur l’image 7 ci-dessous, nouveau point de détail : on remarque, en effet, que le chapiteau de droite est en partie inséré dans le pilier de droite et que, par contre, celui de gauche est détaché de son pilier voisin. C’est un tout petit détail mais il tend à prouver que les piliers ont été installés après la colonnade.
Cette observation est confirmée par l’image 8. On peut voir, à droite de la dame au charmant dos nu, sous la fenêtre, une colonnade analogue à celle vue précédemment. On est en droit de se demander quelle peut être l’utilité ou l’esthétique de ces colonnades basses disposées entre les chapelles rayonnantes. On trouve la réponse dans l’image 9 suivante. Cette image représente l’abside principale de l’église Sainte-Croix de Quimperlé. On peut y voir une colonnade basse analogue à celle de l’image 7 surmontée d’une série de grandes fenêtres. Et maintenant essayons d’imaginer la démarche suivante : nous allons essayer de créer à l’intérieur de cette abside, un déambulatoire et, à l’extérieur, des chapelles rayonnantes. Pour construire le déambulatoire, il faudra installer à l’intérieur des colonnes cylindriques disposées en demi-cercle et adosser aux murs des piliers. On pourra alors faire rejoindre les colonnes et les piliers par des arcades qui permettront de supporter le toit du collatéral. Quant aux chapelles rayonnantes, il faudra percer une ouverture dans le mur afin de permettre leur accès. À l’époque, l’ouverture était aux dimensions de la chapelle. Essayons donc de réaliser ce projet en conservant le maximum de ce qui existait auparavant (la colonnade basse et les grandes fenêtres). Le résultat se trouve sur l’image 8. Le chevet de Loctudy serait le même que celui de Quimperlé auquel on aurait ajouté un déambulatoire et des chapelles rayonnantes.
Cette observation justifie donc les étapes de construction du plan de l’image 1 : en vert, un chevet sans déambulatoire analogue à celui de Quimperlé et en partie détruit et en ocre, le déambulatoire et les chapelles rayonnantes.



Les images suivantes sont celles de chapiteaux. Il aurait été intéressant de localiser ces chapiteaux et leurs tailloirs dans l’église pour savoir s’il y a eu une évolution et dans quel sens celle-ci s’est effectuée. En effet, on constate que les tailloirs situés au-dessus des chapiteaux sont notablement différents. Or il faut bien comprendre que, au Moyen-âge, la construction des églises était standardisée. Certes, il pouvait y avoir des ornementations différentes, mais le modèle de base était le même. Ce qu’on ne voit pas à Loctudy concernant la forme des tailloirs. Et cela pose un réel problème. Il faut envisager que concernant la nef, il ait pu y avoir deux campagnes de travaux. Dans une première campagne, on fait retomber les arcades sur des entablements ou impostes. Dans une seconde campagne, on décide de placer, sous ces impostes, des chapiteaux portés par des demi-colonnes adossées. Les impostes sont donc transformées en tailloirs des chapiteaux. On les retaille un peu n’importe comment de façon à leur donner une forme de tailloir.



L’église de Loctudy est aussi remarquable pour sa décoration sculptée et les thèmes iconographiques représentés. C’est en particulier le cas des nombreuses croix pattées. On a déjà eu l’occasion de parler de ce type de représentation dans l’introduction à l’étude des monuments bretons. On sait que la datation de ces croix est délicate et que l’on peut retrouver leur forme jusque dans des décorations militaires récentes. Néanmoins, certaines formes peuvent ne plus avoir cours. C’est le cas de la croix pattée hampée. C’est-à-dire portée sur une hampe ou un bâton. Or on trouve des croix pattées hampées sur certaines des images ci-dessous. Autre élément susceptible d’indiquer une datation : la présence du Christ sur la Croix. En règle générale, la représentation du Christ crucifié sur les bras de la Croix n’apparaît qu’au XIIIe siècle. Néanmoins il existe des Christs romans bien antérieurs, notamment en Catalogne. Le fait que, dans le cas présent, le Christ porte une longue tunique (image 17) ou s’appuie sur une sorte de piédestal (image 18) milite pour une date encore antérieure.



Essai de datation

Les images de l’église de Loctudy ont été prises il y a un peu moins de 10 ans, en août 2006, c’est-à-dire à une période durant laquelle une étude systématique n’était pas envisagée. Il serait donc nécessaire de reprendre cette étude car des détails importants n’ont pas été pris en compte, en particulier les points de contact entre les diverses étapes de construction. Ceci étant, on peut établir un bilan provisoire et discerner au moins les 4 étapes de construction indiquées sur le plan :
En bleu : une grande partie de la nef. La datation est très délicate car il y a un mélange de parties considérées comme plus anciennes, les piliers à impostes, et de parties plus récentes, les piliers à chapiteaux. Et on s’oriente vers l’idée de deux campagnes de travaux, toutes deux au cours du premier millénaire. La première se situerait vers 700 avec un écart estimé de 150 ans. La seconde vers 900 avec un écart estimé de 150 ans.
En vert : une bonne partie du chœur. Celui-ci daterait de l’an 1000 avec un écart estimé de 100 ans.
En ocre : le déambulatoire et les chapelles rayonnantes dateraient de l’an 1100 avec un écart estimé de 50 ans.
En rouge: on trouve les restaurations du XVIIe ou XVIIIe siècle. À remarquer que ces restaurations ont été effectuées sur des bases ou des piliers plus anciens (en bleu),  et que les piliers de la deuxième rangée à partir de la gauche sont plus larges que les autres piliers. Il est possible que, comme on l’a déjà vu à Daoulas, ces piliers aient servi de supports à une construction, l’autre support étant la façade occidentale.




Ajout effectué en novembre 2021


L'église a été à nouveau visitée en Octobre 2021. En compagnie de Louis Moudic, autre photographe amateur, nous avons pu constaté la grande variété des décors sculptés tant sur les chapiteaux que sur les bases de colonnes, mais, assez bizarrement, pas sur les tailloirs qui surmontent les chapiteaux. Les images suivantes de 22 à 57 arrivent en complément de celles effectuées précédemment. Elles manquent parfois de netteté. Cela est en grande partie dû au matériau utilisé, le granit, de taille difficile qui ne permet pas la mise en valeur des détails. Il nous manquait le temps nécessaire pour des prises de vue bien ajustées, avec un éclairage adapté et parfois rasant. De plus, chaque chapiteau comporte en général trois faces (parfois quatre) et une lecture circulaire de ce chapiteau est parfois nécessaire pour sa compréhension.


Lorsque nous avions rédigé en 2016 le précédent texte, nous n'avions pas pris conscience d'une hypothèse que nous avons par la suite envisagée pour d'autres églises. Celles-ci ont, tout comme Saint-Tudy, une grande abside à déambulatoire. Pour ces églises, nous avons donc envisagé qu'elles pouvaient avoir eu primitivement un plan très fréquemment utilisé, d'église à nef à trois vaisseaux avec trois absides en prolongement des trois vaisseaux. Par la suite, les trois absides de dimensions assez petites auraient été remplacées par une seule grande abside à déambulatoire. Pour ces églises, l’hypothèse a été envisagée parce que les styles de la nef et du chevet étaient différents. Pour celle-ci, on le verra, les styles des chapiteaux du chevet et de la nef sont identiques. Cependant, certains détails, comme le fait auparavant signalé que les chapiteaux du déambulatoire du chevet sont à plan carré, et non trapézoïdal, pourrait conduire à envisager pour cette église aussi une telle hypothèse. Mais cela nécessite une étude très approfondie de l'architecture. Les images 26 et 27 des collatéraux avec, tout au fond, l'entrée du déambulatoire, font apparaître une rupture de style. Cette rupture de style avait d'ailleurs été remarquée précédemment mais du côté extérieur.


Image 29 : chapiteau à thème énigmatique. Il semblerait que les motifs soient géométriques mais le caractère irrégulier et asymétrique pose question. N'hésitez pas, ami lecteur, à proposer une interprétation.

Image 30 : chapiteau à zigzags ou chevrons qui représenteraient peut-être le thème de l'onde.

Image 31 : autre chapiteau à zigzags. Sur le chapiteau du fond, un chandelier à 6 branches (et non sept !).

Image 32 : chapiteau de Christ en Croix, le même que celui de l'image 17. Nous avions à ce sujet appelé « croix pattée » les croix entourant le Christ. Ce n'est pas tout à fait exact : si la branche supérieure est évasée, ce n'est pas le cas des autres branches, qui, de plus, sont de longueurs différentes. Enfin, les branches latérales sont légèrement biseautées. Sur le moment, nous n'avons pas attaché d'importance à ce type de croix. Mais nous avons retrouvé à plusieurs reprises le modèle en Bretagne, en particulier pour des croix de chemin. Dorénavant nous définirons le modèle comme étant la « croix pattée bretonne ». L'attitude du corps du Christ sur la croix (bras étendus et port d'une robe) fait envisager une datation antérieure à l'an mille. Par ailleurs, remarquer sur le côté le quadrupède portant une longue corne (cerf ?).

Image 33 : entre les deux volutes, un personnage représenté debout ; sur le côté gauche, une croix pattée.

Image 34 : chapiteau très intéressant car il pourrait avoir précédé un chapiteau -  fréquent dans l'art roman - qui porte sur chaque angle un homme ou une tête d'homme surmonté (ou dévoré) par une gueule de monstre dont le corps se développe de part et d'autre des côtés. Ici la gueule est issue d'une volute, vestige de l'antiquité. L'homme porte une longue robe. Au milieu, un autre homme barbu, est représenté assis.

Image 35 : autre chapiteau de Christ sur une croix pattée bretonne, le même  que celui de l'image 18.

Image 36 : chapiteau à feuillages … mais au milieu, sous une arcade, on a le symbole dit « de Cluny ».


Image 37 : chapiteau à têtes de béliers. Thème vu ici pour la première fois.

Image 38 : chapiteau aux chats (ou renards) adossés, le même que celui de l'image 14.

Image 39 : comme pour l'image 36, chapiteau à feuillages … mais au milieu, sous une arcade, on a le symbole dit « de Cluny ».

Image 40 : comme pour l'image 34, chapiteau avec, à chaque angle, un homme vêtu d'une robe, debout sous une volute. Entre les deux hommes, ce qui semble être une croix pattée.

Image 41 : comme pour l'image 40, entre les deux hommes, une croix pattée.

Image 42 : base de colonne portant un « nœud de Salomon ».

Image 43 : base de colonne portant à chaque angle une tête humaine.


Image 44 : autre vue de la base de colonne déjà analysée dans l'image 20. À l'angle, une croix pattée hampée.

Image 45 : autre vue de la base de colonne déjà analysée dans l'image 20. À l'angle, une croix pattée hampée.

Image 46 : partie gauche d'une base de colonne. À l'angle, un homme debout, les bras levés. Un orant ? Au milieu, le symbole « de Cluny ».

Image 47 : partie droite de la même base. À l'angle, un homme debout, les bras baissés. Au milieu le symbole « de Cluny ».

Image 48 : mêmes animaux que pour l'image 14. Des chats ?

Image 49 : toujours le symbole « de Cluny ».

Image 50 : encore le symbole« de Cluny ». À gauche, deux quadrupèdes adossés.

Image 51 : deux personnages nus sexués accroupis. Un homme à gauche, une femme à droite. Adam et Ėve ?


Image 52 : sur le chapiteau, des stries à dessin géométrique.

Image 53 : base de colonne. Volutes dans un cadre bien différencié.

Image 54 : base de colonne. On y voit une sorte de quadrupède dont les pattes se confondent avec des rayons issus du haut. Il porte une corne droite : cerf ? licorne ?

Image 55 : base de colonne. L'image n'est pas très nette. Au centre, ce qui semble être une croix pattée, mais ce serait plutôt une moitié de croix pattée. De plus, alors que dans l'image 53, le cadre est bien différencié, on ne voit pas ici la partie inférieure du cadre. Il est possible que cette pièce ait été utilisée en réemploi après que l'on ait supprimé la partie inférieure.

Image 56 : même base de colonne que précédemment. Une croix orne l'angle de droite. C'est une croix pattée du type « croix pattée bretonne ».

Image 57 : base de colonne. Alors que dans l'image 53, le cadre est bien différencié, on ne voit pas ici la partie inférieure du cadre. Il est possible que cette pièce ait été utilisée en réemploi après que l'on ait supprimé la partie inférieure.


Réexamen de la datation envisagée pour l'église Saint-Tudy

Nous avons relu attentivement le texte précédent écrit il y a quelques années. Malgré les nombreuses observations faites depuis sur un grand nombre d'églises, nous ne ferons que deux modifications mineures. La première concerne les piliers de la première travée de nef côté Ouest. Ces piliers sont nettement plus larges que les suivants. Nous avions envisagé que ces piliers pouvaient avoir été installés dans une deuxième campagne de travaux. Nous pensons à présent qu'ils pourraient être les uniques témoins d'un ouvrage Ouest ayant coexisté avec la nef.

Par ailleurs, nous avons, dans l'étude précédente, négligé de constater la présence d'arcs doubles reliant les piliers de la nef. Nous estimons à présent que cette présence d'arcs doubles pourrait constituer un excellent marqueur de datation : an 900 avec un écart de 150 ans.